‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 79 sur 185 · Chateaubriand et son groupe, t. Il, p. 113, en note · texte numérisé non relu

Chateaubriand et son groupe, t. Il, p. 113, en note

coup, quelques jours avant son départ, comme il passait près des Tuileries, il entendit annoncer la condamnation et lia mort du duc d'Enghien. Ce cri tomba sur lui comme la foudre; il rentra chez lui et rédigea sa démission. C'était prendre parti, briser sa carrière et donner une leçon périlleuse à un maître tout-puissant, qui entendait ne pas être discuté et ne reculait point devant la violence. On faisait leur procès, à ce moment même, au général Moreau et à Georges Gadoudal : « Le lion avait goûté le sang», il était dangereux de l'irriter.

Aucune crainte n'arrêta Chateaubriand. Tout le monde tremblait autour de lui, même pour sa vie. Fontanes éperdu le voyait déjà fusillé avec les siens. Pendant plusieurs jours, sa porte fut assiégée par ceux qui l'aimaient : ils venaient d'heure en, heure prendre en frémissant des nouvelles. Un peu plus tard, Bonaparte disait à sa sœur. M""* Bacciochi : « Vous avez eu bien peur pour votre ami. » C'était avouer le péril que cet ami avait couru pour sa chevaleresque témérité*.

Cela ne Fempêcha pas d'écrire quatre ans après, dans son journal le Mercure^ un article audacieux, plein d'allusions redoutables. Napoléon, alors tout enivré de gloire et de puissance, y était visé dans la personne de Néron. L'auteur protestait vivement contre sa tyrannie. Que cette protestation paraisse ou non opportune, il faut bien reconnaître qu'elle

1. Mémoires <V outre-tombe, II, p. 375-378. M-^ de Chateaubriand a écrit de son côté : « Pour Fontanes, il devint fou de peur ; il se voyait déjà fusillé avec M. de Chateaubriand et tous nos amis. » Cf. Pailhès : Chateaubriand, sa femme et ses amis, Bordeaux, 1896, p. 297.

était courageuse. Chateaubriand avait cru devoir la faire, dans le silence universel, et il l'avait faite, en dépit des représailles qu'il prévoyait bien.

« Si le rôle de rhistorien est beau», disait-il, «il est souvent dangereux; mais il est des autels comme celui de l'honneur qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices ; le Dieu n'est point anéanti, parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter; les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. Après tout, qu'importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie * ? »

Le Mercure fut supprimé, et son propriétaire demeura quelque temps sous le coup de la colère impériale. 11 échappa comme par miracle à toute violence, et alla se faire oublier dans la solitude de la Vallée-aux-Loups'^,

Plus lard. Napoléon, qui avait pour lui de l'estime,

— car ils se sont estimés l'un l'autre en se détestant,

— manifesta son étonnemcnt qu'il ne fût pas encore académicien. Aussitôt l'Académie le nomma. 11 remplaçait Marie-Joseph Chénier et devait, par conséquent, prononcer son éloge. Chénier avait joué un rôle dans la Révolution. Son successeur ne consentit pas à dissimuler ce qu'il en pensait; il tint à condamner les fautes qu'avait commises le révolutionnaire comme à exalter la liberté qu'il avait aimée.

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