Décade philosophique, vol. 33^ p
défendre, pour leur découvrir son indignité et leur dire : « Tout ce que j'écris n'est que mensonge. Au fond il n'y a rien de changé dans mon esprit ni dans mon cœur; je suis tel que vous m'avez connu jadis, sauf que vous m'avez laissé un honnête homme et que je ne suis plus qu'un comédien. »
En vérité, ce sont là des contes trop ridicules pour qu'ils soient bien redoutables.
§ III. — Raisons de sa conversion
Mais on attaqua Chateaubriand d'une manière qui devait paraître plus dangereuse: on lui objecta une date qui devait le convaincre de mensonge. Sa mère était morte, disait-on, avant la publication de VEssai. L'histoire si attendrissante de sa conversion reposait donc tout entière sur une fable. Il avait joué devant ses lecteurs la comédie des larmes.
« Ceux qui disaient ces choses étaient-ils mes amis, mes proches? Avaient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets? Pouvaient-ils, par leur témoignage, déterminer l'instant où j'avais répandu des pleurs? S'ils étaient étrangers à toute ma vie, s'ils avaient ignoré mon existence, jusqu'au jour où le public la leur avait révélée, s'ils étaient en France, lorsque je languissais dans la terre de l'exil, comment osaient-ils fonder une -telle accusation sur un fait qu'ils ne pouvaient ni savoir ni prouver*? »
Chateaubriand a publié, depuis, et la lettre de sa
1. Essaie préface de Tédition de 1826; Œuvres, t. I, p. 250-251.
sœur et l'extrait mortuaire de sa mère. La lettre est datée de Saint-Servan, le 1'"^ juillet 1798; M°* de Chateaubriand était morte depuis un mois, le 31 mai, ou, comme on disait alors, le 12 prairial an VI de la République. Or VEssai avait paru dans les premiers mois de 1797, plus d'une année auparavant*. Le simple rapprochement de ces dates est décisif; il ôte tout fondement à la calomnie. Mais « en vérité, quelle critique », s'écrieavec raisonChateaubriand, « que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l'extrait mortuaire de sa mère-! »
Il n'y a pas d'homme, quel que soit son âge, si peu de tendresse qu'il ait au cœur, que la mort de sa mère n'émeuve jusqu'aux entrailles. Cette créature
1. Le prospectus lancé par l'éditeur de Londres, vers 1796, annonçait même que « le premier volume (le seul qui ait été fait) paraîtrait au plus tard au mois de décembre de cette année ». Voir Œuvres, t. I, p. 264. L'extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan se trouve i6id., p. 231. La lettre de M"' de Farcy est citée à la fois dans cette préface, p. 245, et dans les Mémoires d* outre-tombe, t. II, p. 156.
2. Dans la préface du Génie du Christianisme, Chateaubriand dit que, lorsque la lettre de sa sœur lui parvint, sa sœur elle-même était morte aussi : « la mort... servait d'interprète à la mort *. Il doit commettre, sur ce point, une inexactitude, car M"' de Farcy mourut à Rennes, le 26 juillet 1799, plus d'un an après avoir écrit sa lettre, qui n'a pu mettre, même alors, toute une année pour arriver au destinataire. Celui-ci, écrivant sa préface, trois à quatre ans après, en 1802, a mêlé un peu ses souvenirs; il est certain d'ailleurs que la nouvelle de la mort de sa sœur suivit de près celle de la mort de sa mère. On pourrait croire aussi peutêtre, si Ton voulait être sévère à son égard, que l'artiste a cédé à la tentation d'arranger un peu le récit et de dire que « la mort servait d'interprète à la mort >. Ce détail n'avait pas d'importance à ses yeux Toute l'importance était dans la mort de sa mère et la lettre qui lui en apporta la nouvelle. « Voilà, écrivait-il en 1826 (Essai, p. 245), ce qui me ramena à la Foi par la piété filiale. »
il6 LA CONVERSION DE CHATEAUBRIAND
douce et bien aimée, rinstrument et Timage de la Providence, ne nous dit pas le suprême adieu, sans qu*il s'ouvre en nous une source de larmes. Entre elle et nous, il en est comme entre la branche et les rameaux qui sont nés d'elle : le coup qui nous sépare nous déchire.
Chez Chateaubriand, la triste "nouvelle dut être d'autant plus vivement sentie qu'elle était inattendue; elle le frappa à Timproviste. Son âme ne put s'y préparer. Elle n'eut pas le temps de s'endurcir à ridée de la séparation définitive, en s'y habituant peu à peu, comme il arrive quand on la voit venir do loin, lentement.
Et puis, expiant le crime de son émigration, c'est pour lui qu'elle avait tant souffert, cette femme malheureuse, qui avait connu les prisons de la Terreur, et qui mourait maintenant de la mort des pauvres, sur un grabat.
Son émotion en était naturellement accrue, avivée, exaspérée. Il fut de ceux, d'ailleurs, chez qui la tendresse ne se fait jamais mieux sentir que loin des êtres aimés, et surtout quand ils ne sont plus. De près et en face, une sorte de pudeur le poussait à ne pas permettre à ses sentiments les plus vifs de déborder hors de son âme. Dans VEssai, il veut que (( l'homme cache ses pleurs^ ». Plus tard il écrivait dans une lettre intime: « Mon cher ami, je vous le dis, les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous-.» Il demandait qu'on ne jugeât pas des impressions de son âme par ce qu'il en laissait
1, Essai, II* partie, chap. xiii; Œuvres, t. I, p. 505.