‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 75 sur 185 · Guizot, Méditations et études morales^ préface, p · texte numérisé non relu

Guizot, Méditations et études morales^ préface, p

sont relevés, comme l'apôtre, disciples et défenseurs de cette doctrine blasphémée ou méconnue, qui venait de les conquérir.

Après tout, Dieu n'est-il pas maître de sa grâce? S'il ne refuse à personne les secours intimes dont notre faiblesse a besoin dans ce voyage aventureux vers l'autre monde, il donne ses faveurs extraordinaires à qui il lui plaît et comme il lui plaît. « L'Esprit souffle où il veut » ; lui aussi il « a ses raisons que la raison ne comprend pas ».

Il faut dire, cependant, que ses grandes miséricordes, toutes mystérieuses qu'elles peuvent être, s'expliquent le plus souvent ; on se rend compte, si l'on y regarde, de ce qui les a provoquées.

Quelquefois notre œil lui-môme, — trop facile à tromper, il est vrai, — voit de si heureuses dispositions dans l'âme ainsi favorisée, tant de loyauté d'esprit, une si belle droiture de cœur, que la grâce de la Foi lui en paraît comme la récompense attendue et l'épanouissement naturel : c'est une fleur divine qui, pour éclore sur une telle tige, n'a eu besoin, si Ton peut ainsi dire, que de quelques gouttes opportunes de la rosée du ciel et de quelques chauds rayons du soleil ^

Et puis, il y a cette grande loi de la solidarité, qui est un dogme évangélique et qu'il ne faut jamais oublier. Nous ne sommes pas isolés lians le

1. A propos de l'importance qu'a la droiture pour le salut, un de nos contemporains a écrit cette spirituelle boutade : < Tant bien que mal on arrive au ciel. »

— Quand on sait le chemin.

— Oh ! mon Dieu : c'est en face, il suffit d'aller tout droit (Gustave Droz, Tristesses et Sourires, II).

monde. Nous avons parfois à nos côtés, loin de nos yeux peut-être, mais tout près de nos cœurs par l'affection qu'elles nous portent, des âmes saintes et dévouées, qui travaillent, qui luttent, qui souffrent et qui prient pour nous. Leurs prières, leurs vertus et leurs éprouves sollicitent Dieu sans cesse en notre faveur, et avec d'autant plus d'efficacité qu'elles ont plus de mérites et qu'elles nous aiment davantage.

C'est ce qu'a très bien compris et admirablement exprimé sur la scène la grande âme chrétienne de notre Corneille. Qu'est-ce, en effet, que Polyeucte, sinon l'histoire parallèle de deux âmes, dont l'une, devenue chrétienne et qui tient plus du ciel que de la terre, retourne au ciel par le chemin sanglant du martyre, tandis que l'autre, déjà digne de la comprendre et de la suivre, mais encore victime des obscurités de l'erreur, tout à coup, grâce aux mérites héroïques de la première, est illuminée par un rayon de la vérité, comme par un éclair, et s'écrie :

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée... Je suis chrétienne enfin.

C'est à Polyeucte que Pauline est redevable de de cette lumière inattendue; c'est lui qui l'a sauvée par son détachement sublime, son amour, ses prières et sa mort.

Il ne faut pas voir là une peinture invraisemblable i nventée par le poète, un tableau fantaisiste dont son imagination aurait fourni seule tous les traits.

Il y a beaucoup de vérité dans ces scènes idéales. C'est rhistoire, agrandie par un esprit puissant et embellie par son art, de ce qui se passe en réalité, plus humblement, entre les âmes et dans leurs rapports avec le ciel. Les œuvres des unes peuvent profiter aux autres. Dieu voit leurs désirs, il entend leurs voix, et, à son heure, au gré de sa volonté souveraine, sa grâce descend, comme une réponse, sur les êtres chéris pour qui leurs vertus Timplorent plus efficacement encore que leurs prières. Que Chateaubriand ait bénéficié, dans sa conversion, d'une faveur semblable, rien n'empêche de le croire, et même tout y autorise. Il appartenait à une famille chrétienne, fort inquiète de Tétat de son ame, et qui suppliait ardemment le ciel pour lui. . « Rien ne remplace )),a-t-il écrit lui-même, «rattachement, la délicatesse et le dévouement d'une femme. On est oublié de ses frères et de ses amis; on est méconnu de ses compagnons : on ne Test jamais de sa mère, de sa sœur ou de sa femme ^ »

Il lui restait alors de ses proches, outre sa jeune femme, sa sœur Lucile et son autre sœur, Julie, cette M""' de Farcy qui lui annonça la mort de sa mère et qui devait mourir elle-même un an après. Toutes trois étaient des âmes pieuses ; et l'une d'elles. M"''' de Farcy, pouvait passer pour une véritable sainte 2. D'abord vivement éprise du monde

Page 1