Essai, II' partie, chap. l-, Œuvres, t. I, p
Ce passage, augmenté de ce qui le suit dans le texte sur le même sujet, a été reproduit dans le Génie du christianisme, avec quelques retouches de forme, IV* partie, livre III, chap. 11.
le clergé en général. Mais, dès qu'il songe à ceux de ses membres qu'il a vus de près et dont il a pu connaître les œuvres et la vie, sa loyauté l'oblige à convenir qu'ils forment une exception glorieuse : la règle s'applique à tous les autres sans doute, mais à coup sûr elle ne s'applique pas à eux*. Et même il ne s'en tient pas là, on l'a vu ; tout le clergé de France est glorifié.
Ce panégyrique contredit les accusations dont l'auteur s'est fait l'organe plus haut. Pourquoi s'en étonner ? Il est naturel que la contradiction soit dans ses écrits : il la porte en lui-même. Mais il critique avec son esprit et d'un air détaché ; on sent, au contraire, qu'il loue avec son cœur. Evidemment il pense aux prêtres qu'il a connus jadis en France, dans sa chère Bretagne; il s'en souvient avec joie, il les estime, et il les aime.
Il a, d'ailleurs, été souvent consolé, dans ses souffrances, par les divins enseignements dont ils nourrirent son enfance. Dans un étrange chapitre où, interrompant tout à coup la suite de son ouvrage, il s'adresse brusquement aux « infortunés », et qui paraît jaillir du plus profond de son âme, comme une sorte d'aveu involontaire, il se demande, avec émotion, comment doit se conduire l'homme malheureux. « Quelles qu'aient été tes erreurs, innocent ou coupable, né sur un trône ou dans une chaumière, qui que tu sois, enfant du malheur, je
1. t Ce qu'on dit des mœurs cléricales est, selon mon expérience» dénué de tout fondement. J'ai passé treize ans de ma vie entre les mains des prêtres. Je n'ai pas vu l'ombre d'un scandale. Je n'ai connu que de bons prêtres. » E. Renan, Souvenirs d'enfance, t. II, C. Lévy.
te salue. » 11 donne donc à ceux qui souffrent les conseils chaleureux d'un frère d'infortune, et on Ty retrouve tout entier : qu'ils dérobent soigneusement leur douleur à tous les regards indiscrets; qu'ils vivent isolés, loin d'une société sans entrailles ni justice, et qu'ils gardent toujours « une fierté intraitable ! L'orgueil est la vertu du malheur ».
Et quant à la manière de soulager nos chagrins, c'est «- la pierre philosophale... Plusieurs philosophes anciens et modernes ont écrit sur ce sujet. Les uns nous proposent la lecture, les autres la vertu, le courage. C'est le médecin qui dit au patient : Portez-vous bien ».
Qui donc croire? A quoi recourir? « Un livre vraiment utile au misérable, parce qu'on y trouve la pitié, la tolérance, la douce indulgence, l'espérance plus douce encore, qui composent le seul baume des blessures de l'àme, ce sont les Évangiles. Leur divin auteur ne s'arrête point à prêcher vainement les infortunés, il fait plus : il bénit leurs larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie^ »
Et ce n'est pas la seule fois qu'il exalte jusqu'au ciel celui qu'il appelle « le Dieu des misérables ». Il raconte ailleurs brièvement sa merveilleuse histoire, de sa naissance humiliée à « sa glorieuse ascension », avec l'accent même du plus fidèle des croyants. Et chemin faisant, il lui consacre cet hommage, qui est un acte d'adoration :
« Si la morale la plus pure et le cœur le plus
1. Essai, IP partie, chap. xiii; Œuvres, t I, p. 503-506, passim.
tendre, si une vie passée à combattre Terreur et à soulager les maux des hommes sont les attributs de la Divinité, qui peut nier celle de Jésus-Christ? Modèle de toutes les vertus, Tamitié le voit endormi sur le sein de Jean, ou léguant sa mère à ce disciple chéri ; la tolérance Tadmire avec attendrissement, dans le jugement de la femme adultère ; partout la pitié le trouve bénissant les pleurs de Tinfortuné ; dans son amour pour les enfants, son innocence et sa candeur se décèlent ; la force de son âme brille au milieu des tourments de la croix ; et son dernier soupir, dans les angoisses de la mort, est un soupir de miséricorde*. »
Il rappelle bien, au chapitre précédent, « un homme extraordinaire ». Mais il ne paraît pas qu'il y ait, dans Fexpression, aucune intention blasphématoire. Et y en aurait-il une, ce serait simplement une preuve nouvelle que ÏEssai ne présente pas de doctrine arrêtée en matière religieuse. L'esprit de l'auteur ressemble à un navire mal lesté, livré au caprice des vents ; il penche d'un côté ou d'un autre, suivant le sens où soufle la rafale. Il résout, en des sens contraires, les questions de la métaphysique, à la fois les plus simples et les plus graves. Il croit et il ne croit pas à Timmortalité de Tâme*. -Il célèbre avec des accents lyriques, on le sait, la toute-puissance du Créateur 3, et ailleurs il parle à peu près en athée ; il doute de Dieu comme de la