Chateaubriand et son groupe^ t. II, p
inconnues barbouillent d'encre, pendant la nuit, le socle de marbre, qui porte un bel ouvrage de sculpture. Pour les uns, c'est un jeu de mauvais goût ; pour les autres, c'est une mesquine vengeance. La critique ne doit pas imiter ces profanateurs. La vie d un écrivain soutient son œuvre et la fait valoir. Il n'est pas possible qu'en maculant Tune on n'éclabousse pas l'autre, et il ne faut pas oublier que toute statue a besoin d'un piédestal .
Du reste, quand on s'occupe de l'auteur de cette manière et jusqu'à ce point, on s'expose à détourner des ouvrages sa propre attention et celle des autres. La littérature est sacrifiée à la chronique, et quelle chronique ! Mais telle qu'elle est, et justement à cause de ce qu'elle est, cette chronique peut devenir une rivale fort dangereuse. L'esprit de ceux qui lisent, et peut-être de celui qui écrit, s'attache de préférence à ces petits faits piquants, propos hasardés ou anecdotes romanesques, beaucoup plus affriolants qu'un commentaire sérieux sur une belle page, ou une grave discussion sur une idée* C'est là ce qu'il considère et ce qui l'intéresse avant tout. Le reste ne vient qu'ensuite. 11 n'y a pas à protester : la nature humaine est ainsi. Elle aime à savoir ce qu'on aime à cacher, et elle résiste mal au plaisir d'écouter des médisances.
Laissons les médisances et occupons-nous des lettres. Il y a des femmes, dont les lettres associent les noms illustres à celui de Chateaubriand ; elle s'appellent Atala, Bianca, Amélie, Velléda^ Cymodocée. Négligeons les autres pour parler d'elles. Sinon les autres leur feront une concurrence redou-
table auprès des lecteurs; la réalité portera tort à ridéal.
Ajoutez qu'une fois sur ce chemin la critique s'arrête et se modère avec beaucoup de peine ; la pente est rapide et glissante : elle s'y maintient mal. Comme on intéresse sans efforts en ce genre, elle y est encouragée. C'est aussi un moyen commode pour dire des choses neuves sur de vieux sujets, où il est si difficile d'être original, si Von se borne aux considérations littéraires. La médiocrité trouve donc là une tentation. Et quant au talent môme, Thabitude développe son penchant et l'entraîne toujours un peu plus loin, il en arrive à ne plus respecter aucun voile, aies lever tous, et à faire de ce jeu indiscret son occupation favorite. N'est-ce pas le spectacle qu'a donné Sainte-Beuve lui-même, malgré son goût si vif pour les lettres? 11 s'étudiait à connaître la vie intime des hommes de son temps, qui jouissaient de quelque notoriété. 11 se faisait contre eux ramasseur de petits papiers; de toute manière il s'ingéniait à surpendre les secrets de leurs relations et ceux mômes de leur ménage. C'était, au sens moral, un infatigable crocheteur de serrures.
Un jour, raconte un de ses secrétaires, « une bonne vola dix francs sur sa cheminée. Il n'osa rien lui dire et la garda encore quelque temps, parce qu'il avait des révélations à lui arracher sur la vie de Beuchot et d'Augustin Thierry, chez lesquels elle avait servi auparavant ^ ».
1. Nicolardot, Confession de Sainle-Beuve^ Paris, Rouveyre et G. Bloud, 1882, p. 103.
Voilà jusqu'où il était descendu, voilà où l'avait conduit sa méthode ! Ce n'était pas celle de Chateaubriand, il s'en faut bien ! Chateaubriand croyait, au contraire, qu'il n'y a profit pour personne à étaler les fautes secrètes d'autrui, ni même les siennes. Il écrivait cela de Rome à Joubert, en 1803, après la mort de M"' de Beaumont. En lui annonçant qu'il s'occupait d'écrire ce qu'il appelait les Méinoires de ma vie^ il lui disait :
« Soyez tranquille; ce ne seront point des confessions pénibles pour mes amis : si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je n'entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui esl convenable à ma dignité d'homme, et, j'ose le dire, à l'élévation de mon cœur, il ne faut présenter au monde que ce qui est beau; ce c'est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux. Ce n'est pas qu'au fond j'aie rien à cacher... mais j'ai eu mes faiblesses, mes abattements de cœur ; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la postérité à la reproduction de ces plaies que l'on retrouve partout? On ne manque pas d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine*. »
1. Dans les Mémoires d'outre -tombe, t. Il, p. 362-363. Le lecteur est déjà prévenu qu'en ce qui regarde les œuvres de Chateaubriand nous renvoyons, dans les références, à Tédition Garnier (12 volumes in-8*, plus 6 volumes consacrés aux Mémoires d'outretombé). Voir plus haut, avant l'Introduction.
Ce sont là de belles et nobles paroles, pleines de pitié, d'élévation et de vérité.
Sainte-Beuve ne comprenait rien à cette réserve. Tout au contraire, il se faisait une loi de Tindiscrétion, au moins à propos d'autrui, et il y poussait les autres à Toccasion. Une femme, dont nous apprécions plus loin les singulières confidences, M™" de Saman, lui ayant communiqué quelques pages de ses Mémoires^ oii elle compromettait Chateaubriand avec elle dans ses scènes d'oubli et de folie, il la remercia avec effusion d'avoir fait passer sous ses regards un manuscrit si « curieux », et il osa ajouter ce conseil, dont on serait heureux de douter, s'il ne l'avait lui-même livré au public : « Rendez à sa mémoire (il s'agit de Chateaubriand), le service de publier un jour, et sans l'altérer, sans le masquer de faux noms, — ce qui déroule et désintéresse le lecteur, — le chapitre que vous me faites lire en ce moment ^ »
L'avisa été suivi, son correspondant ne demandant qu'à le suivre. Mais lui-môme n'avait pu attendre que ces pages étranges vissent le jour : il en avait tiré à l'usage de ses lecteurs, sous le nom à^ extrait^ tout ce qui lui avait paru de plus friand, c'est-à-dire de plus risqué.
11 s'empressait d'ajouter, il est vrai, que le chapitre était plus long et qu'il n'en donnait que la seule partie qu'on l'eût autorisé à reproduire, comme si le reste eût été plus grave encore. Mais ce n'était qu'une feinte, une feinte qui lui permettait de