Mémoires d*outre-tombe, t. II, p
peut-être une ou deux années, s'il avait le moyen de se condamner au repos.
C'est ce qui explique ce passage : « Attaqué d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les objets d'un œil tranquille. L'air calme de la tombe se fait sentir au voyageur, qui n'en est plus qu'à quelques journées. »
L'image est belle, mais elle n'est pas juste, du moins en ce qui le concerne et dans le cas oîi il l'applique. Il est certain que le voisinage de la mort peut aider à mieux voir la vérité et à l'exprimer avec plus de franchise. Dans l'agitation de la vie, bien des intérêts nous occupent, qui confisquent souvent la meilleure part de notre attention et nous ravissent à la contemplation du vrai. Beaucoup d'hommes vivent en oubliant de penser ; mais, à mesure qu'ils approchent de leur fin, s'ils la voient venir, ils jugent mieux des choses et commencent à les estimer à leur véritable prix. Ils s'aperçoivent qu'il n'ont été, après tout, que les acteurs d'une pièce immense, sur laquelle le rideau va tomber. Il arrive alors que leur esprit, jusquelà dispersé, se concentre et se recueille : ils voient plus juste parce qu'ils regardent mieux.
C'est pour cette raison que Pascal a écrit que, si « la vie apprend l'homme, la mort apprend Dieu », plus malaisé à connaître que l'homme, et aussi plus gênant, pour qui ne peut se résoudre à bien vivre.
Le voisinage de la mort apporte donc souvent des clartés particulières, surtout à propos des choses de l'autre vie. On dirait alors qu'en approchant de
l'Éternité, au moment de voir se lever cette grande lumière, on soit à demi éclairé par quelques rayons avant-coureurs, pareils à ces lueurs de Taube que le soleil envoie de loin devant lui avant de paraître.
Mais ces leçons salutaires, qui apaisent et illuminent, la mort ne les doit à personne ; et elle les réserve particulièrement à ceux qui, connaissant la vie pour avoir longtemps vécu, savent combien elle est misérable et, dégoûtés de la réalité décevante et passagère, tournent naturellement les yeux vers de meilleures et de plus durables espérances.
Quant à ceux qui sont encore jeunes, il est rare que^la vue de la mort leur soit aussi bienfaisante. Ce qui est plus naturel, c'est qu'elle éveille en eux un sentiment de révolte. Leur vie est devant eux, pour ainsi dire, tout entière, comme un long chemin que leur imagination vive et inexpérimentée fleurit de rêves et de mystère. Et voilà que, dès les premiers pas, une main impitoyable les arrête ! Elle retire de leurs lèvres avides la coupe toute pleine ; ils la supplient ou la maudissent.
Et la protestation est plus profonde encore et plus triste, si celui qui se voit mourir, poète ou artiste inspiré, sent périr avec lui quelque grande œuvre, encore confuse, dont il nourrissait secrètement le germe dans les profondeurs fécondes de son génie. C'est comme une mère, mortellement atteinte, qui pleure à la fois et sur elle et sur l'enfant qu'elle porte dans son sein et que sa mort va priver du jour.
En vain, à de certains moments, André Chénier
regarde la tombe avec envie et fait le rêve insensé de « rompre sa chaîne » de sa propre main.
« D'une étreinte invincible il embrasse la vie » et quand, un peu plus tard, à trente et un ans, le Tribunal révolutionnaire Tenvoie à Téchafaud, au moment de monter dans la fatale charrette, il dit en se frappant le front: « Pourtant j'avais quelque chose là*. »
Chateaubriand lui aussi sentait hien qu'il « avait quelque chose là », durant ces tristes années où les médecins de Londres lui déclaraient qu'il devait bientôt mourir. Qu'il ait regardé d'un œil tranquille sa jeunesse brisée et toutes ses espérances de gloire flétries avant de fleurir, il l'assurait alors, mais il se flattait : il n'avait pas ce calme impassible, cette attitude stoïque et sereine. Le douloureux sentiment d'une vie qui lui échappait chaque jour, s'ajoutant à celui de tous les maux qu'il avait jusque-là soufferts, l'irritait secrètement contre tout, les institutions et les hommes. C'est ce qu'il avouait plus tard, en revenant sur cette première époque de son histoire :
« L'amertume des réflexions répandues dans l'E^^ûf», disait-il, «n'étonnera pas : c'est sous le coup d'un arrêt de mort, entre la sentence et l'exécution, que j'ai composé cet ouvrage. Un écrivain, qui croyait toucher au terme, dans le dénûment de son exil, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde -. »
1. Si cette anecdote n'est pas une pure légende, inventée par Latouche.
2. Mémoires iV outre-tombe ^ t. II, p. 85. Il est vrai qu'il dit dans
Et quatre ans après, en 1826, il ajoutait : « Il faut lui pardonner de s'être abandonné quelquefois aux préjugés du malheur, car le malheur a ses injustices, comme le bonheur a ses duretés et ses ingratitudes ^ »
On n'a qu'à parcourir VEssai pour se convaincre que Tauteur voyait alors tout en noir, du moins à de certaines heures.
Il professe une sorte de culte pour les anciens, et pourtant comme il parle de leurs philosophes, sans excepter les plus célèbres, Platon, Aristote, Zenon, lipicure ! Leurs systèmes lui paraissent « un déchaînement contre le culte national », et il ajoute : « Il y avait bien peu de philosophie dans cette philosophie-là. » A ses yeux, ce sont des « sectaires »; il semble même regretter que ceux d'entre eux qui furent condamnés à mort « aient trouvé le moyen d'échapper» au bourreau. « Il faut », disait-il, «que les hommes fassent du bruit, à quelque prix que ce soit. Peu importe le danger d'une opinion, si elle rend son auteur célèbre : et Ton aime mieux passer pour un fripon que pour un sot 2. »
Voilà comment il juge des hommes dont il admire le génie et dont il adopte, sur bien des points, les principes !
la même page : « La certitude acquise de ma un prochaine, en augmentant le deuil naturel de mon imagination, me donna un incroyable repos d'esprit. » S'il ne s'est pas fait illusion, s'il a eu réellement ce calme incroyable^ dans son àme en deuil^ il y a toujours joint, cela n'est pas douteux, un sentiment triste et désabusé, une sorte de pessimisme à l'égard de toutes choses.