‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 55 sur 185 · XIX' livraison · texte numérisé non relu

XIX' livraison

4. Cf. Cousin d'Avalon, ChaleaitbHantina^ t. I, p. 61 et suiv, (Paris 1820).

no LA CONVERSION DE CHATEAUBRIAND

celui en qui il saluait son maître. Il dénonçait, avec une verve généreuse, ces survivants attardés du xviTi'' siècle, qui attaquaient leur illustre adversaire par des insinuations déloyales contre la sincérité de ses convictions. « Ils s'efiForcent de faire croire », disait-il, « que M. le vicomte de Chateaubriand s'est fait monarchiste et religieux, comme ils se sont faits anarchistes et impies, par intérêt personnel. Ils fabriquent une anecdote, calquée sur la conversation de Diderot et de Jean- Jacques au sujet du prix proposé par l'académie de Dijon. »

Le malheur pour le succès de cette calomnie, c'est qu'elle ressemblait à tant d'autres : personne ne voulait la prendre à son compte; on la répétait comme la précédente sur des on-dit, à la fois trop commodes et trop vagues pour ne pas être suspects ; et il était d'ailleurs impossible d'en trouver l'origine.

Ginguené n'avait jamais rien dit lui-même de semblable. Dans l'étude malveillante qu'il consacra au Génie du Christianisme^ il parlait bien de la conversion de l'auteur, telle que la racontait la préface du livre. Il déclarait même ne rien comprendre à cette influence des larmes sur les idées, et il n'était pas difficile de voir qu'il ne demandait pas mieux, lui non plus, que de répandre des doutes sur la vérité de l'histoire et la sincérité de l'historien. C'était le parti philosophique, longtemps le maître incontesté, qui était menacé dans son empire par ce nouveau venu; il importait extrêmement de défendre cette chère cause en écrasant son imprudent ennemi.

Ginguené ne craignait pas de dire du Génie : « Il paraît s'être entièrement éclipsé dans le public, ou, si Ton veut, n'avoir pas obtenu ce que tout auteur désire pour son œuvre, ou en bien ou en mal, que le public s'en occupe ^ »

Il parlait ainsi d'un ouvrage dont le Journal des Débats disait en même temps qu'il suscitait « des acclamations universelles- » et au sujet duquel un adversaire, l'abbé de Pradt, écrivait plus tard : « De tous les écrits qui ont paru depuis trente ans, c'est celui qui a le plus agité la renommée et le plus remué l'opinion. Si les succès se comptaient par le bruit, aucun écrit n'en aurait obtenu de plus complet^. >>

A son tour, parlant du jour où le Génie parut, une femme, M°*® Hamelin, écrivait : « Ce jour-là, dans Paris, pas une femme n'a dormi. On s'arrachait, on se volait un exemplaire. Puis quel réveil l Quel babil ! Quelles palpitations! »

Les scrupules de la justice ne gênaient donc pas beaucoup le critique philosophe à l'égard du jeune téméraire qui osait prêcher contre « son couvent».

Supposé que cet adversaire détesté lui eût fourni étourdiment lui-même de quoi le couvrir de confusion et le réduire au silence, comment croire qu'il eût pris le parti héroïque de l'oublier ? Ceux qui ont raconté cette histoire ne disent point que Chateaubriand ait demandé le secret à son redoutable interlocuteur ; mais, se fût-il abrité derrière cette précaution vraiment trop naïve, Ginguené aurait

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