‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 90 sur 185 · novembre 1804. Pensées, t. II, p · texte numérisé non relu

novembre 1804. Pensées, t. II, p

18i DOCTRINES RELIGIEUSES DE CHATEAUBRIAND

Voilà ce qu'était alors Chateaubriand, d'après un témoin fort expert en Tart de juger, qui le voyait tous les jours, et, pour ainsi dire, toute la journée, dans la familiarité d'une vie intime, à la même table et sous le même toit; épreuve redoutable, on le sait, même pour les amis les plus chers et les natures les meilleures.

A quoi employait son temps cette société choisie, quelqu'un l'a raconté, qui la connaissait fort bien, en ayant joui lui-même pendant plus d'un mois. C'est un frère de Joubert :

« Je n'oublierai jamais », dit-il, « combien furent heureuses pour nous ces six semaines passées avec de pareils hôtes. On travaillait tout le matin, et, l'après-diner, on allait sur les jolis coteaux ou au milieu des charmantes prairies qui entourent Villeneuve-le-Roi se livrer à tous les jeux folâtres qu'inspire la gaieté d'un autre âge, gaieté que la tranquillité d'âme et une certaine bonhomie rendaient presque habituelle, surtout alors, dans la maison de Joubert.

« Quelque grave personnage qui n'aurait connu de M. de Chateaubriand que ses ouvrages et qui aurait vu l'auteur du Génie du Christianisme et le chantre d'Atala se prêter, dans ces moments, avec l'abandon le plus parfait et le plus aimable, à des jeux presque enfantins, aurait pu s'étonner un moment ; mais il aurait fini par dire : « Cet homme de génie doit être encore un bien excellent homme*. »

Ce récit rappelle la page célèbre du traité de VOra-

i. Dans une petite brochure, sans nom d'éditeur, intitulée Notice historique.

ieur^ où Cicéron montre Scipion et Lélius dans le laisser-aller d'une journée de campagne, loin des bruits de Rome et des grandes affaires où ils étaient mêlés, trouvant un plaisir extrême à redevenir enfants; Incredibiliter repiierescebant. On aurait dit des captifs qui avaient rompu leurs chaînes : ils étaient comme grisés de se sentirlibres. « On ose à peine le dire de si grands personnages, ajoute l'historien dont la vieille gravité romaine s'effarouche ; mais ils ramassaient des coquilles et des cailloux sur la rive et s'amusaient aux jeux les plus enfantins. »

Les mots sont presque identiques : on dirait que le frère de Joubert a copié Cicéron. La vérité est que le cœur est le même, avec ses penchants et ses besoins, à toute époque et par tout pays.

Ce qui étonne davantage, c'est de voir tant de simplicité, d'entrain et d'abandon, chez un homme qu'on nous représente volontiers comme raide toujours, impassible et solennel dans sa morgue orgueilleuse, ne se livrant jamais, ne se déterminant à parler qu'après avoir interrogé du regard des spectateurs invisibles, dont il brigue les suffrages, pour qui seuls il travaille et aux yeux desquels il entend avant tout ne pas déroger.

Ce n'est là que le Chateaubriand de la légende, ce n'est pas celui de la réalité, surtout si on considère la première période de sa vie, celle où il a écrit la plupart de ses œuvres littéraires et plaidé la cause de la Religion avec une si poétique éloquence. Quand il serait vrai, — et il ne l'est pas, — que dans l'expression de ses sentiments, une dignité mal comprise lui eût imposé plus tard en public ladissi-

mulation et le mensonge, il faudrait toujours mettre à part ces premières années, si glorieuses et si fécondes. Alors,, on l'a vu, il est aimable, bon enfant, ouvert, avec un cœur qui aime et s'épanche, tantôt d'une tristesse profonde, tantôt d'une gaieté sans retenue, mobile, imprudent, prime-sautier, capable de dire des folies et aussi d'en faire, l'homine du monde enfin le moins apte à cacher les pensées qu'il a et surtout à feindre celles qu'il n'a pas.

Évidemment la vérité des sentiments qu'il exprime ne peut pas être mise en doute pour cette époque. Mais s'il a été sincère en religion jusqu'à quarante à quarante-cinq ans, où prendrait-on le droit de supposer qu'à partir d'alors il ait cessé de l'être et qu'il ait pensé tout autrement, quoiqu'il ait continué à parler de même ?

Serait-ce parce qu'il s'est préoccupé davantage de remplir un rôle? Mais, pour ne pas blesser toute logique, il faudrait montrer, — et on ne le montre pas, — que le rôle de croyant, qui s'accordait jusque-là avec ses convictions, avait fini d'y répondre, et n'était plus désormais qu'un simple rôle de comédie, joué par un artiste de talent. Voilà le point important, nécessaire, essentiel ! On n'a rien fait, tant qu'on ne l'a pas établi, serait-on parvenu à prouver que Chateaubriand croyait de l'intérêt de sa dignité morale de rester fidèle aux principes qu'il avait une fois adoptés et défendus.

Et cette preuve même n'est pas faite, il s'en faut de beaucoup ! On lui a reproché, au contraire, d'avoir brûlé trop facilement ce qu'il avait adoré. Des deux grandes causes dont il s'était fait le soldat, la Royauté et la Religion, il n'a gardé ses sympathies qu'à la seconde. Quant à la première, non seulement il l'a compromise et desservie par les rancunes de son amour-propre blessé, mais il n'a que trop laissé voir qu'il n'était resté avec elle ni d'esprit ni de cœur. Sainte-Beuve rapporte luimême une conversation où il la traitait fort durement. 11 ne voyait plus en elle qu'un cadavre, dont la vie s'était retirée pour toujours.

En ces mêmes années, il écrivait à Béranger (20 avril 1835) : « La politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples et rois, tout s'en va. . . Une seule chose seulement me fait rire, c'est qu'il y a des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au sérieux ^ »

Sainte-Beuve publie ces déclarations prononcées à demi-voix pour faire pièce à sa renommée. 11 serait facile d'en trouver beaucoup d'autres, de même sens, dans les Mémoires d'outre-tomhe. On les lui a, d'ailleurs, bien des fois opposées. Il a semblé penser et dire trop volontiers du mal d'un gouvernement qu'il avait servi, et à qui il a du reste fait le sacrifice de n'en servir aucun autre. Cette franchise dans la malveillance a eu l'air d'une trahison. Soldat, il a figuré, jusqu'au dernier jour, dans les cadres de l'armée, mais en indiscipliné qui blâme toutes les

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