CAUSERIES
Malgré les raisonnements qu'il se faisait, Hubert avait des instants de terreur contre lesquels il chercliait à réagir en fréquentant l'auberg-e, les bals, les fêles patronales des villag-es voisins de Sainl-Joire.
Son avarice s'était encore accrue par la possession, et il passait des journées sur ses propriétés à retourner la terre, émonder les arbres, donner aux plantes les cultures qui leur étaient nécess'iires, suivant la saison.
De temps en temps il achetait à des ventes publiques quelques lopins de terre avec l'arg-ent qu'il mettait de côté. D ms ce temps déjà éloigné de nous, les valeurs mobi-
lières étaient peu ou pas connues; la rag-e de la spéculation n'avait pas encore tourné toutes les têtes; on s'enrichissait lentement, mais sûrement.
Les petits journaux financiers n'existaient pas, les campagnards n'envoyaient pas à des faiseurs parisiens leur argent dans l'espoir, presque toujours déçu, de quintupler leur fortune.
A peine un paysan avait-il économisé quelques centaines de fran-^s qu'il achetait une terre, une vigne ou un pré.
Hubert agissait ainsi et on admirait son esprit d'ordre et d'économie. On s'était habitué à sa laideur et on se demandait s'il allait bientôt ss marier.
Il avait cessé ses relations avec la Lolteau et ne lui parlait que lorsqu'il la rencontrait dans les bals publics ou au milieu des champs. Simon le suivait partout ; sa tâche était devenue assez difficile. A chaque instant il croyait prendre sou adversaire en défaut; puis, tout à coup il perdait la piste, sauf à la retrouver plus tard pour la reperdre encore.
La mère de Rose Husson commençait à
s'inquiéter en voyant le policier toujours aspidu auprès de sa fille, et ne demandant rien, n'ayant même pas l'air de s'occuper de finir ce roman amoureux commencé depuis si long-temps. Aussi la brave femme se décidât-elle à prendre un parti décisif.
Elle parla à sa fille et lui dit qu'il fallait rompre avec Simon.
Rose se mit à pleurer.
— Pourquoi voulez-vous m'empêcher de voir M. Simon?
— Je n'empêche rien, ma fille. Seulement demande-lui s'il veut t'épouser.
— J'en suis certaine, qu'il le veut. Il est honnête...
— La question n'est pas là. Voilà plus d'un an qu'il te fait la cour. Ou jase dans le pays. Si par hasard il lui prenait fantaisie de disparaître, que dirait-on? Tu serais compromise. Les g"arçoDS ne voudraient plus de toi pour femm?, chacun te montrerait du doig-t. A présent c'est à toi de décider, de voir ce que lu as à faire. Quant à moi je t'ai donné mon avis. Je crois qu'il est bon.
La jeune fille comprenait que sa mère avait raison ; aussi prit-elle promptemeut une réso-
lulion, et le soir, lorsque Simon arriva, ce fut en tremblant qu'elle lui prit la main en lui racontant qu'elle désirerait lui dire quelques mots. Le policier vit immédiatement de quoi il s'agissait et dissimula son émotion.
On était au milieu d'octobre. Le soleil avait déjà perdu une partie de sa chaleur, les jours étaient plus courts, les feuilles des arbres n'avaient plus leur couleur d'émeraude, le vent les arrachait aux branches et les répandait sur la terre.
Les oiseaux chantaient encore, la prairie était toujours verte, mais la rivière g-onflée coulait à pleins bords, on entendait le bruit des eaux frappant la rive, la minant et en arrachant de larges morceaux de gazon. Les branches des saules tombaient dans l'eau et arrêtaient au passage les détritus de toutes sortes qu'entraînait le flot.
Rose et Simon allèrent s'asseoir sur un tronc d'arbre grossièrement équarri étendu le long de la muraille.
— Qu'avez-vous à me dire. Rose? dit l'agent en prenant la main de la jeune fille.
— J'ai à vous parler sérieusement, monsieur Simon.
— J'écoute.
— Vous savez que je vous aime ?
— Je n'en ai jamais douté.
— Eh bien ! ma mère trouve que...
— Que j'attends bien long-temps avant de vous demander en mariag-e?
— C'est bien cela. Vous comprenez , ou parle, on fait des cancans.
— Rose ! interrompit Simon ému.
— J'ai foi eu vous, Simon. Je ne mets pas en doute voire loyauté. Faut- il attendre? J'attendrai». Faudra-l-il supporter tout ce qu'on pourra dire sur mon compte? Je supporterai toutes les sottises, je laisserai courir les mensong-es sans m'occuper de les démentir. Je ne vous demande ri-^n.
— Eh bien ! Rose, je vais être franc avec vous. Il est temps que vous sachiez ce que je fais, pourquoi je suis venu habiter ce pays.
— Vous me raconterez cela plus tard.
— Non, tout de tuite. Lorsque vous saurez la vérité, vous verrez si je suis digne d'être votre mari.
— Vous me faites trembler, avec votre air tragique.
— L'assassinat de Mourot est encore présent à votre mémoire?
— Oui. Mais quel rapport?...
— Je suis venu à la suite de la justice dont j'étais et suis encore l'auxiliaire.
— Quel rapport cela peut il avoir?...
— Voici. Songez qu'en vous faisant ma confession je vais vous dévoiler un secret.
— Ne me dites rien.
— Si. Charg-é de rechercher l'auteur ou les auteurs du crime, je les ai découverts...
— Pourquoi ne les dénoncez-voùs pas?
— Les preuves matérielles me manquent..
J'attends que les coupables se compromettent, qu'ils se livrent eux-mêmes.
— Ils habitent donc Saint-Joire?
— Oui.
— Vous les voyez tous les jours ?
— Tous les jours.
— Mais c'est affreux !
— En effet.
— Espérez-vous pouvoir bientôt les faire prendre?
— Cela dépend. Dans tous les cas, je vais
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vous donner leur nom et vous expliquer mon plan de campagne. Ils se nomment Hubert et Virginie Lotleau.
— Ce n'est pas possible !
— Si.
— Vous êtes sûr de ce que vous dites?
— Parfaitement sûr. Vous avez vu, après l'assassinat de Mourot, mourir ses enfants de la façon la plus brusque, puis Hubert aller à Fains, en revenir guéri, recevoir l'héritage de ses parents, et aujourd'hui il est un cultivateur sérieux, entendant parfaitement les affaires.
— C'est épouvantable!
— Alors vous ne voyez rien dans ce que je fais qui vous répugne?
— Non.
— Vous êtes bonne.
— Je vous aime.
— Vous ne serez pas jalouse si quelquefois je fais la cour à la Lotteau.
— Pour quoi faire?
— Pour lui faire avouer la part qu'elle a prise au crime.
— Est-il nécessaire de la courtiser pour cela?
— Je le crois. Mais soyez tranquille. Aus-
sitôt que mes efforts auront été couronnés de succès, j'aurai une place dans l'administration ou nous resterons ici, à votre choix.
— Faites ce qui vous paraîtra convenable. Mais song-ez que je suis jalouse et ne vous compromettez pas trop.
— N'ayez pas peur.
Les deux amoureux se séparèrent.
Simon était satisfait, mais la jeune fille sentait poindre en elle la jalousie. Ne cherchant pas à se dissimuler combien la Lotteau était belle, elle craignait que le semblant d'amour dé Simon ne devînt une passion véritable.
— Il ne faut point jouer avec le feu, se disait-elle, car on ficit toujours par se brûler.
Elle savait, par intuition, qu'il en est de même de l'amour.