‹ La sirène de l'argonneChapitre 9 sur 27 · A FAINS · texte numérisé non relu

A FAINS

A quelques kilomètres de Bar-le-Duc, un gros villag-a élève ses maisons blanches au pied de coteaux, dont les flancs sont couverts de vignes et les sommets couronnés de forêts

Dans la vallée court la rivière bordée de prairies vertes, où paissent dans l' arrière-saison de nombreux troupeaux de vaches. Le paysage est charmant. A chaque pas les maisons émergent du milieu des arbres, et les toits, couverts de tuiles rouges, paraissent entre lés pommiers, les poiriers, couverts en partie d'une mousse verdâtre qui ressort entaches sombres dans l'horizon bleu.

A Fains, sous la domination romaine, les maîtres du monde avaient établi un camp fortifié.

De cet endroit, les lég'ions pouvaient surveiller les bandes g-ermaines qui avaient réussi à franchir le Rhia etaccouraieat piller la Gaule. Avec rhabileté stratégique qui distinguait les chefs des armées de Rome, les postes fortifiés se trouvaient toujours à la jonction des vallées qui auraient permis à un ennemi vainqueur de pénétrer dans l'intérieur du pays.

Ainsi après le Rhia, c'étaient les défilés des Vosges, ensuite la Moselle, la Meurlhe, la Meuse, l'Ornain qui, bien fortifiés, pouvaient arrêter les envahisseurs et permettre aux légionnaires de défendre le terrain pied à pied.

Chaque campromainétail devenu, après conquête, une station militaire des Francs ; puis, attirés parla sécurité qu'ils j trouvaient et la fertilité du sol, les fournisseurs des armées et les cultivateurs étaient accourus, avaient bâti des maisons, planté des arbres, mis la terre en culture, et des villes et des villages étaient nés.

L'origine de Fains n'a pas d'autre cause; après les Romains et les Francs, lorsque le royaume d'Austràsie fut devenu le simple duché de Lorraine, les souverains de ce pays.

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charmés par les beautés du paysage, firent construire un château ou avaient campé les lég-ions, et vinrent se reposer au milieu de campag-nes plantureuses des falig-ues de la g'uerre.

Mais si les édifices durent plus que ceux qui les ont fait élever, leur destination change, et le château de Faius, devenu propriété du département de la Meuse, est afi'ecté aujourd'hui au logement des aliénés. Où s'organisaient les fêtes romaines, les chasses princières, où retentissaient les cris de joie, où l'on voyait des cavaliers et des amazones sortir, s'élancer dans la vallée, sur les collines, à la poursuite du cerf et du sanglier, on ne voit plus que des cultivateurs pacifiques qui, leurs instruments aratoires sur l'épaule, se rendent à leurs champs labourer, sarcler, moissonner. Quelquefois, un être à face humaine se promène sur 1g chemin, regardant les passants, faisant sortir les cailloux de leurs alvéoles, examinant les plantes.

Un étranger le prendrait pour des botanistes ou des géologues, mais un habitant du pays sait à qui il a affaire, et, en passant à

côté d'eux, se contente de hausser les épaules en murmurant: pauvre innocent.

Les légionnaires ont été remplacés par les princes, ceux-ci par les fous. A la place du cliquetis des armes, des hennissements des chevaux, de la guerre et des plaisirs, est venue s'installer la douleur. Mais la douleur sous sa forme la plus triste, celle qui rapproche le plus l'homme delahête en supprimant chez lui les nobles instincts pour n'y laisser que les plus basses, les plus vulg-aires des passions, celles qui le font ressembler aux animaux.

Ce fut donc à Fains qu'on transporta Hubert. Le médecin chargé de l'accompagner alla le trouver chez lui, afin de le préparer à ce voyage. Il essaya de le faire parler en lui disant que le ciel était pur, le soleil brillant, et qu'une promenade, d'un temps pareil, ne pouvait qu'être très-favorable.

Le pseudo-fou laissa parier le disciple d'Esculape et ne répondit à ses phrases que par descrisgutturaux, des roulements d'yeux, des larmes.

Le docteur prit Hubert par le bras, lui offrit quelques friandises et chercha à l'entraïuer

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tout doucement. Il y réussit après une lutte de dix minutes. Hubert se laissait faire tout en geig-nant beaucoup. Il suivit son conducteur jusqu'à une voiture qui attendait, attelée, dans la rue.

Nouvelles instances de l'un, résistance de l'autre pour monter dans le véhicule; enfin le médecin se montra si pressant, si insinuant, qu'Hubert se décida et s'assit sur la banquette.

Le docteur était enchanté.

— Vous voyez, dit il tout haut aux paysans qui entouraient la voiture, pour les fous, rien de tel que de les prendre par la douceur. On en fait ce qu'on veut. Ah! Pinel a rendu à ces malheureux un fameux service!

Les assistants ne connaissaient pas le docteur Pinel et admiraient de confiance la science du médecin, qui se montrait enchanté de l'effet qu'il avait produit.

La voiture partit, quelques yeux se mouillèrent en la voyant tourner le coin de la rue et se diriger vers Bar-le-Duc.

— Pauvre garçon! se disait-on, à la tête d'une position si belle et être fou! Quelle raalechance! Probablement nous ne le reverrons plus. Vrai, Dieu n'est pas juste !

Le soir au cabaret, les conversations roulèrent sur le fou. On interrompait une partie commencée pour parler de son regard triste, citer quelques mots qu'il avait dits.

Après l'annonce d'un point, le nom d'Hubert était prononcé; aussi, ce soir-là, les joueurs, rentrèrent-ils plus tard que d'habitude. Le règlement fut violé; mais, comme le maire et le garde champêlre étaient mêlés aux consommateurs, aucune contravention ne fut relevée contre l'aubergiste.

Pendant qu'on causait à Saint-Joire, le docteur et Hubert suivaient la route de Bar. Ils traversèrent Tréveray, Ligny et quelques petits villages, et s'arrêtèrent un instant dans une auberge à l'entrée de Barle Duc.

Le méieciu expliqua de quel genre de maladie était atteint son compagnon, s'exprimant avec beaucoup d'emphase , faisant ressortir avec un manque absolu de modestie son habileté et son talent, et expliquant ce qu'il lui avait fallu employer de ruses pour le décider à le suivre.

Hubert mangea et but, pleura un peu, fit

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quelques grimaces et remonta en grognant, en voiture. Vingt minutes après, les deux To^^ageurs arrivaient devant l'entrée de l'hospice de Fains.

Il fallut peu de temps pour accomplir les formalités nécessaires. Le docteur expliqua à son confrère, médecin de la maison, et au directeur ce qu'il faudrait faire dans riolérêt du malade qu'il leur ccnlnait. Il entra dans les développements les plus grands sur la nature de la maladie, la prenant à son point de départ et la suivant dans ses différentes phasts. Après avoir donné ses dernières recommandations, il partit, non sans avoir pris un excellent repas.

Lorsque Hubert se trouva seul, installé d'une façon confortable dans une petite chambre bien propre, il put jeter son masque et se mit à rire.

— C'est égal, murmura-t-il, je les ai bien joués tous. Encore quelque temps et je pourrai retourner à Sainl-Jf.ire jouir de ma fortune et épou.-er Virginie. Celle pauvre fille ! va l'elle assez s'impatienter. Il est vrai que je ne m'amuserai pas énormément. Je vais

être ici bien log-é, bien nourri ; il faudra être calme, recevoir sans trop crier leur douche d'eau g'iacée, rester froid et surtout ne pas rêver. Ah! rêver! c'est là ma peur. Heureusement que je serai seul dans une chambre. Pas de g-ardien pour me surveiller. Ma folie est douce.

A Saint-Joire, seule dans un petit log-ement, la Lolteaa se faisait à peu près les mêmes réflexions. Elle n'aimait pas Hubert, mais son avarice la contenait; elle comprenait qu'elle s'était Ircp avancée pour reculer.

l'agent SniON AMOUREUX

M. Simon n'avait pas quitté le pays tant qu'avaient duré les événements que nous venons de raconter.

N'abandonnant pas son idée de mettre Hubert entre les mains de la ju?lice, il s'était fixé à Saint-Jcire et avait en peu de temps lié connaissance avec les habitants.

Il offrait facilement à boire aux hommes, courtisait les jeunes filles, était poli avec les femmes et intéressait tout le monde en racontant ses voyag-es.

Les enfants ou vi aient de grands yeux lorsqu'il parlait de la Grèce, où il était allé, du navire qui l'avait transporté, de la mer im-

mense, parsemée d'îles, où les orang-ers poussent en pleine terre.

Le curé et le maître d'école le faisaient parler; le premier, parce qu'il éprouvait un plaisir très-vif à entendre raconter que les Turcs seraient un jour chasséb de l'Europe; cette espèce de guerre derelig-ion en plein dix-neuvième siècle ne lui déplaisait pas; le second écoutait tout simplement pour s'instruire.

Simon avait peu à peu ramené ces deux hommes à ?on opinion sur l'assassinat de la famille Mourot. Pour eux, il était évident qu'Hubert était coupable, que la Lotteau était fa complice. Mais ils avaient toujours à la bouche la même réponse :

— IS'ous n'avons pas de preuves. Attendons que les coupables se livrent eux mêmes.

Il n'y avait pas moyen de les faire sortir de leur idée, de leur donner le courage nécessaire pour faire recommencer l'instruction de manière à pousser les deux complices dans leurs derniers retranchements, les forcer de sortir du mutisme qui é!ait leur moyen de défense le plus solide.

— Ils se contrediraient, disait Simon.

— Non. Et puis quel intérêt avez-vous à les

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dénoncer ? Vous n'êtes pas juge, vous n'habitez pas dans le pays, et la famille Mourot vous est tout à fait étrangère.

L'agent n'osait pas dire qu'il faisait partie de la police, qu'il était un auxiliaire de la jus" lice chargée d'arriver à la découverte des coupables. Si on s'était douté du rôle qu'il remplissait, il eût été forcé de quitter le village.

Echouant d'un côté, Simon se retourna d'un autre et essaya des médecins. Son échec fut encore plus complet. Ces savants ne voulaient pas se déjuger et soutenaient qu'Hubert était bien fou.

Enfin, l'hiver de 1846 à 1847 se passa. Le policier avait fréquenté les veillées, suivi les bals, assisté aux offices religieux. On le croyait à son aise, quelques-uns disaient même qu'il était riche; quelques jeunes filles l'avaient remarqué, et plusieurs mères l'auraient volontiers pris pour gendre.

Simon n'avait pas été insensible à ces avances. A l'église, dans la rue, au bal, à la veillée, deux beaux yeux l'avaient frappé et il s'était décidé à faire la cour à Mlle Rose Hussod.

— Je ne sais pas à quoi je m'engage, se

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(lisait-il quelquefois, j'ai tort de courtiser Rose.

Malgré ces raisons, peut-être fort justes, mais très-difficiles à mettre en pratique, il continuait ses déclarations, les serrements de main allaient leur train et les promesses de s'aimer toujours devenaient de plus ea plus brûlantes. Simon regrettait d'être de la police, mais il lui était bien difficile sinon impossible, de changer du jour au lendemain de profession. Et puis il avait à terminer l'affaire qui lui tenait tant au cœur; il voulait faire prendre Hubert.

Il essaya bien de se lier avec la Lotteau, mais elle était sur ses gardes et ne répondit pas à ses avauces. De temps en temps il allait à Fains, voyait Hubert et suivait la marche de son mal. L'assassiu ne voyait pas sans une certaine terreur ce visage qu'il avait aperçu mêlé aux juges, aux gendarmes, causant aux uns et aux autres, sans qu'on pût dire quel lôle il remplissait.

Chaque fois que Simon arrivait, il s'enfermait

avec le directeur, et Hubert se demandait de quoi ces deux hommes pouvaient parler. Il se doutait bien qu'il était pour quelque chose dans leurs entretiens, qu'on cherchait à le

prendre en défaut et que le calme apparent qui l'entourait pouvait bien être le précurseur d'une tempête.

— Cet homme causera ma perte, se disait-il. Il me fait peur, son reg-ard me donne le frisson.

Et le misérable, qui ne désirait que la tranquillité, se montrait inquiet, rêveur, parfois brutal.

Ces inég-alités dans son caractère confirmaient les médecins dans leur opinion, et il se voyait menacé de rester indéfiniment à Fains.

Bien nourri, te travaillant pas, la luxure s'était réveillée en lui tellement brûlante que la plupart de ses nuits étaient sans sommeil. Il songeait à la Lotteau, voyait ses bras splendides sortir des manches cou! tes de sa chemise de g-rosse toile, ses cheveux d'or couvrir ses épaules et, leurs tons brillants se mêler harmonieusement à la blancheur éblouissante des chairs, sa robuste poitrine s'échapper de sa prison d'étoffe, ses grands yeux gris lancer des éclairs ou nager dans le vague, sa bouche pleine de promesses sourire, ses joues, sur lesquelles il avait déposé tant de baisers brtilants, rougir.

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Ces rêves qu'il faisait éveillé lui dounaient la fièvre. Ce n'était plus du sang- qui coulait dans ses veines: c'était du plomb en fusion.

Cependant il eut un tel empire sur lui-même que, dans le courant de l'année, les médecins constatèrent dans son état mental une certaine amélioration. On le laissa sortir librement; il profita de cette liberté pour faire des courses fort long-ues dans la campag-ne et fatiguer beaucoup. Durant les chaleurs, il ne passa pas un jour sans prendre un baio froid dans la rivière, et, au commencement de l'hiver, le bulletin médical disait laconiquement :

« Le mieux continue. Le sujet est calme ; ses idées reviennent. Encore quelques mois de traitement et il pourra sortir sans danger, »

Le directeur de l'hospice avait comiruniqué à Simcn toutes les appréciations des médecins, et celui-ci, à son tour, en avait parlé au juge d'instruction.

— Encore un peu et nous le tiendrons, disait le policier.

— Vous espérez toujours?

— Plus que jamais.

— Que comptez-vous faire?

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— Séduire la Lolleau.

— De quelle manière?

— Avec de l'arg-ent.

— Vous ne lui en donnerez jamais autant qu'elle en peut espérer en épousant Hubert.

— Voulez-vous que je vous explique?

— Non. Gardez votre secret, j'aime mieux cela, et procédez avec votre pruderce habituelle. — A propos, ne dit-on pas que vous faites la cour à une jeune fille de Saint-Joire?

Simon roug-it.

— Oui, monsieur, répondit-il; mais cela ne me gêne en rien.

— Tant mieux. Mais prenez g-arde. L'amour, c'est terrible.

— Je suis tranquille de ce côté. J'aime beaucoup M"" Husson, mais elle ne sait pas ce que je fais, ni pourquoi j'habite Saint- Joire.

— Vous avez l'intention de l'épouser?

— Oui, monsieur.

— Quand?

— Aussitôt qr.e l'affaire Hubert sera terminée.

— Si votre future apprend le rôle que vous avez joué?

— Elle ne le saura pas. Si par hasard elle l'apprenait , bien certainement je serais remercié, ce qui me ferait beaucoup de peine. Dans tous les cas, soyez certain, monsieur , que pour accomplir ce que je considère comme mon devoir, je ne faiblirai pas devant la pasïion.

— Bonne chance, monsieur Simon, dans les deux entreprises que vous menez de front.

Le policier sortit. Lorsqu'il fut en pleine campagne, il s'assit au pied d'un arbre sur le gazon qui bordait la route et songea à l'étrangeté de sa situation.

— Vraiment, se disait-il, si je ne réussis pas à faire prendre Hubert, je suis un homme perdu. Du même coup mon mariage est manqué, et j'aime Rose, je l'adore. Sa perte me causerait le chagrin le plus -vif.

SORTIE DE l'hospice

Ce qu'avait prévu Hubert s'était réalisé. Après deux ans de résidence à Fains, les médecins avaient conslalé sa guérison complèle. Il travaillait régulièrenient, ne déraisonnait pas, suivait les offlcas relig-ieus et rendait des services aux employés de l'établissement.

Au printemps de 1848, il fut mis en liberté. Le directeur le fit appeler dans son cabinet, lui lut rautorisation qui le rendait libre, en présence du médecin de l'hospice et des autres docteurs qui l'avaient soigné deux ans auparavant. Simon assistait à cette entrevue et fixait sou regard sur Hubert.

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