Chaleauhviand et son groupe litléraire, t. I, p
lî)4 LA CONVERSION DE CHATEAUBRIAND
Ce 25 octobre 1799 (Londres).
« Je reçois votre lettre, en date du 17 septembre. La tristesse qui y règne m'a pénétré Tâme. Vous m'embrassez les larmes aux yeux, dites-vous. Le ciel m'est témoin que les miens n'ont jamais manqué d'être pleins d'eau* toutes les fois que je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui m'attendrit (sic) davantage, parce que vous êtes selon les choses de mon cœur et selon l'idée que je m'étais faite de l'homme à grandes espérances. Mon cher ami, si vous ne faisiez que des vers comme Racine, si vous n'étiez pas bon par excellence, comme vous l'êtes, je vous admirerais, mais vous ne posséderiez pas toutes mes pensées comme aujourd'hui, et mes vœux pour votre bonheur ne seraient pas si constamment attachés à mon admitration pour votre beau génie. »
Chateaubriand n'avait donc rien de caché pour un ami si vivement aimé ; son cœur était un livre ouvert où il le laissait lire.
« Au reste » , continue-t-il, « c'est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus, à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre une sœur que j'aimais tendrement, et qui est morte de chagrin dans le lieu d'indigence où l'avait reléguée celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Oui, mon cher ami, vous et moi, nous sommes convaincus qu'il y a une autre
1. Sainte-Beuve remarque justement qpie c'est là du style de la première manière.
vie. Une âme, telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement dans un monde dont les figures passent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau. »
Sainte-Beuve fait observer qu'il semble résulter de cet endroit que Fontanes avait exprimé quelques doutes à son jeune correspondant sur l'immortalité de Tâme. Ceci augmenterait encore la portée de la lettre et des paroles de foi qu'elle contient; car si Chateaubriand avait été encore dans Tétat d'esprit où il se trouvait durant les mois qui suivirent immédiatement la publication de VEssai^ si rien n'était survenu, dans l'intervalle, qui changeât ses idées, il aurait pensé exactement ce que pensait Fontanes. Et assurément il le lui aurait dit dans le laisseraller d'une causerie confidentielle, au lieu de faire à son égard le prêcheur hypocrite et d'essayer de le convertir à une doctrine qu'il n'eût pas admise lui-même. Mais lisons la suite : elle est plus chrétienne encore.
« Toutefois, Dieu qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il fallait le frapper, puisque c'était lui qui en avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes parents et que là était ma vanité : il m'en a privé, afin que j'élevasse les yeux vers lui ! 11 aura désormais avec vous toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de forces qu'il m'a données vers sa gloire,
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certain que je suis q^ue là vit la souveraine beauté et le souverain génie, là oit est un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le cœur de l'honnête homme dans un fort inaccessible aux méchants. »
Dans ces phrases brillantes qui lui échappent, on sent Fauteur qui écrivait alors les pages magnifiques du Génie du Christianisme^ et dont des sentiments, à la fois puissants et nouveaux, exaltaient la parole comme le cœur.
Il parlait longuement à Fontanes du grand ouvrage qu'il avait entrepris, et auquel il donnait alors pour titre : Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur les autres cultes de la terre. Il lui écrivait : « Je puis vous assurer que j'y ai mis tout ce que je puis, car j'ai senti vivement l'intérêt du sujet. » Il lui citait certains morceaux, qu'il venait de composer, et qui figurent, en efiFet, dans le Génie du Christianisme^ mais avec des retouches que lui imposa son goût, devenu depuis plus exigeant.
Et il terminait par une formule peu banale, où éclatait sa foi de néophyte :
« Adieu ; que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous ! »
L'accent de cette lettre ne paraît pas suspect, et ce n'est point sans doute trop s'avancer que de croire qu'il ne laissera personne indécis. On ne saurait donc le contester : lorsqu'il a entrepris le Génie du Christianisme^ Chateaubriand était revenu franchement à la Religion. C'est un fait qui a son importance.
même au seul point de vue littéraire; car le Génie du Christianisme est un beau livre, il a eu une rare et longue fortune. On doit s'applaudir de n'être pas autorisé à craindre qu'il ait été écrit sans conviction. 11 serait déshonorant pour les lettres d'avoir à constater que leur beauté propre peut naître de Thypocrisie et qu'elles mènent parfois à la gloire des œuvres qui méritent les gémonies ^ »
Mais si Chateaubriand a été sincère alors dans ses sentiments religieux, l'est-il resté depuis et
1. On a cherché de toutes manières à prendre la parole de Chateaubriand en défaut, pour ce qui regarde la Religion. Ainsi un critique, qui ne lui est pourtant pas défavorable, M. Janet {Revue des Deux Mondes, 15 mars 1890), relève le mot jadis dans cette phrase du Génie : < Je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. » Comme il était encore sceptique en 1798, l'exemplaire confidentiel de ÏEssai en fait foi, et qu'une partie du Génie était écrite en octobre \ 799, ainsi qu'on le voit par la lettre à Fontanes, M. Janet constate qu'il n'y a qu'un an de distance entre ces deux dates, et il conclut : « Nous voilà bien loin du jadis avoué par l'auteur. »
C'est Sainte-Beuve qui a mis à la mode ces petites chicanes contre Chateaubriand. Celle-ci tombe évidemment à faux, car la phrase est empruntée à la préface du Génie, Or il est tout à fait naturel que la préface ait été écrite, l'ouvrage fini, en 1802. Ce mot jadis suffirait à le prouver, à défaut de l'usage. Il s'était donc écoulé, depuis les <( déclamations » un intervalle considérable par les événements survenus, lesquels avaient fait passer Chateaubriand de l'exil, où il vivait dans la misère et une sorte de désespoir, sur le sol de la patrie, où s'ouvraient déjà devant lui tant d'espérances. Et d'ailleurs quatre années, c'est bien quelque chose, pour qui n'a pas encore trente-quatre ans. Or, il y avait quatre années qu'il avait écrit ses dernières lignes sceptiques, et les premières remontent beaucoup plus haut. Il s'est donc exprimé très justement.
jusqu'à sa mort? Sa foi n'a-t-elle pas faibli? Ne s'est -elle même pas éteinte?
Victor Hugo, ou, quel qu'il soit, le journaliste du Conservateur que nous avons cité, indigné des procédés calomnieux dont l'écrivain était l'objet, finissait son plaidoyer par ce mot sonore : « Sur cet athlète invulnérable la cicatrice ne reste même ^as. »
Cette rhétorique excita quelques sourires dans le camp opposé ^ Et le fait est que la cicatrice est restée . Non certes que les critiques les plus sérieux usent aujourd'hui contre l'auteur du Génie du Christianisme de toutes les anecdotes sans autorité, qui parurent émouvoir ses ennemis,, dans les premières années de ce siècle ; mais, outre que quelques-unes semblent faire encore parfois impression. Chateaubriand a été attaqué depuis par d'autres armes. Sa réputation de sincérité en religion a reçu des blessures nouvelles qui n'ont pas guéri vite : elles se voient toujours.
On lui a opposé tout ensemble et ses principes et ses passions. On a dit, et plus souvent encore laissé entendre, qu'il avait montré plus d'une fois, par ses paroles mêmes, qu'il n'était pas un véritable croyant ; ce dont ses mœurs légères devaient passer pour une autre preuve, indirecte sans doute, mais néanmoins convaincante.
Etudions ces deux griefs. Parlons successivement des doctrines de Chateaubriand et de sa conduite morale. Nous verrons que sa foi est hors de toute atteinte; elle ne doit pas être soupçonnée.
1 Voir Cousin d'Avalon : Chateaubriantina^ t. II, p. 87.