‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 74 sur 185 · Un Homme d'aujourd'hui, XIV. G. Lévy · texte numérisé non relu

Un Homme d'aujourd'hui, XIV. G. Lévy

Il avait dans Tesprit la plus haute estime de sa religion maternelle, et il en portait l'amour dans le cœur. Et ce qui devait rendre plus vif encore chez lui ce double sentiment, en cette année 1798 qui fut décisive, c'est le spectacle de tout ce que la Foi emportait, en s'en allant, des croyances les plus chères de sa raison. L'exemplaire confidentiel de V Essai en est la preuve. Les notes qu'il y a mises en marge, en ce temps-là, tout près de sa conversion, ne permettent pas d'ignorer jusqu'à quelles négations effrayantes il finissait par descendre, dans les alternatives qui faisaient passer son intelligence de la foi à l'incrédulité et de l'incrédulité à la foi. Il en arrivait, on s'en souvient, à tout mettre en doute, l'immortalité de l'âme. Dieu, la vertu même. C'est alors qu'ayant touché le fond de l'abîme il rebondit jusqu'en haut.

Etre chrétien ou ne plus croire à rien, c'étaient les deux termes entre lesquels il se rendait compte qu'il devait désormais choisir. Les mystères de la Religion sont comme la lumière du jour, que les yeux ne voient pas elle-même, et dont ils n'apprécient jamais mieux les bienfaits que lorsqu'elle s'éteint, laissant partout derrière elle l'obscurité et la nuit. Les ténèbres où s'enfonçait Chateaubriand lui faisaient assurément jeter un regard de sympathie et de désir vers les clartés invisibles, dont il avait joui autrefois.

11 en était là, quand il reçut la lettre douloureuse, qui lui apprenait tout ensemble et la mort de M™° de Chateaubriand et les chagrins dont ÏEssai avait accablé ses derniers jours, et les doux

reproches, les tendres prières, qu'elle semblait lui adresser des rivages de l'autre monde. L'esprit n'est pas toujours la dupe du cœur ; il est quelquefois son obligé. Entre la foi du chrétien et l'incrédulité du sceptique, l'esprit de Chateaubriand hésitait, on vient de le voir, oscillant de l'une à l'autre : son cœur, qui n'avait jamais été indifférent, fit tomber alors dans la balance une pluie de larmes" et la foi l'emporta.

« Rien de plus vraisemblable », dit Villemain, « que ce qu'il ajoute au sujet des exemplaires de son livre, jetés au feu par lui-même dans cette révolution soudaine, qui bouleversa son âme et changea tous ses sentiments, un peu confus encore, et, comme il arrive dans la jeunesse, à la fois indécis et violents... Ce n'est pas une rétractation par inconstance, un changement par calcul ; c'est la môme âme frappée d'un coup inattendu et inclinée plus fortement où elle penchait déjà^ »

Ajoutons enfin que la grâce de Dieu a de ces coups subits de miséricorde. Beaucoup de gens du monde refusent d'y croire : ils n'admettent pas l'intervention du ciel dans notre vie. Mais c'est un fait pourtant, et qui s'impose comme tous les faits. Ceux-là seuls peuvent le révoquer en doute à qui leurs occupations et leur manière de vivre ne fournissent pas l'occasion d'en être témoins. Mais com-

1. La Tribune moderne, M. de Chaleaubriandy sa rie, ses écrits^ ^on influence^ etc., p. 76.

Ui LA CONVERSION DE CHATEAUBRIAND

bien Tont vu de leurs yeux et, pour ainsi dire, touché de leurs mains, parmi ceux que leur ministère appelle à étudier les âmes et à connaître tous les secrets de leur histoire.

Qu'on nous permette d'exposer sur ce sujet la doctrine de l'Eglise! Pour rester invisible, Dieu n'en est pas moins agissant autour de nous et en nous-mêmes, surtout dans ce qui touche aux intérêts de l'autre vie. Les meilleurs des incrédules n'acceptent l'existence d'un être infini qu'à la condition de le reléguer au loin dans un ciel solitaire, où le retient et l'absorbe un bonheur égoïste; ils « laissent subsister dans le monde la statue de Dieu, s'il est permis de se servir d'une telle expression, mais la statue seulement, une image, un marbre; Dieu lui-même n'y est plus. Les chrétiens seuls ont le Dieu vivant* », qui parle aux âmes et se révèle en elles par son action. Comment il concilie leur liberté et sa puissance, c'est un secret qui le regarde, et dont ne se trouble guère vraiment quiconque réfléchit aux mystères impénétrables parmi lesquels nous vivons. Ce qu'il y a de certain, c'est que parfois il ouvre brusquement leurs yeux à sa lumière : il en fait d'heureuses vaincues de la vérité.

« Saul, Saul, pourquoi me persécutez- vous? Je suis Jésus de Nazareth. »

D'autres que Saul ont entendu cette douce voix et reçu la grâce ineffable qu'elle annonce. Ils ont été renversés un jour sur le chemin, et ils se

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