‹ La sirène de l'argonneChapitre 10 sur 27 · LA SIllÈXE · texte numérisé non relu

LA SIllÈXE

Mais ce dernier ne broncha pas; sa fig-ure resta calme, ses yeux fixés sur ceux qui l'eutouraient n'avaient pas l'air de se détourner du directeur ou de l'ag^ent. Enfin, il sorlit sans hâter le pas.

Lorsqu'il se trouva dans la camnag-ne, en dehors de ces murs qui lui avaient servi de prison, il étendit les bras, respira bruyamment et se sentit plus léger. Il eut un instant l'intention de courir pour fuir la vue de l'hospice, dont les bâtiments, les arbres, lui inspiraient une indéfinissable terreur. Il ce céda pas à ce premier mouvement.

— On m'observe, song-ea-t-il, ce n'est pas le moment de faire des imprudences.

Avec un couteau, il coupa une branche d'un saule têtard, en fit un bâton de voyag-e et se mit en route.

Simon qui, en effet, l'observait, devina bien ce qui se passait dans son esprit et se dit :

— C'est encore une partie remise. Le brigand est très-fort et se sent surveillé.

Hubert arriva à Sainl-Joire k la tombée de la nuit. Les quelques personnes qu'il rencoa-

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Ira le reconnurent à peine. On ne l'attendait pas. Le bruit de son retour se répandit, chacun courut à l'auberg-e pour causer de la nouvelle étrang-e, inouïe, de la g-uérison d'Hubert.

— En voilà un qui a de la chance !

— Il va pouvoir se marier avantag-eusement.

— Sa folie peut revenir.

— Peut-être.

— Le conseil judiciaire va sans doute lui rendre ses comptes,

— Alors il sera maître absolu de ses actions ?

— Naturellement.

Les causeries ne cessèrent que quand l'aubergiste avertit ses consommateurs que l'heure rég-lementaire venait de sonaer. Ce fut avec beaucoup de peine qu'il les décida à partir, et, sans s'être donné le mot, ils se dirigèrent tous vers la maison d'Hubert.

On voyait à l'intérieur une chandelle allumée, un feu qui flambait dans la cheminée, et, assis au coin du foyer, un homme la tôle dans ses mains qui paraissait dormir.

Les curieux restèrent une heure en contemplation devant la croisée, puis, voyant que l'individu restait immobile, ils se retirèrent.

Le lendemain, la curiosité fut aussi indis-

crête. Chacun voulait voir Hubert, lui parler, s'assurer qu'il était bieng-uéri.

Huit jours après, rémolion était calmée; Hubert avait repris ses travaux, tout le monde lui causait, et il répondait avec un calme, une mesure qui déconcertaient ceux qui essayaient encore de lutter contre l'évidence,

Simon était revenu s'installer à Saint-Joire et avait repris sa surveillance occulte. Son ennemi le rendait furieux. Cependant il comprenait que la prudence devenait de plus en plus nécessaire, et il était décidé d'attendre une faveur du hasard ou une faute d'Hubert.

La Lotteau n'était pas moins prudente que son amant. Doués tous les deux d'une énergie rare, ils restèrent une semaine sans se parler. Lorsque la curiosité publique fut satisfaite, Hubert franchit la clôture de son jardin et se g-lissa, en long-eant le mur, vers la porte de sa maîtresse.

Il était minuit; la lune brillait au milieu du ciel bleu, un vent léger agitait les branches des arbres auxquels étaient attachés de gros bourg-eons, pareils à des émeraudes énormes. Du fond des bois on entendait le triste huhule-

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ment de la chouette et le glapissemeat du renard. Sur les toits luisants g-ambadaient quelques chats; mais dans la rue tout était calme, dans les maisons chacun dormait; cependant Hubert eut peur. Il s'arrêta un instant. Son cœur battait, le sang- lui montait à la tête, ses jambes tremblaient et refusaient pre.~que de le porter.

Toute sa vie passée lui revint un instant à l'esprit. Non pas sa vie de crims, il n'y song-eait pas, mais son existence amoureu.se, ses relations avec la Lotteau et puis enfin cette fortune dont il allait pouvoir disposer.

Son émotion passagère se calma, les forces lui revinrent et il arriva à la porte de Virginie. Il souleva le loquet de fer et poussa. Le verrou n'é'.ait pas mis, on l'attendait. Il ouvrit juste assez pour passer dans l'entre-bâillement, puis il referma doucement la porte. Par hasard son reg-ard se porta du côté de la rue. Il fut pris d'une terreur soudaine. Ses yeux s'ouvrirent tout grands, la sueur perla sur son front, il resta comme paralysé et dut s'accrocher à l'huis pour ne pas tomber. Il venait d'apercevoir sur la chaussée blanche une ombre noire, g-ig-antesque, qu'il avait prise

d'abord pour un tronc d'arbrs étendu à travers la route. Mais l'ombre ayant fai t un mouvement Hubert a7ait vu la tête monstrueuse, les bras immenses et les jambes démesurées, puis à l'extrémité de ces jambes, un homme debout, appuyé contre un mur, la face tournée du côté de la maison de Virginie. Quoique cachés, Hubert croyait voir deux yeux briller et ce double regard le fascinait, l'empêchait de se mouvoir.

Un instant il eut l'idée de fe précipiter sur l'homme et de l'étrangler, mais une distance de cent pas environ les séparait, et il fallait franchir deux haies; l'inconnu aurait donc tout le temps de disparaître, d'appeler à son secours ou de préparer une arme pour se défendre.

La Lolleau, qui avait vu entrer son amant, étonnée de son immobilité, se jeta hors de son lit; traversant la chambre les pieds nus et en chemise elle vint le tirer par la blouse.

Hubert tressaillit.

— Que fais-tu donclà, droit comme un il

— Regarde! répondit-il en lui indiquant du doigt l'ombre étendue sur la roule ell'homme appuyé contre le mur.

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— Qu'est ce que cela veut dire?

— Entrons d'abord.

Il referma !a porte sans bruit et alla se poser derrière la fenêtre. L'homme se détacha de la muraille, marcha un instant sur la pointe du pied, tourna le coin d'une ruelle et disparut. Hubert tomba épuisé sur un escabeau. Il essuya la sueur qui inondait sa fîg-ure et demanda de l'eau que Virginie lui apporta dans un grand bassin de cuivre. Il but avidement, et put enfin parler.

— As-tu reconnu celui qui me regardait !

— Non. Il était trop éloigné.

— Devines tu qui ce peut être?

— Pas le moins du monde.

— C'est Simon !

— L'amoureux de Rose Husson?

— Je ne sais pas s'il est l'amoureux de Rose Husson ; ce dont je suis certain, c'e^t qu'il me poursuit partout, qu'il me surveille, qu'à Fains il venait causer avec le directeur, qu'il s'est établi ici depuis les affaires que tu sais. Quel est son rôle? Je n'en sais rien. Je crois cependant pouvoir t'assurer qu'il ne me veut pas de bien.

— Il faut s'en débarrasser.

— C'est mon aTia, Mais tuer un homme aussitôt mon retour n'est ce point attirer sur moi l'attention de la justice? Je l'ai bien deviné dans les interrog'atoires quej'ai subis, le jug'e d'instruction n'est pas très édifié sur mon compte. Il voit Simon et ces deux hommes ne seraient pas fâchés de prendre leur revanche.

— Alors que faire ?

— Pour l'instant rester tranquille; et plus tard si, comme je l'espère, l'occasion se présente, M. Simon passera un mauvais quart d'heure.

— Si d'ici là?...

— Nous ne sommes pas pris.

— Pourquoi nous? N'es-tu pas le seul coupable?...

— Comment cela, le seul coupable ?

— Oui, si tu aimes mieux, le seul compromis.

— Mais toi ?

— Moi, je n'ai rien fait.

— Tu as conseillé.

— C'est à prouver.

— Ce sera facile.

— Peut-être !

— Vas-tu m'abandocner à présent? Tu sais

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bien que je suis assez habile pour déjouer les projels de M. Simon. La partie est presque g-ag-née, encore un effort et nous sommes riches.

— Tu as encore à te débarrasser de Ion conseil judiciaire.

— Oui. Il faut attendre, ne pas se montrer trop pressé.

— Quand tu seras ton maître, qui me dit que tu m'épouseras ? que tu ne me quitteras pas pour une autre plus riche que moi?

— Tu sais bien que je t'aime? dit le misérable en la pressant dans ses bras et couvrant de baisers sa fig-are, sa tête, ses épaules nues.

Il avait oublié Simon, ses craintes s'étaient évanouies eu voyant Virg-inie debout, ses pieds blancs posés sur la terre battue qui servait de parquet, enveloppée dans sa chemise de toile bise, éclairée en plein par un rayon de la lune dont la lumière arg-entée traversait les vitres et allait se perdre au fond de la chambre.

— Alors tu m'aimeras toujours? lui demanda-t-elle.

— Toujours! toujours ! toujours!

— Eh bien, je te préviens que nous devons cesser toutes relations. C'est une mesure de

prudence. Nous sommes surveillés, attendons le jour de notre mariage.

Hubert était étonné de celte résistance. Mais ia Lotteau, craig-nant que la possession la rendît indifférente à celui dont elle convoitait la fortane, ne voulait plus se livrer.

Hubert pria, menaça et, exaspéré de cette résistance à laquelle il ne s'attendait pas, il se précipita sur Virginie, l'entoura de ses bras aussi solides que des bras d'acier et l'enleva comme un léger fardeau.

La jeune femme n'avait pas crié tout en se débattant vigoureusement. Ses cheveux étaient dénoués, sa chemise arrachée ne tenait plus à son corps que par ses lambeaux et traînait jusqu'à terre. Le spectacle de ces deux êtres luttant sans proférer une parole, ne laissant échapper de leurs lèvres que des cris rauques aussitôt étouffés, était effrayant.

Une lumière argentée faisait ressortir la face monstrueuse et bestiale de l'homme, la figure pâle et énergique de la femme. Enfin cette dernière, à bout de force, s'abandonnait à son adversaire, lorsque celui-ci poussa un cri et la laissa tomber à terre.

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— Qu'y a-l-il donc encore? lui demanda-t-elle.

— Là ! reg-arde, lui dit-i', en étendant la main vers la fenêtre.

— Je ne vois rien.

— Moi j'fii vu !

— Quoi?

— Une tête !

— Tu es fou.

— Non. Simon nous reg-ardait. Tiens, voistu. Sa fig-ure était collée sur ce carreau. Et il riait!

— Tu rêves.

— Malheureusement non. Je suis bien éveillé et il m'est impossible de douter. Nous sommes perdus! Cet homme est mon mauvais génid. Que lui ai-je donc fait pour qu'il me poursuive ainsi?

Au même instant la porte s'entr'ouvrit tout doucement et, sans qu'on vit personne, une voix se fit entendre :

— Tu as assassiné tes parents, Hubert, et l'échafaud t'attend !

La porte se referma.

Hubert prit un long" couteau de cuisine et se précipita dehors, bien décidé à tuer celui qui venait de parler. Mais il ne vit rien, n'entendit rien et finit par se dire :

— Est-ce que, en effet, je rêverais toutéveillé?

Cette illusion qu'il cherchait à se faire dura peu, car la Lolteau lui assura qu'elle avait distinctement entendu la voix et vu la porte se refermer.

Inquiets tous les deux, ils se séparèrent et naturellement passèrent le reste de la nuit dans de mortelles inquiétudes

Hubert ne sortit qu'à dix heures du malin. Chacun l'ji parla comme d'habitude, rien n'était changé dans les façons d'agir à son égard. Simon même, qu'il rencontra, n'eut pas l'air étonné. Il se dit que peut-être il s'exagérait le danger qu'il courait et que Simon pourrait bien n'être, comme on le disait, qu'un jeune homme venu dans le pays en flâneur et qu'il s'était fixé à Saint-Joire, grâce à l'influence des beaux yeux de Rose Husson.

Le conseil judiciaire d'Hubert se réunit vers la fin d'avril, rendit ses comptes et remit au pupille les titres de ses propriétés et l'argent qu'il avait à lui. Hubert donna une décharge, et lorsque tous les actes furent signés, il se vit à vingt-sept ans libre, débarrassé de toute entrave et pouvant agir à sa guise.

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L'anniversaire de la mort des enfants Mourot approchait. Poussant jusqu'à l'extrême l'impudence et la prudence, Hubert fit annoncer au prône qu'une messe des morts serait chantée pour le repos de l'âme de ses malheureux parents.

Tout le monde le félicita de cet acte; les hommes, les femmes assistaient à l'office, et on fut attendri en voyant le misérable, assis auprès du catafalque, rester à genoux et san" gioter.

L'émotion était g-énérale. Le prêtre rappela en quelques paroles l'horrible accident dont toute une famille avait été victime, et adressa à Hubert un compliment et des conseils.

« N'oubliez jamais, lui dit-il, l'affreuse catastrophe qui vous a privé de vos parents et la faveur spéciale que le ciel vous a accordée en vous délivrant presque miraculeusement d'une maladie à peu près incurable. »

— A présent, se dit Hubert en sortant de l'église, je crois pouvoir dormir tranquillement. Tout le monde est pour moi... sauf peu têtre ce damné Simon. Et encore!

Il fil avec la main un geste qui signifiait qu'il se moquait de ce qui pourrait arriver, et

rentra chez lui la figure triste, mais le cœur gai.

Voulant exploiter jusqu'au bout la sympathie qu'on lui montrait, l'assassin fit élever une tombe à ses victimes. C'était uns dépense d'un millier de francs au moins. La Lotleau lui adressa à ce propos les reproches les plus vifs. Cet argent consacré à un monument funèbre, elle le considérait comme perdu.

— Voilà que lu deviens fou sérieusement, lui dit-elle, au lieu de ces pierres de taille plantées dans le cimetière, tu aurais mieux fait d'acheter un lopin de terre ou une vigne.

— C'est de l'argent bien placé, répondit Hubert.

— Je ne comprends pas!

— Il faut que les défiances qui peuvent encore exister contre moi soient dissipées; ce tombeau que je fais construire finira par attirer à moi tous les cœurs tendres, et il y en a à Saint Joire. Tout le monde me regarde avec une douceur étonnante. J'ai tant souffert, je suis si doux, si inoâ"ensif. Il est nécessaire de développer et de maintenir ces excellents sentiments.

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— Au fait, peut-être as-tu raison.

— N'en doute pas. Toi-même ne me recommandes tu pas la prudence en m'empêchant de venir te voir. J'obéis sans autre intérêt, et cependant tu sais si je souffre.

— Patientons, trop d'empressement nous nuirait.

— D'autant plus que ce brig-and de Simon m'inquiète.

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