Mémoires d'oulre-lombe^ t. I, p
2. L'abbé Carron a raconté sa vie dans l'ouvrage : Vie des Justes, etc. (Versailles et Paris, 1815-1817, 10 volumes in-12), t. IV, pp. 349 et suivantes. Chateaubriand a reproduit ces pages, en les abrégeant, à la suite de ses Mémoires d'oulre-tombe.
OÙ elle était adulée pour sa jeunesse brillante, son esprit et sa grâce, folle de réunions, de fêtes et de poésie, elle dit adieu aux succès, à un âge où elle pouvait encore longtemps les espérer tous ; elle n'avait pas trente ans. Dès lors, elle devint une religieuse sans voile, et mena, hors du cloître, la vie du cloître le plus austère. Couchant dans un grenier, sur une sorte de lit de planches, s'habillant d'une étoffe grossière, jeûnant tous les jours avec rigueur, vivant de pain noir et d'eau, portant enfin sur une chair délicate un dur cilice, on eût dit qu'elle avait à expier de grands crimes, et non pas seulement la frivole complaisance de s'être sentie trop souvent, sous le feu des lustres, admirée de tous les yeux, enviée, recherchée, adorée.
Voilà quelles âmes priaient et méritaient pour Chateaubriand sur la terre. Et au-delà de la terre, auprès de Dieu même, il avait, pour plaider sa cause, ceux des membres de sa famille qu'y avait envoyés le bourreau. A son tour, épargnée par là hache, mais mourant des longues souffrances de sa prison et de toutes les blessures que la Révolution lui avait faites, sa mère venait de rejoindre les martyrs.
« C'est à ma mère », a-t-il dit, « que je dois la consolation de ma vie, puisque c'est d'elle que je tiens ma religion. »
Il ne pensait sans doute qu'à l'éducation chrétienne qu'il en avait reçue dans son enfance. Mais peut-être lui fut-il redevable une seconde fois de ses croyances. Peut-être ne dut-il à personne plus qu'à elle la divine clarté, qui lui montra subite-
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ment ses erreurs. Qui put intercéder pour lui avec pi us d'autorité, plus d'ardeur, plus d'opiniâtreté, plus d'amour?
L'âme de Chateaubriand était donc bien gardée par ceux qui l'aimaient. Beaucoup de voix puissantes appelaient sur elle lagrâce de Dieu, et encore qu'elle fût loin d'être sans reproche, la grâce de D ieu pouvait aisément y descendre et s'y reposer : certains sentiments, nobles et beaux, lui en ouvraient la porte toute grande.
On a vu aussi qu'il n'était pas aussi loin de la Religion qu'il pouvait le paraître ; il en était môme tout près, du moins par la sympathie, et il devait suffire d'une émotion vive et profonde, comme celle qu'il éprouva, pour que son âme franchît la faible distance qui le séparait de la foi. Il n'avait qu'un pas à faire : il n'eut besoin que d'un mouvement et d'une minute.
Il n'y a donc pas à douter de sa parole. La soudaineté de sa conversion n'est pas une arme, dont on soit autorisé à se servir pour en combattre la réalité.
Certains critiques ont usé de moyens pires encore. Pour leur esprit prévenu, tout retour à Dieu est suspect. Incrédules eux-mêmes, ils ne peuvent comprendre que d'autres croient véritablement, surtout après avoir douté. C'est l'intolérance dans le préjugé et le parti pris dans l'erreur. Parmi ces sceptiques enfermés si étroitement dans leur étroit
scepticisme, les plus avisés se gardent bien de présenter leur idée nettement, à découvert. Mais elle est au fond de tout ce qu'ils disent : elle inspire leurs objections, leurs réserves, et aussi leurs calomnies.
D'autres font les enfants terribles et publient tout haut ce que les habiles se contentent de penser tout bas. Voici, par exemple, ce qu'écrivait, en 1832, l'auteur d'un livre sur la Vie et les Œuvres (le M. de Chateaubriand^ :
« On a vu », dira-t-on, « les consciences les plus désordonnées revenir à Dieu après un cercle d'égarements. Je conçois cela ; je conçois fort bien que sur le déclin de la raison... l'homme, tombant en caducité, se rattache à ses premières idées, celles de son berceau.
<( Voilà de ces conversions explicables ! Mais chez notre écrivain, quand il rayonne de toutes ses splendeurs !
« C'est dans le moment où son intelligence gagne le plus en étendue, c'est lorsque, plus novateur que jamais, il connaît toute la platitude des préjugés scolaires, et fait preuve du meilleur jugement qui puisse être, d'un jugement enfin qui sonde sa contemporanéité et voit bien au-delà d'elle, c'est dans ce moment où il fait preuve de toute la hauteur de sa raison qu'il se rapetisse, qu'il se fait croyant, qu'il recule de quatre siècles, qu'il regarde comme non advenus deux cents ans de livres, que...»
1. Scipion Marin, Histoire de la vie et des œuvres de M. de Chateaubriand. Paris, 1832, 2 vol. in-8% t. J, p. 234 et suiv.
La diatribe continue ; il faut bien que cette belle indignation suive son cours. En vérité, elle nous paraît aujourd'hui bien démodée et peu distante du ridicule ; car d'oser dire si bruyamment ce que peut admettre ou non un esprit supérieur dans toute sa force, quand on n'est soi-même qu'un esprit fort médiocre ; de pousser l'audace jusqu'à déclarer absolument incapable d'obtenir l'assentiment d'une intelligence vigoureuse une religion qui a compté ^ parmi ses adeptes convaincus, à peu près tous les hommes dont le génie a honoré le plus l'humanité durant tant de siècles, c'est d'une témérité un peu naïve et d'une confiance en soi-même qui fait sourire.
Justement à l'époque où paraissaient ces fanfaronnades, un homme encore jeune commençait à se mêler à la bataille des idées, où il devait se faire un nom; c'était Pierre Leroux. Esprit indépendant, s'il en fut, Pierre Leroux allait bientôt écrire, sur le Christianisme, ce jugement remarquable, si différent de ce qu'on vient de lire :
« Si le Christianisme est une grossière erreur de l'esprit humain, le plus sûr est de douter de tout, et de déclarer à jamais l'esprit humain incapable d'asseoir sur une base solide aucune vérité morale *. »
1. Du Christianisme et de ses Origines démocratiques, Paria^ 1848, p. 6. — Ceci rappelle le célèbre passage de La Bruyère ; « Si ma religion était fausse, je Ta voue, voilà le piège le mieux dressé qu'il soit possible d'imaginer ; il était inévitable de ne pas donner tout au travers et de n'y être pas pris : quelle majesté, quel éclat de mystères ! quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine I quelle raison éminente I quelle candeur, quelle innocence de mœurs !
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Il faut que ceux qui pensent comme M. Scîpion Marin, sans se risquer, comme lui, à le dire, en prennent leur parti : leur propre incrédulité ne saurait être pour eux un motif légitime de révoquer en doute la sincérité des croyants.
Cette raison est d'ailleurs si mauvaise que bien peu, je Tai dit, osent la donner ouvertement au public et peut-être se la donner à eux-mênies. Mais, avouée ou non, si elle ne prouve rien'contre ceux qu'elle vise, elle prouve un peu trop contre ceux qui en usèrent ; ils auraient bien fait d'en chercher d'autres.
§ IV. — Une preuve décisive de la singérité du retour DE Chateaubriand a la Foi
C'est de Chateaubriand lui-même que nous avons appris le changement survenu dans ses idées entre
quelle force invincible et accablante des témoignages rendus successivement et pendant trois siècles entiers par des millions de personnes, les plus sages, les plus modérées qui fussent alors sur la terre, et que le sentiment d'une même vérité soutient dans l'exil, dans les fers, contre la vue de la mort et des derniers supplices I Prenez l'histoire : ouvrez, remontez jusqu'au commencement du monde, jusqu'à la veille de sa naissance : Y a-t-il rien de semblable dans tous les temps? Dieu même pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me séduire? par où échapper? où aller, où me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais quelque chose qui en approche? S'il faut périr, c'est par là que je veux périr, il m'est plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec une tromperie si spécieuse et si entière ; mais, je l'ai approfondi, je ne puis être athée; je sws donc ramené et entraîné dans ma religion: c'en est fait. »
Un moine do xii« siècle, Richard de Saint- Victor, disait dans le même sens : « Domine, si error est, a te ipso decepli sumus : Si nous sommes dans l'erreur, c'est vous-même, ô mon Dieu, qui nous avez trompé )>.s On voit que cette réflexion s'est présentée d'elle-même à des esprits très divers.
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V Essai et le Génie du Christianisme. Nul ne pouvait être mieux renseigné que lui sur ce qui s'était passé en lui, et il est d'ailleurs de ceux dont un juste sentiment de Thonneur, — et nul ne Teut jamais plus vif, — met un pareil témoignage audessus de toute discussion. Mais, pour dissiper tous les doutes élevés contre la vérité de sa conversion, s'il ne suffisait pas de la parole qu'il a donnée solennellement au public, qu'on lise cette lettre intime, écrite à cette époque môme, et où il laissait parler son cœur dans l'épanchement et la liberté d'une confidence, car il ne savait pas qu'elle serait jamais publiée. Et en réalité, elle ne l'a été qu'après sa mort et à la suite d'un hasard heureux, qui l'a fait découvrir parmi les papiers de son correspondant.
Voyez même l'ironie des choses ! C'est le critique qui devait être un jour le détracteur le plus redoutable delà sincérité de Chateaubriand, c'est Sainte- Beuve, qui a trouvé cette pièce décisive dans les cartons de Fontanes. Il s'est honoré, d'ailleurs, en la publiant, comme en avouant ^ussi qu'elle tranche la question, — s'il y avait une question. — « Elle en dit plus, écrit-il, que je ne pourrais. Le ton en est certainement étrange, le style exagéré ; celui qui l'écrit est encore sous l'empire de l'exaltation, mais la sincérité de cette exaltation ne saurait être mise en doute un moments »
Voici les passages principaux, au point de vue qui nous occupe :