‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 53 sur 185 · Mémoires d'outre-tombe ^ 1. 11, p · texte numérisé non relu

Mémoires d'outre-tombe ^ 1. 11, p

vrage, qu'il est né d'une émotion, sous l'empire subit d'un sentiment qui avait transporté l'écrivain et s'était vivement emparé de son imagination et de son cœur ; car c'est l'émotion de l'imagination et du cœur qui y règne, beaucoup plus que la froide logique de la raison. Ce n'est pas tant la foi en général que sa foi à lui, dont Chateaubriand a fait l'apologie. C'est sa foi qu'il a mise et peinte dans son œuvre, telle qu'elle lui était revenue. Ainsi s'explique, en même temps, ce quelque chose de tendu et d'exagéré que le livre présente. Ce n'est pas l'œuvre sereine et mesurée d'un esprit ti'anquille. C'est l'œuvre d'une âme touchée tout à coup, encore tout agitée et comme frémissante de l'impression qui l'a transformée ^

La préface de la première édition finissait par ces paroles, où éclate la vivacité du sentiment : « Je n'ose me flatter que, du séjour immortel qu'elle habite, ma mère ait encouragé mes efforts; puisset-elle du moins avoir accepté mon expiation ! »

1. Vinet a donné de l'émotion, qui paraît dans le Génie du Christianisme^ une raison un peu différente de celle qui vient d'être exposée, mais qui ne l'exclut pas. Voici cette belle page : « La transformation, le développement du talent de M. de Chateaubriand, entre VEssai hislorique et le Génie du christianisme ^ sont si extraordinaires qu'il n'y en a peut-être pas d'autre exemple. C'est presque une création, une seconde naissance ; ou, si l'on veut, la découverte inopinée d'un monde inconnu. Ce phénomène, qui n'est pas commun à toutes les destinées littéraires, ne doit-il pas être accompagné d'une émotion indicible, telle qu'est l'émotion du penseur, lorsqu'une part de vérité se révèle à lui dans toute la splendeur de son évidence, ou telle que Milton nous a représenté la mère du genre humain, lorsque pour la première fois elle se vit dans le miroir des eaux sans s'y reconnaître. » Etudes sur la littérature française au XIX* siècZe, t. I, p. 373. •

§ II. — Explications calomnieuses

Quand il fit au public ces confidences, quand il expliqua comment il était revenu à la religion de son enfance, ses adversaires étonnés affectèrent çà et là de se montrer incrédules. C'était l'heure où il déclarait la guerre à la philosophie, j'entends cette philosophie anti-chrétienne qui avait eu, au xvm® siècle, toutes les faveurs de l'opinion. Les survivants du parti virent bien le danger qui les menaçait. Quoi ! un écrivain devenait à la mode, qui n'était pas Tun d'eux, qui battait en brèche leurs idées, loin de les défendre, et se posait effrontément en avocat d'une doctrine, dont ils avaient débarrassé le monde... avec l'aide du bourreau ! C'était dans la bataille une phase nouvelle et inattendue ; il fallait au plus vite accabler l'ennemi.

On attaqua donc la sincérité de Chateaubriand.

On sema adroitement contre lui, pour contredire sa parole, quelques-unes de ces annecdotes caloûanieuses, que personne ne signe ni ne patronne, mais que tout le monde répète. « Mentez, mes amis, mentez », disait Voltaire en poussant à cette honteuse industrie tout le parti des philosophes, « il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours ^ »

Le malheur est, en effet, qu'il en reste toujours

1. Cf. Lettres à Berger et à Thiriot, 10, 18 et 21 octobre 1736.

quelque chose, et Fauteur du Génie duChnstianisme a pu s'en convaincre à ses dépens.

On raconta donc que son livre avait été inspiré par d'autres considérations que celles de la conscience. Un Français qui habitait Londres comnae lui, le libraire Dulau, lui aurait dit, après la publication de VEssaij qu'il ne prenait pas le bon chemin pour trouver des lecteurs. Le philosophisme était usé ; l'opinion cessait ou allait cesser de lui être sympathique. Un jeune homme, qui commençait à écrire et qui se sentait du talent, devait abandonner ies philosophes et passer dans le camp opposé. C'était pour lui le moyen le plus sûr d'arriver à la renommée et à la fortune. On avait jusque-là attaqué le Christianisme; il fallait le défendre. Chateaubriand ferait donc fausse route en restant dans la voie oii il venait d'entrer avec VEssai. S'il avait l'ambition de réussir, il devait désormais défendre ce qu'il venait d'attaquer.

« Et voilà comment est né », disait-on, « le Génie du Christianisme, »

Tout le monde avouera sans peine que ce libraire avait une vue singulièrement nette de l'avenir! En 1798, rien ne faisait prévoir encore la restauration prochaine des ruines que la Révolution avait accumulées. Nul ne pouvait songer au rétablissement officiel du culte. En un mot, des circonstances qui ont favorisé le succès du livre apologétique de Chateaubriand aucune ne se présentait encore aux regards de l'observateur. Comment Dulau aurait-il pu les voir, quand elles échappaient à tous les autres ? Serait-ce parce que, vivant en Angleterre,

il était moins bien placé pour connaître exactement Fesprit qui régnait en France ?

Et d'ailleurs, s'il était pénétré de cette pensée, à moins qu'elle ne lui fût venue la veille, pourquoi ne Tavait-il pas exprimée un an plus tôt? Pourquoi n'avait-il pas dissuadé alors Chateaubriand de publier un ouvrage qui, étant bien souvent sceptique, ne pouvait espérer, d'après lui-même, être favorablement accueilli?

De son côté, comment Chateaubriand le crut-il si facilement sur parole? Quoi! on lui donne un conseil fondé sur un fait invraisemblable, et il se hâte de le suivre ! Il s'expose au risque, à peu près certain, de courir à un échec, dans le moment même où il estime le succès jusqu'à lui sacrifier sa conscience ?

On lui parlait du sentiment public, qui n'était plus sympathique, disait-on, à des livres comme VEssai, Mais justement VEssai avait reçu un accueil excellent à Paris, surtout pour n'être que l'ouvrage d'un débutant, encore sans nom. N'écrivaiton pas de France qu'il était jugé avec beaucoup de faveur?

Et cependant le jeune écrivain se serait laissé convaincre le plus aisément du monde. On l'aurait persuadé sans peine que les sympathies du public n'étaient plus pour les livres d'une inspiration semblable, que tout au contraire elles iraient dorénavant à ceux qui les combattraient?

Tout cela est invraisemblable. Et puis sur quel fondement ce roman repose-t-il ? Qui en a pris la responsabilité? Qui l'a raconté le premier? On le

trouve, en 1823, dans le Mémorial de Sainte- Hélène^. C'est une preuve que quelqu'un, un jour ou l'autre, en avait parlé devant Fauteur, voilà tout ! Mais où est le témoignage authentique, qui a servi de point de départ? Le lecteur le cherche en vain, il n'existe pas. « On dit, on raconte », voilà sur quelle autorité s'appuient tous ceux qui parlent de cette affaire. C'est un de ces bavardages malveillants que le premier venu peut lancer à la dérobée, un de ces coups perfides, dont on frappe un ennemi par derrière. L'histoire n'a pas le droit d'en tenir compte-.

Ce ne fut pas, d'ailleurs, le seul bruit que la malignité des adversaires de Chateaubriand opposa au

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