LES PASSE-TEMPS DE L' HIVER
Le policier, tranquille du côté de Rose, se mit tout entier à la besog-ne. L'hiver était revenu avec son cortég^e de pluie, de froid et de tempête. Les récoltes élaient à couvert, les céréales dans les greniers, les vins dans les caves ne redoutaient plus les intempéries des saisons.
Quoique les travaux des champs fussent forcément interrompus, les campag-nards ne restaient pas pour cela sacs rien faire. Dans les longues veillées, les hommes préparaient des échalas ou teillaient le chanvre ; les femmes, rangées en rond autour d'une lampe attachée à une solive, cousaient, filaient et surtout causaient.
Le dimanche, dans une espèce de salle dépendant de l'auberge on dansait.
Les garçons allaient eux-mêmes chercher leurs Valentines, les amenaient au bal et, au son d'un aigre violon et d'une clarinette enrhumée, les danses se succédaient de sept heures à onze heures du soir, sans interruption. Les quadrilles alternaient avec les valses et Simon avait acquis la réputation du plus fort valseur de Saint-Joire. On l'admirait, lorsque, tenant dans son bras robuste la taille fine de Rose, il la faisait tourner en mesure avec une rapidité vertigineuse; et la jeune fille, rouge comme une cerise, souriait et regardait avec amour celui qui devait être son mari.
Cependant on s'était aperçu que depuis quelque temps Simon se montrait moins assidu auprès de Rose. Ils se parlaient, paraissaient toujours très-bien ensemble, mais Virginie semblait être du jeune homme l'objet d'attentions constantes.
Les cancans allèrent bientôt leur train. On affectait de plaindre Rose; quant au fond, personne n'était fâché de ce qui lui arrivait.
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M. Simon était charmant; mais, somme toute, personne ne le connaissait. Mme Husson avait été bien imprudente de ne point prendre de renseig-nemeats sur lui.
On ig-norait absolument qui il était, d'où il venait, pourquoi il restait à Saint-Joire. On lui supposait de la fortune ; cette supposition pouvait être parfaitement erronée.
Dans tous les cas ce qui paraissait certain, c'est que Rose Husson était tout à la fois abandonnée et compromise.
Virginie avait bien été un peu surprise des assiduités de Simon. Mais, ne voyant plus Hubert, elle crut de son côté agir habilement en ne se montrant pas trop sévère. C'était une manière de détourner les soupçons qui auraient pu naître dans l'esprit des habitants. Dans la situation où elle se trouvait, elle ne pouvait prendre trop de précautions.
Hubert, malgré sa prudence, faillit plusieurs fois se compromettre. Il avait la rag-e au cœur en voyant Simon rire et causer avec la Lotteau. La vie lui était devenue à charg-e; quelquefois dans ses accès de colère il song-ea à se jeter à la rivière, à dévoiler son crime et
dénoncer sa complice. L'avarice le retint toujours. Pouvail-il abandonner sa fortune après avoir tant fait pour la posséder!
Une nuit qu'il tombait de l'eau, mélang-ée à de la neig-e, il se décida à aller chez sa maîtresse. Le ciel était couvert de nuag-es épais ; dans la terre détrempée on enfonçait jusqu'à la cheville; la tempête tordait les arbres et soulevait les tuiles des toits; Hubert crut le moment favorable et se dirigea à pas de loup du côté de la maison de la Lotteau.
Une faible clarté filtrait à travers les volets fermés,
— Tiens, se dit-il, trois heures du matin et elle n'est pas encore couchée.
Il regarda à travers une fente.
Le feu flambait dans l'âlre, et assis sur des escabeaux en bois, Simon et Virginie se chauffaient.
Un nuage de sang passa devant les yeux d'Hubert. Il plongea sa main dans sa poche pour y chercher un couteau qui heureusement ne s'y trouvait pas.
Cependant la réflexion lui vint; il reprit un
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peu de calme et retourna chez lui en chancelant comme un homme ivre.
Malgré le froid, il resta une demi-heure exposé à une pluie battante et ne rentra que trempé jusqu'aux os. Il fit du feu, se déshabilla, s'assit sur un petit banc, et s'approcha de la flamme pour se sécher.
Il était entièrement nu. Un fag-ot tout entier brûlait dans l'immense cheminée, les flammes léchaient les murs à une hauteur de deux mètres et projetaient dans tous les sens des masses de lumières. Au milieu de ces éclairs qui partaient du foyer apparaissaient une vieille table ronde en bois blanc, quelques chaises et enfin Hubert dont le corps velu formait un frappant contraste avec sa figure imberbe. Un nuage de vapeur s'échappait de son torse et l'enveloppait comme d'un brouillard. Des larmes tombaient de ses yeux, coulaient sur ses joues et allaient se perdre dans l'épaisse toison qui lui couvrait la poitrine.
Il songeait à sa maîtresse, ne voyait aucun moyen de la posséder de nouveau et ne se sentait pas l'énergie nécessaire pour tuer Simon.
— Cette fois, je serais perdu, se disait-il. Et le misérable ne voulait point mourir.
— Lorsqu'il avait trop chaud d'un côté, il se retournait comme un automate, et la flamme éclairait en plein alternativement son dos ou sa poitrine, laissant dans l'ombre les profondeurs du cou, les plis des reins et jambes.
Il se jeta sur son lit et essaya de dormir; le froid, la pluie, la chaleur et plus encore la colère, l'en empêchèrent. Il se rhabilla avec des vêlements secs, s'enveloppa d'une limousine épaisse et recommença son excur* sion. Cette fois il était armé d'un couteau. Il y avait toujours de la lumière chez la Lotteau. Simon était debout qui lui tenait les deux mains, ils se parlaient; mais Hubert ne pouvait rien entendre. Seulement il vit Virginie, qui avait retiré sa camisole de laine, entourer de ses bras le cou du policier, appuyer contre la sienne sa robuste poitrine et déposer deux baisers sur ses joues et sur ses lèvres.
Pour Hubert, c'était plus qu'il n'en pouvait supporter. Il eut bien l'intention de se précipiter sur Simon et de le tuer...; mais les volets et la porte étaient fermés à l'intérieur. Les briser, c'eût été donner à son adversaire le temps de fuir ou de se mettre sur la défensive.
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II prit son couteau dans sa main et attendit avec l'intention de suivre son ennemi et de le frapper.
Chaque baiser, chaque sourire ravivaient sa haine et entretenaient sa colère. A la fin cependant, le couple se sépara. La jeune fille prit sur une chaise un manteau de drap épais qu'elle posa elle-même sur les épaules de Simon et le conduisit vers la porte.
A ce moment Hubert tressaillit. Le policier venait de prendre dans un coin de la chambre un solide bâton noueux et en avait fait sortir un poignard mince, long" et aigu; il était sur ses gardes.
Hubert n'était pas brave en face d'un homme armé; aussi sa résolution meurtrière tomba-t-elle en voyant cette lame d'acier à laquelle son corps pouvait peut-être servir de fourreau. 11 se dissimula donc contre le mur, entendit soulever le loquet et la porte rouler doucement sur ses gonds. Personne ne sortait. Le vent s'engouf rait dans la chambre et faisait danser la flamme. Hubert était inquiet.
— Pourquoi ne sort-il pas? ee demandait-il.
S'il eût mieux connu Simon, il aurait deviné que ce dernier, en homme prudent, habi-
tuait ses yeux à robscurilé. Lorsqu'il put distinguer les objets à quelques mètres de distance, il franchit le pas de la porte, que Virg-inie referma aussitôt, et partit.
Il passa à peu de distance d'Hubert, tourna la tête de son côté et la lame luisante de son poig-nard sortit de son manteau.
Hubert se prépara à se défendre; mais Simon continua sa roule, franchit la haie et se trouva dans la rue. Il alla se mettre à couvert près du mur. L'assassin avait été aperçu par son ennemi.
— Il m'a vu, se dit Hubert, il me surveille. Je n'ai plus qu'à rentrer.
Mettant d'accord ses actes et sa réflexion il quitta son poste et rentra se sécher une deuxième fois.