‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 49 sur 185 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Gomment Chateaubriand revint à la Religion ; son récit. — g II. Explications calomnieuses : la légende du libraire Dulau ; les prétendus aveux de Chateaubriand à Ginguené. — § III. Raisons de sa conversion : influence de la mort de sa mère ; le chrétien en germe dans V Essai; la grâce de Dieu ; qu'on ne saurait dire ou supposer toute conversion en général invraisemblable. — § IV. Une preuve de la sincérité du retour de Chateaubriand à la foi.

§ I. — Comment Chateaubriand revint a la religion

La crise religieuse par laquelle passa le futur auteur du Génie du Christianisme dura dix ans. La lumière vacillait dans son âme, tremblante et douteuse comme une lueur crépusculaire ; la nuit luttait contre le jour. C'est le jour qui l'emporta, et il y eut alors, en Chateaubriand, ce qu'il y a chaque matin dans la nature, au retour du soleil : une émotion mystérieuse, un sentiment de bonheur, mêlé de paix, avec un besoin ineffable de mouvement, d'expansion et de fécondité : tout le frémissement divin de la vie qui recommence.

Voici comment il raconte lui-même ce grand événement, qui partage son existence en deux parties, dont la seconde compte seule pour sa gloire.

' On était en 1798 ; il avait trente ans. Il était

revenu d'Amérique, sans avoir découvert, comme il en avait fait le rêve, un passage aux Indes par la mer polaire, mais après avoir visité les principales villes des Etats-Unis et parcouru quelques régions encore sauvages. S'il n'avait recueilli aucune lumière sur le but principal de son entreprise, le spectacle d'une nature jeune et comme virginale avait enchanté et enrichi son imagination : « J'étais escorté », dit-il, « d'un monde de poésie :

Comme une jeune abeille, aux roses engagée, Ma muse revenait, de son butin chargée * . »

Un soir, il était entré dans une ferme, au bori d'un ruisseau. Il commençait à lire, à la lueur du foyer, un journal anglais, quand tout à coup il aperçut ces mots, écrits en grosses lettres : « Fuite du roi. » Le journal racontait Tévasion de Louis XVI, son arrestation à Varennes, et aussi les progrès de l'émigration et la réunion, des officiers de l'armée sous les drapeaux des princes.

Le voyageur prit aussitôt son parti : il revint en Europe et mit son épée au service de la monarchie en péril. Blessé et laissé pour mort dans l'expédition contre Thionville, il parvint à fuir en Angleterre 2. C'est là que, pendant quatre années, travaillant le jour, pour vivre, à faire des traductions de latin et d'anglais, souffrant du froid et de la faim, il passait les nuits à composer cet Essai stir

i. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 454.

2. Il arriva à Londres, le 21 mai 1793. Mémoires dC outre-tombe ^ t. II, p. 84.

les Révolutions^ sur lequel reposaient toutes ses espérances.

Or il y avait un peu plus d'une année que son ouvrage avait paru. Un neveu du poète Lemierre lui avait écrit de Paris qu'il obtenait, parmi les critiques, « le plus grand succès ». M. de Sales s'en déclarait enchanté. Le Républicain français en faisait un éloge sans réserve, et plusieurs gens de lettres allaient même jusqu'à dire que « c'était un bon supplément à V Anacharsis^ . »

Mais dans un coin de sa chère Bretagne, près de cette grande mer, au bord de laquelle il avait tant joué dans son enfance, son livre avait provoqué d'autres sentiments : il avait fait couler des larmes, empoisonnant les derniers jours de sa vieille mère, qui ne résista pas à cette nouvelle douleur.

C'est ce que lui apprit une lettre de M""® de Farcy, écrite de Saint-Servan le i^^ juillet 1798 :

« Mon ami, lui disait sa sœur, nous venons de perdre la meilleure des mères. (Ici quelques détails de famille.)...

« Quand tu cessera d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, et combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison ;si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire, et si le ciel, touché

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