Essai, préface de 1826; Œuvres, t. 1, p
La malheureuse femme répondit que, ayant perdu son fils, elle ne s'informait point de ce qui se passait et qu'il lui était indifférent de mourir dans la prison ou ailleurs.
« Mais, répliqua le commissaire, tu as peut-être d'autres enfants ? » Et il la contraignit de sortir*.
Oui, elle avait d'autres enfants; et justement celui qui devenait le chef de la famille, ce fils émigré, ce cher fils pour qui elle venait d'être empri^ sonnée, elle apprit bientôt qu'il n'avait plus sa foi à elle et la foi des siens, qu'il était incroyant comme ces hommes sanguinaires, par qui leur étaient venus tant de malheurs; et qu'ainsi, son âge ne lui permettant pas de l'attendre sur la terre de Bretagne, jusqu'au jour où il y reviendrait, elle ne pouvait môme plus espérer de le revoir là où la famille avait déjà envoyé des martyrs, auprès de ce Dieu de son enfance, qu'elle lui avait appris à adorer et auquel il ne croyait plus. Aussi, se sentant près de mourir, elle chargea sa fille Julie d'adresser, par-delà la mer, un appel suprême à Tenfant prodigue, au nom de sa malheureuse mère, dont ses égarements avaient brisé le cœur^.
Cet appel. Chateaubriand l'entendit. 11 lui sembla qu'il lui arrivait du fond même de la tombe, comme la dernière prière et comme un reproche, chargé de larmes, d'une âme qui l'avait tant aimé et dont luimême avait imprudemment augmenté les douleurs.