‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 72 sur 185 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

Les solitudes américaines ne lui parlèrent pas moins de Dieu que celles de TOcéan. On n'a qu'à ouvrir les Natchez pour s'en convaincre. Le poème se pare complaisamment de toutes les beautés poétiques de la Religion. Quel que fût alors le trouble de son esprit, Tauteur était resté chrétien, tout au moins par l'imagination et par le cœur^

Rentré en France, on Ta vu, à la nouvelle de l'arrestation du roi, il reprit du service et s'engagea dans une compagnie bretonne, qui faisait partie de l'armée des princes. Il fut atteint bientôt d'une blessure. Par surcroit, la petite vérole, qui désolait le camp, le frappa à son tour. Sa compagnie s'étant débandée, il errait à travers la campagne. La fièvre le minait lentement; il pensa enfin qu'il allait mourir :

« Vers la fin du jour », dit-il, « je m'étendis sur le dos, à terré, dans un fossé, la tête soutenue par le sac A'Atala'^^ ma béquille à mes côtés, les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s'éteignaient avec les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pensée l'astre qui avait éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles : nous nous

1. Voir, en particulier, au livre Vlll, la scène entre Chactas et le chef de la prière (l'évêque de Marseille), ou, au livre IV, les pages consacrées à sainte Catherine et à sainte Geneviève ; il y a dans ce livre un tahleau du ciel, différent de celui des Martyrs^ mais qui est peint avec complaisance et qui respire un certain sentiment de l'infini.

2. Il portait dans son sac de soldat, avec son linge, le manuscrit à'Alala et de son voyage en Amérique. C'était toute sa fortune, mais c'était hien une fortune. Une nuit on lui vola ses chemises, mais on lui laissa ce qu'il nommait ses paperasses. Le sac ne fut plus que le sac (TAtala {Mémoires d'outre-tombej t. II, p. 25).

couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m'endormis dans un sentiment de religion : le dernier bruit que j'entendis était la chute d une feuille et le sifflement d'un bouvreuil ^ »

Ainsi sa dernière pensée est une pensée religieuse. Gomme les héros grecs, épris de leur belle lumière, il salue une dernière fois le soleil qu'il n'espère plus revoir; comme le guerrier de Virgile, qui envoie en mourant un souvenir suprême aux doux rivages d'Argos, il songe à ses chères landes bretonnes, où s'écoula son enfance et où il a laissé ceux qu'il aime. Mais, de plus que ces âmes antiques, il tourne son cœur vers Dieu, à qui il rend sa vie, ainsi qu'un dépôt que l'heure est venue de remettre, et son regard, près de s'éteindre, se relève à demi vers le ciel, le pays des âmes, leur véritable patrie et le lieu ineffable de leur éternel rendez-vous.

Voilà ce qu'il était durant les années qui succédèrent à sa première jeunesse, quand il composait VEssai historique^ ou qu'il le portait en germe dans sa pensée ! Sainte-Beuve a signalé, entre ce livre et celui qui allait suivre, un rapport qui rendait moins étonnant, à ses yeux, le passage de l'un à l'autre : l'auteur de VEssai croit à la nécessité sociale du Christianisme. Sur ce point, « il se sépare des Encyclopédistes, qui minent l'édifice, et il leur dit : A quoi bon? Quand ce sera miné, que gagnerez-vous à avoir étalé et démontré la ruine ?

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