Mémoires d* outre- tombe, t. V, p
CARACTÈRE DE CHATEAUBRIAND 17i
tractant loyal et généreux, qui abandonnait facilement ses droits, en dépit de tous les textes, dès qu'il croyait le devoir à Téquité qu'il mettait avec raison bien au-dessus des lois. Il ne balançait pas, d'ailleurs, à sacrifier l'argent à l'art, le profit à la renommée.
Etant encore à Londres, il avait déjà fait imprimer le Génie du Christianisme. Ce n'était qu'une ébauche imparfaite ; aussitôt qu'il s'en fut rendu compte, il mit toutes les feuilles au pilon. De retour en France, il entreprit une édition nouvelle; elle était faite à moitié, en 1801. Atala parut alors; son auteur se trouva le lendemain presque célèbre. Il y vit une raison impérieuse de se montrer plus difficile envers lui-même, et il détruisit une seconde fois l'édition commencée pour rendre son ouvrage plus digne de sa réputation comme de son rêve.
Ces sacrifices étaient méritoires, il faut bien le reconnaître, de la part d'un jeune homme sans ressources, dont la pauvreté n'était pas loin de la misère.
Enfin le Génie du Christianisme vit le jour*. Le succès fut immense. On ne tarda pas à savoir qu'une édition contrefaite venait d'être publiée à Avignon. Chateaubriand part ; il achète lui-même, sans se nommer, un exemplaire de son livre au contrefacteur, qui le lui fait payer un bon prix, non sans lui avoir beaucoup vanté le style et l'auteur. Ce libraire était un homme riche ; il habitait un hôtel entre cour et jardin. Le jeune écrivain crut d'abord,