‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 58 sur 185 · A Joubert, dimanche de la Pentecôte · texte numérisé non relu

A Joubert, dimanche de la Pentecôte

paraître en public : « Ne croyez pas au faux sourire ébauché sur mes lèvres en parlant de vous; mes yeux, je vous assure, sont pleins de larmes. »

N'est-il pas permis aussi de penser que sa superbe imagination, exigeante et comme accapareuse, avait absorbé les meilleures forces de son âme ? Ce n'est sans doute qu'en passant par elle, et en prenant au passage quelque chose de son exubérante vigueur, que ses sentiments, comme ses idées, donnaient toute leur puissance et jetaient tout leur éclat.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le souvenir le remuait plus vivement que la réalité. Et il s'en rendait compte : « Les souvenirs sont comme les échos des passions ; et les sons qu'ils répètent prennent, parl'éloignement, quelque chose de vague et de mélancolique, qui les rend plus séduisants que les accents des passions mêmes. »

Ce n'étaient pas seulement les passions, c'étaient les plus calmes des sentiments que sa mémoire rendait plus forts en les faisant revivre. Un jour, en 1812, plus de trente années après l'événement,, il racontait, en écrivant ses Mémoires, sa première arrivée dans ce manoir de Combourg, où devaient s'écouler son enfance et le commencement de sa jeunesse. Quand il fut parvenu à cet endroit du récit où, harassée par quatre mortelles lieues de voyage, à travers des bruyères « guirlandées » de bois, de tnaigres champs d'avoine ou de blé noir, la famille aperçut enfin, au fond d'une vallée, non loin d'un étang, tout près de la flèche d'une église, les tours d'un château féodal, qui « montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le soleil couchant», ses^

premières années lui apparaissant tout à coup dans le charme d'une perspective lointaine, une agitation extraordinaire fit trembler tous ses membres, il fut obligé de s'arrêter; son cœur battait à se rompre. « Des souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire », disait-il à ce propos, « m'accablent de leur force et de leur multitude* ».

Il n'y avait pas jusqu'à ses rancunes qui ne prissent ainsi plus d'énergie avec les années. Il pouvait écrire : « Je suis singulièrement né : dans le premier moment d'une offense, je la sens à peine. Mais elle se grave dans ma mémoire : son souvenir, au lieu de décroître, s'augmente avec le temps ; il dort dans mon cœur des mois, des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le premier jour. »

En somme, il vivait surtout, il aimait à vivre en dehors du présent, et alors que les hommes en général, si l'on en croit Montaigne, vont béant aux choses futures, il avait la manie, et il le dit, de « béer aux choses passées^ ».

Mais c'était principalement la mort qui transfigurait à ses yeux ceux qu'il avait connus. Des personnes même dont il s'était à peine occupé, si elles venaient à mourir, prenaient aussitôt possession de sa mémoire. Et quant à celles qu'il avait aimées, il n'était jamais plus près d'elles, par la pensée, qu'après que la mort l'en avait séparé réellement pour toujours. « Qu'un de mes amis s'en aille de la

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