‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 80 sur 185 · Mémoires d' outre-tombe^ II · texte numérisé non relu

Mémoires d' outre-tombe^ II

2. Mémoires d' outre-tombe y t. II, p. 525. Cf. Sainte-Beuve, t. II, p. 99-101.

Son discours fut soumis d'avance à TAcadémie et à la Cour : il déplut à Tune et Tautre. L'Empereur s'emporta ; il exigea que le récipiendaire corrigeât son texte, et il prit la peine d'indiquer lui-même les endroits où devaient porter les corrections ^

1. Il se passa môme, à cette occasion, une petite comédie qui n'est que trop humaine. Il est intéressant de la rappeler, quoiqu'elle soit connue. Napoléon s'était fait envoyer le manuscrit du discours à Saint-Cloud; peu après, M. Daru, membre de l'Académie française, qui remplissait alors les fonctions de secrétaire intime, se rendit, selon son habitude, au cabinet impérial. Dans Tantichambre, plusieurs personnages importants attendaient leur tour d'audience. Quand M. Daru parut dans ce cercle, « il fut accueilli de toutes parts avec un empressement proportionné à la hauteur de son crédit. Il entre dans le cabinet, et voilà que bientôt tout entretien cesse, et que les courtisans, favorisés par une indiscrétion générale, prêtent l'oreille aux paroles irritées qui sortaient de la bouche de l'Empereur. On n'avait pas entendu le commencement de l'entretien, qui avait eu lieu à moins haute voix. L'Empereur venait de lire ou de relire le passage controversé du Discours du nouvel académicien. Dans l'effervescence toujours croissante de sa colère... il apostrophait M. de Chateaubriand absent, dans des termes tels que ceux-ci :

« Il vous faut donc de l'effet, Monsieur, toujours de l'effet, etc.. Eh bieni Monsieur, si mon empire et le principe sur lequel je l'ai fondé ne vous conviennent pas, vous êtes libre d'en sortir. Allez porter ailleurs vos haines opiniâtres et des principes que le bien commun m'a ordonné d'étouffer. »

Chacun écoutait avec stupéfaction ces paroles véhémentes, qui perçaient l'épaisseur des portes; et comme M. Daru était seul dans le cabinet de l'Empereur, on ne doutait pas qu'elles ne lui fussent adressées. Le ministre sortit du cabinet peu de temps après cet éclat ; il se fit un vide immense autour de lui. Ceux mêmes qui tout à l'heure l'avaient accablé de sollicitations mettaient entre eux et lui la plus grande distance. Etonné, il cherchait sur tous les visages la cause de cette répulsion unanime. Enfin l'un d'eux eut le courage de s'adresser à lui, quoiqu'on le croyant un ministre disgracié, et lui demanda d'où pouvait venir un tel changement. « Eh! reprit M. Daru, qui vous fait donc croire à une disgrâce 7 — Mais, reprit son interlocuteur, ce sont les terribles paroles que nous venons d'entendre : Sortez de mon empire^ si mes lois ne vous conviennent

Chateaubriand refusa. Il se fermait ainsi les portes qu'on venait de lui ouvrir. 11 le savait bien ; mais il ne voulait pas acheter le plaisir d'entrer à TAcadémie par la dissimulation de sentiments dont il jugeait l'expression nécessaire. Le silence en de telles occasions lui était insupportable ; c'est un sacrifice que son indépendance ne fit jamais.

Il y avait en lui quelque chose de la liberté capricieuse de ces flots, avec lesquels il avait joué dans son enfance sur les grèves bretonnes, et au milieu desquels il dort aujourd'hui dans son tombeau de granit, caressé des vents et bercé par les orages. Rien n'était capable d'enchaîner sa pensée ni d'imposer silence à sa voix. « Toujours sauvage au fond et indompté jusque dans les coquetteries mondaines », il eut sans doute des défauts d'esprit et des erreurs de conduite, mais « à travers tout cela, de perpétuels jaillissements de talent et une élévation extraordinaire qui jette hors du connu : une grande nature primitive qui reprend le dessus et qui se donne espace* ».

Aussi la vérité lui échapperait-elle bien vite comme malgré lui s'il croyait trouver dans les circonstances extérieures quelque raison de s'imposer le mensonge. Il n'est pas armé pour l'hypocrisie ;

pas. Alors M. Daru partit d'un grand éclat de rire, et les courtisans, en voyant un tel gage de sécurité, reformèrent bientôt le cercle autour de lui ; puis plusieurs l'abordèrent en disant : « Vous pensez bien que je n'ai pas été dupe d'une telle méprise. » (Gh. de Lacretelle ; Histoire du Consulat et de VEmpire, t. V, p. 86-88).

M. Lacretelle tenait l'anecdote de M. Daru lui-même.

1. C'est Sainte-Beuve lui-même qui le juge ainsi, Chateaubriand et son groupe^ t. II, p. Ii2.

CARACTÈRE DE CHATEAUBRIAND 16b

son caractère y répugne, et, de même qu'à TAchille d'Homère, elle lui est « odieuse comme les portes de l'enfer ».

En matière d'art, pour ajouter à l'effet, était-il capable d'arranger un peu ses souvenirs ? On l'en a accusé, et, pour certains cas du moins, nous l'avons vu*, l'accusation n'est pas justifiée. Mais, le serait-elle pour d'autres, il faut bien reconnaître que ces petits mensonges de l'artiste ne prouvent rien contre la sincérité du croyant.

Un homme distingué, fin connaisseur et lettré érudit, disait un jour à quelqu'un qui lui parlait de la religion de Chateaubriand : « Quoi ! vous croyez « à la vérité de sa parole et à la franchise de ses « sentiments ! Mais songez donc au récit d'Eudore, « dans les Martyrs : souvenez-vous de cette page « célèbre oii le narrateur rappelle le golfe de « Mégare et les villes jadis florissantes dont on « aperçoit les ruines en le traversant. 11 trouve nos « douleurs humaines peu de chose devant les « cadavres de ces cités. Et il ajoute que, s'il put faire « alors ce rapprochement, si la vanité de toutes « choses le frappa, c'est parce qu'il était chrétien. « Or, tous les littérateurs le savent, le passage est « emprunté à un païen, Sulpitius, un des correspon- « dants de Cicéron. Fiez-vous donc à un homme, « qui est capable de duper à ce point son lecteur !

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