‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 89 sur 185 · Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe^ t. II, p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe^ t. II, p

nant sa défense. Vous reprochez à Chateaubriand un goût exagéré pour les sympathies du public ? Ce fut une de ses faiblesses; il n'y a pas à en disconvenir. Mais cette faiblesse même est une preuve nouvelle de la profondeur de ses convictions chrétiennes. S'il n'avait fait que jouer un rôle, évidemment il n'aurait pas choisi un rôle impopulaire, alors surtout que rien n'était plus capable de servir sa popularité que l'expression fidèle des sentiments qu'on lui suppose. La loyauté lui assurait honorablement, dans cette hypothèse, les succès dont il était le plus jaloux; comment voudrait-on qu'il eût préféré la honte d'un mensonge sans fin, qui n'aurait pu que les compromettre?

§ IV. — Que le goût d'un rôle a jouer ne saurait expuquer CHEZ Chateaubriand l'hypocrisie reugieuse

C'est sans doute, ajoute-t-on, pour ne pas se donner tort ; il a aimé toujours la représentation; et devenu en France comme le champion du Christianisme, il s'est cru obligé de ne jamais démentir son personnage, soit par amour de l'eflFet, soit même par une sorte de point d'honneur.

Voilà ce que ne cessent de répéter ceux qui doutent de sa foi ; c'est l'hypothèse où ils reviennent toujours. Elle mérite donc d'être examinée d'assez près.

Serait-il exact d'abord que Chateaubriand se fût préoccupé, à toutes les époques de sa vie, de prendre des attitudes devant ses contemporains, ce penchant de sa nature laisserait toujours subsister ceux que

nous avons décrits. Pour dire ce dont il était moralement capable, il n'est ni juste ni logique de considérer un trait de son caractère à Texclusion des autres; il faut voir son caractère tout entier; il faut tenir compte de toutes les inclinations, de toutes les faiblesses et de toutes les forces qui s'y rencontrent et le constituent.

L'auteur du Génie du Christianisme, dit-on, n'est pas simple; il aime les poses.

Supposé qu'il n'y eût pas de restriction à faire à ce jugement, — et il y en a, — en serait-il moins vrai que l'écrivain qu'il vise ait une répugnance invincible pour ce qui déshonore et que l'hypocrisie en particulier lui soit en horreur ? Que ce noble sentiment l'anime et l'inspire, nous l'avons établi, et on ne saurait l'oublier sans injustice et sans erreur. Qu'on rapproche donc l'influence qu'il a sur son âme de celle qu'y peut exercer un certain goût pour la parade, et il sera facile de conclure que, celle-ci étant de beaucoup plus faible que celle-là, doit nécessairement, en cas de conflit, être vaincue et réduite à l'impuissance. Bref, il n'y a pas à s'en occuper, dès qu'il est question d'actes inexcusables, qui seraient déloyaux et déshonorants. La conséquence est rigoureuse, hors de doute. Mai? il y a plus à dire.

Si Chateaubriand, une fois entré dans la politique, s'est laissé griser par les hommages, s'il a paru infatué de lui-même et a pris en public des

airs olympiens, il s'en faut qu'il ait toujours montré cette tendance. Nul ne laissa voir plus d'abandon que lui dans les années qui suivirent son retour en France, avant et après le Génie du Christianisme. Il semble alors abandonner son âme tout entière à la joie de se retrouver sur le sol français, et au milieu de ses amis : il s'épanouit et s'épanche. Non seulement il ne songe pas à jouer un rôle, quel qu'il soit; mais il est si loin d'exagérer la dignité, de se draper, comme une statue, dans des plis de marbre ou de bronze, qu'aux yeux de son entourage il manque un peu de sérieux : on lui trouve trop d'exubérance de jeunesse, quoi qu'il ait de trente à quarante ans; et on lui reproche amicalement, dans l'intimité, de faire des folies. C'est un bon garçon, comme l'appelle son sage ami Joubert, qui a la tête un peu ardente, mais qui a le cœur sur la main et sur les lèvres : il s'ouvre volontiers à ceux qui l'aiment; il les pleure quand ils lui sont enlevés par la mort avec une sorte de tendresse; et, malgré sa vanité de poète, il a une telle confiance en autrui, ou il se défie tellement de luimême, qu'il accepte des conseils bienveillants pour ses écrits, jusqu'à recommencer plusieurs fois le même passage, et avec une docilité dont la critique a rencontré bien peu d'exemples dans toute l'histoire de la littérature. Voilà son portrait d'alors l Les traits s'en trouvent, ou réunis ou épars, dans la correspondance de tous ceux qui le voyaient intimement.

Ses relations avec Mathieu Mole sont connues. Celui-ci était plus jeune de douze ans. Mais il n'avait

pas attendu Tâgedela maturité pour mûrir. Joubert rappelait son Caton de vingt ans. C'était une âme droite, austère, un peu raide, éprise à froid du bien et du devoir. Chateaubriand le rencontra chez M"* de Beaumont et ne tarda pas à le prendre en amitié. Ils se ressemblaient peu cependant. Chateaubriand reprochait à Mole d'être trop grave, Mole reprochait à Chateaubriand de ne Têtre pas assez. Il écrivait à Joubert (4 juin 1804). « Je trouve Chateaubriand fort loin d'être aussi raisonnable qu'il est aimable et bon enfant. »

Cet « aimable » compagnon, ce « bon enfant a allait souvent le chercher à cette époque, pour faire avec lui des promenades loin de la foule. Leur solitude préférée était un terrain vague, en friche, qui joignait à droite le jardin de Tivoli et à gauche le parc Monceaux.

« Venez, Mathieu», disait Chateaubriand; « venez que je vous corrompe! »

« — Et oii allons-nous ? »

« — Dans le Champ-aux-Lapins *. »

C'était le nom de leur promenade favorite; ils n'y trouveraient plus aujourd'hui le désert.

Ils se recevaient d'ailleurs l'un l'autre, et dans cette vie intime, dans ces relations de chaque jour. Chateaubriand plaisait, par son abandon, à son austère ami. Celui-ci écrivait à Joubert de son château de Champlâtreux (20 juin 1804):

« Chateaubriand est ici avec sa femme ; ils y sont fort aimables et d'une manière simple. »

1. p. de Roynal : les Correspondants de Joubert^ in-18, Paris,

Déjà, avant cette date, dans la petite société d'élite qui se groupait autour de M"' de Vintimille et de M""' de Beaumont, il régnait un laisser-aller plein de charme. Chacun y répondait à un sobriquet familier. Chateaubriand était Tillustre Corbeau, à cause de la tristesse, qui fut le fond de sa nature, malgré son entrain à de certaines heures. ChênedoUé s'appelait le Corbeau de Vire; Guéneau de Mussy, le petit Corbeau ; Fontanes, le Sanglier d'Erymanthe; M"*' de Staël, le Léviatham; M"* de Vintimille, Mauvais Cœur ; M™' de Beaumont, l'Hirondelle.

Remarquons, en passant, qu'il se trouvait trois corbeaux dans ce groupe distingué, trois corbeaux et une seule hirondelle! C'est, sans doute, qu'on ne traverse pas en vain, quand on est jeune, une époque de trouble, de désordre et de terreur, comme celle de la Révolution. L'âme en conserve souvent pour toujours un souvenir voilé, mais profond. Quelque chose de ces heures sinistres semble se prolonger et frémir en elle, écho mélancolique d'un lointain orage.

Quoi qu'il en soit, voici avec quelle affection aimable Villustre Corbeau parlait au jt^e^^V. C'était en 180 i; il était à Villeneuve chez Joubert, et Guéneau de Mussy venait de traverser la ville, où il n'avait pu s'arrêter. Quelques jours après. Chateaubriand lui envoyait un billet dont voici le début:

« La nuit où vous avez passé à Villeneuve, mon cher ami, je ne dormais pas et je pensais à vous. J'entendis le bruit de votre diligence, et je me dis que le petit Corbeau de Bourgogne pourrait bien

être là. Le lendemain, Joubert et moi, nous allâmes reconnaître la trace des roues, car vous savez que, selon Bernardin de Saint-Pierre, quelque chose de la personne qu'on aime reste dans Tair où elle passe. »

Il avait lui-même traversé en poste Villeneuve l'année précédente. Il partait pour Rome, où il était nommé secrétaire d'ambassade. Il écrivait alors qu'il avait vu la patrie de Joubert, sur laquelle M"** de Beaumont aimait, parait-il, à taquiner l'aimable philosophe. Pour lui, il la défend avec une ironie charmante, où l'on sent l'ami qui s'abandonne :

« Les couchers du soleil (y) sont beaux », dit-il, « de l'aveu des deux parties. Je n'ai vu qu'un soleil levant, qui n'était pas merveilleux à la vérité, mais le matin n'est pas le soir, et je tiens qu'à la brune, entre chien et loup, Villeneuve est un très joli pays. Il y a des beautés qui, comme vous savez, ne supportent pas le grand jour. »

C'est à Joubert lui-même que ses plaisanteries s'adressent, à Joubert au sujet duquel il écrit:

« Qui m'aurait dit que dans cette petite ville demeurerait un homme que j'aimerais tendrement, un homme rare, dont le cœur est de l'or, qui a autant d'esprit que les plus spirituels, et qui a par-ci par-là du génie? Mon cher ami, je vous le dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous. Il n'y a point d'homme d'un commerce plus sûr, plus doux et plus piquant que le vôtre, d'homme avec lequel j'aimasse mieux passer ma vie. Après cela, rengorgez-vous et convenez que je

suis un grand homme, mais mangez du roast-heef et buvez du vin de Porto ; vous avez besoin de vous fortifier. Mon cher enfant, il faut faire vie ou feu qui dure ; je ne sais lequel on dit. Mais cela veut dire qu'il faut vous conserver longtemps et très longtemps pour M"' de Beaumont, pour M°^ de Vintimille, pour M. Julien, pour M. Pasquier, pour Chênedollé, pour le vénérable Fontanes, et enfin pour moi. C'est par politesse pour la société que je me nomme le dernier. »

Le vénérable Fontanes avait alors quarante-six ans, Joubert en avait quarante-neuf, et celui qui l'appelait « son cher enfant » trente-cinq !

Ce jeune vieillard était un cœur chaud, une âme expansive et tendre. Il n'avait pu se séparer de ses amis sans une émotion qui était allée jusqu'ajux larmes. Il Pavait dominée devant eux par une sorte de pudeur, mais elle éclata dès qu'il se retrouva en face de lui-même, sur le chemin qui le menait à Rome, loin de ceux qu'il aimait. 11 l'avouait naïvement à Joubert : « J'avais fait le brave en partant, mais je ne fus pas plutôt seul que je commençai de pleurer *. »

Il s'ennuya vite à Rome. La mobilité de sa nature se lassait de tout promptement ; rien ne fixait ses désirs, parce que rien n'arrivait à les satisfaire. Et puis il lui manquait ses amis, cette compagnie charmante où il s'était trouvé si bien. Il

1. A Joubert de Lyon, dimanche de la Pentecôte, 1803. Les citalion 3 précédentes sont prises de la môme lettre. Cf. Paul deRaynal \ les Correspondants de Joubert, Paris, 1883, p. 177 et sui-

CARACTÈRE DE CHATEADBRIAjSD 183

écrivait donc des lettres découragées, pleines de larmes, au milieu desquelles éclataient de temps en temps quelques bouffées de folle jeunesse.

« Les nouvelles de Rome sont très tristes, très ennuyées, très mécontentes», écrivait M™® de Beaumont à Joubert. «J'en excepte la dernière, qui était d'une inconcevable foliée »

Il se fit donc rappeler 2, et c'est alors qu'il s'installa à Villeneuve chez son vertueux ami, auprès de qui il passa de longs mois avec sa femme. Ce qu'il y a de bien remarquable, c'est qu'il charma véritablement son hôte par les qualités mêmes, dont on lui a plus tard reproché l'absence. Joubert écrivait à Mathieu Mole :

« Je serais fort aise que vous voyiez ici Chateaubriand, pour juger de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élémejit. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation; elle m'ofifre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas. S'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. »

Il disait, dans la même lettre, de M""* de Chateaubriand et de son mari : « Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est un homme de génie ^. »

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