Chateaubriand et son groupe^ t, I, p
LES ATTAQUES DE SAl.NTE-BEUVE
§ 2. — La méthode de Sainte-Beuve
Sainte-Beuve présenle-t-il sa thèse, — puisque aussi bien c'est une thèse, — franchement, directement et comme de face?
C'est la vieille manière classique ; c'est peut-ôtre aussi la manière la plus loyale. Toujours est-il qne ce n'est pas celle de Sainte-Beuve.
Il ne pose pas la question; il ne donne pas les raisons où se fonde son avis, il ne réfute point celles qui le combattent ; en un mot, il ne discute pas. Le lecteur n'est pas averti du but où on le mène; il n'est pas en garde, il ne se défend pas; il se laisse guider, sans s'apercevoir qu'on le guide, et, la lecture faite, il se trouve juste au point où l'auteur voulait le conduire.
Remarquons bien le procédé ; il vaut qu'on y insiste. Sainte-Beuve ne fait jamais de raisonnement pour établir l'hypocrisie religieuse du brillant écrivain qu'il étudie. De temps en temps, il l'affirme en choisissant des mots atténués et qui n'aient rien qui effarouche. Surtout il relève avec vigilance toutes les phrases, où Chateaubriand pourrait ne pas sembler absolument orthodoxe ; il les interprète dans le sens défavorable et met en relief les contradictions qui paraissent en sortir. En même temps, et plus souvent encore, il insiste sur les faiblesses de conduite que l'homme privé a commises ou qu'on lui a attribuées. En sophiste adroit et avisé, il laisse entendre, sans jamais le dire
dO SAIME-BEUVE ET GUÂTËÂUBIUAND
naturellement, qu'un croyant sincère est un croyant impeccable, et la conclusion se forme d'elle-même insensiblement dans Tintelligence de ceux qui le lisent.
C'est une manière de prouver nouvelle : c'est la preuve dissimulée, à la dérobée, la preuve par impression et par surprise.
Et quant aux faits d'où elle part, — paroles répréhensibles et défaillances de vertu petites ou grandes, — le critique les recueille avec un soin méticuleux, fouillant dans sa mémoire et dans celle d'autrui, courant de toutes parts à la recherche, furetant dans tous les tiroirs secrets, consultant les notes qu'il a prises, les lettres qu'il a reçues, les confidences qu'on lui a faites, et aussi ces mille bruits malveillants qui bourdonnent autour des hommes célèbres, comme des insectes de nuit que la lumière attire. C'est une chasse au scandale, une vraie chasse, oii jamais limier ne montra plus de ressources, plus d'entrain et plus de volupté.
Aussi, tel qu'il est, son livre offre un aspect un peu bizarre. Tout s'y rencontre, au hasard, pôlemêle : de vastes connaissances littéraires, de fines et pénétrantes analyses, des aperçus ingénieux et charmants, et aussi des attaques mesquines, des anecdotes suspectes, de vulgaires et grossiers commérages, en somme des métaux précieux et des objets sans valeur, des bijoux d'or, de vrais bijoux de roi, et de vieilles défroques de concierge. Pour rappeler une expression de l'auteur, il fait songer au magasin d'un riche marchand de curiosités : -c'est une superbe boutique de « bric à brac ».
. 11 a dit le mot à propos de la Vie de Rancé ^ ; la justice permet de le lui renvoyer en l'appliquant à son ouvrage.
Pour ce qui regarde le jugement à porter sur la méthode elle-même, à notre avis, il faut la condamner, si piquante qu'elle paraisse.
Sans doute elle répand un certain intérêt dans un livre ; mais, si Ton peut dire le mot, c'est un intérêt de mauvais aloi. Pénétrer dans la vie intime d'un grand écrivain, violer tous ses secrets, surtout ceux qui touchent à ses mœurs, c'est un moyen sûr de satisfaire la curiosité publique, toujours friande de scandales. Et puis le lecteur, qui ne se sent pas sans reproche, n'est pas fâché de pouvoir se donner à lui-même une excuse dans l'exemple des hommes illustres, et de voir enfin leurs faiblesses cachées, produites au grand jour, et, pour ainsi dire, traînées au pilori, c'est une compensation pour cette secrète envie, qu'offusque leur supériorité.
Mais, dans tout cela vraiment, qu'y a-t-il de beau, d'utile, d'honorable? Pour obtenir de trop faciles succès, serait-il donc permis à la critique de flatter les mauvais sentiments et |de s'en faire complice ?
Qui ne voit, d'ailleurs, tous les inconvénients d'un pareil système ?
Les lettres n'ont rien à y gagner ; au contraire.