ARRESTATION
Virginie n'avait pas song-é à se demander les motifs qui attiraient vers elle le policier. Se sachant belle, cela lui suffisait. Simon n'était pas le premier qui lui faisait la cour.
Elle eut d'abord l'idée de le renvoyer; mais, attirée par l'inconnu, elle causa, rit, dansa avec Simon. Les craintes d'Hubert lui revinrent à l'esprit, elle songea que peutêtre il lui serait possible, en faisant causer son nouveau soupirant, de savoir ce que ses terreurs avaient de fondé.
Puis n'y avait-il pas un certain plaisir d'enlever à Rose Husson son amant? C'est une petite satisfaction dont des femmes même
mieux élevées que la Lotleaa refusent rarement de profiter.
Peu à peu Virg-inie s'était habituée à Simon. Elle avait fini par oublier Hubert, et celte fois une passion furieuse l'avait envahie; elle en était venue à aimer le policier, à ne plus pouvoir passer un jour sans le voir.
Elle se reprochait de s'être livrée à cet être immonde dont elle avait espéré capter la fortune.
Cependant, lorsque l'avarice reprenait le dessus, elle cherchait un moyen de l'épouser en se faisant donner la moitié de ses biens et de se séparer de lui pour vivre avec Simon.
Elle comprenait pourtant tout ce que ce calcul avait d'ig-noble et se doutait que, quoi qu'elle fît, l'ag-eùt ne voudrait pas accepter le rôle qu'elle lui présenterait.
Et puis Simon n'ofirait rien, ne demandait rien, ne se montrait pas pressant. Virg-inie en était venue quelquefois à ne plus croire à sa beauté. Elle se reg-ardait alors dans son unique miroir et se trouvait toujours les yeux aussi vifs, les joues aussi fraîches, les dents aussi blanches et les cheveux aussi longs.
Ses mains seules étaient un peu calleuses ;
DE l'argonne 157
mais, depuis qu'elle conuaissail Simon, elle mettait des mouffles pour les gros travaux et les callosités disparaissaient ; ses doigts devenaient t)lancs et effilés ; le bruit courut bientôt qu'elle était entretenue par l'ag-ent.
Celui-ci avait beaucoup de peine à tranquilliser Rose que la jalousie tenait en éveil, et il lui tardait d'arriver à une solution.
S'il faisait la cour à la Lotleau, c'était dans l'espoir qu'Hubert dans un accès de jalousie se livrerait à quelque excès; le bandit était presque aussi lâche que jaloux.
Simon allait une fois chaque mois à Bar-le- Duc causer avec le jug-e d'instruction qui l'excitait toujours à ne point perdre patience.
Cependant, pour Hubert, la vie était devenue un long martyre. Il maigrissait, ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite, ses joues avaient des teintes jaunes. On se demandait si sa folie allait le reprendre.
Il était toujours à l'affût de Simon, épiant ses moindres démarches, le suivant dans ses courses, se cachant pour ne pas le rencontrer. Le poli-cier sentait que le dénoûment approchait, il chercha à le précipiter.
158 LA SIEÈNE
Un £oir d'avril 1849, il aperçut Hubert qui franchissait la haie et cherchait à g-ag-ner sans être vu la fenêtre de Virg-inie.
— Cette fois, se dit-il, je tiens mon homme. Et il entra d'un pas délibéré chez la jeune
fille. N'ayant pas d'intérêt à se cacher, il ouvrit la porte de la rue, la referma au pêne et se trouva face à face avec celle que l'on croyait depuis si longtemps sa maîtresse.
Il se doutait bien qu'Hubert ne quitterait pas un instant la croisée.
— Vous venez tard, Simon? lui dit Virginie. Le policier regarda sa montre :
— Il est dix heures, répondit-il.
La soirée était fraîche. Les deux jeunes gens s'approchèrent du feu. Simon prit les mains de Virginieet lui parla à l'oreille. Puis les baisers alternèrent bientôt avec les paroles. Lotteau riait en montrant ses dents blanches et résistait mollement. Elle était intérieurement enchantée des libertés que prenait l'agent.
Cette lutte d'amoureux dura une heure environ.
Simon écoutait, jetait de temps en temps un regard sur la croisée et apercevait les yeux brillants d'Hubert au bord du volet entr'ouvert.
DE l'aegonne 159
Virg-inie s'était levée. Elle ne voulait pas se livrer sans combat. Simon lui entoura la taille d'un bras et arracha son peig"ne. Une forêt de cheveux roula comme un torrent d'or sur ses épaules et le long- de sa taille, et, avec une habileté dig-ne d'un amoureux passionné, l'ag-ent défît la camisole; les jupons tombèrent à terre, la chemise dénouée g-lissa sur les hanches et de là sur le sol, et la jeune femme parut dans tout l'éclat de son admirable beauté.
Les sombres lueurs du foyer faisaient ressortir la splendeur des formes et la blancheur des chairs.
Appuyée sur le bras de son amant, la taille légèrement courbée, la poitrine en avant, une jambe droite et raide supportant tout le poids du corps, l'autre repliée et cherchant à sortir des vêtements où elle était embarrassée, les cheveux tombant presque à terre, Virginie ressemblait à une nymphe enlevée par un satyre.
Cependant Simon ne ressemblait pas tout à fait au suivant de Bacchus.
A la vue de ce spectacle étrange, Hubert perdit la tête; la passion fit disparaître la prudence et, au moment où il vit Virginie, ne
luttant plus, soulevée de terre et emportée par Simon, il enfonça la croisée dont les vitres volèrent en éclat; d'un bond il se précipita au milieu de la chambre. Il frappa le policier de son couteau, mais celui-ci était sur ses g-ardes. II se baissa, la lame ne fit que frôler ses habits.
La Lotleau jeta un cri, s'échappa des bras de Simon et se précipita affolée sur son lit.
L'agent se redressa, saisit son adversaire à bras le corps et malgré sa résistance le coucha à terre.
— Enfin, je te tiens, lui dit-il tout bas.
Hubert frissonna. Il sentit vag-uement qu'il avait donné dans un piège et essaya de se sauver; mais il était pris comme dans un étau.
— Laissez-moi partir, murmura-t-il d'une voix presque suppliante.
Simon ne lui répondit pas et lui attacha les mains malgré sa résistance.
Virginie regardait avec terreur ce spectacle bizarre, sans songer même à dissimuler sa nudité. Ce fut l'agent qui lui dit de s'habiller. Voyant qu'elle ne savait cDmment s'y prendre, jl lui passa lui-même sa chemise et un jupon. Il était temps, les voisins éveillés par le bruit
DE l'argonne 161
des carreaux brisés commençaient à arriver.
On cherchait à causer, à s'expliquer; Simon pria d'abord qu'on voulût bien conduire Hubert à la mairie et le g-arder à vue. Ensuite il donna cinq francs à un campagnard pour aller jusau'à Bar-le-Duc avertir le juge d'instruction et le procureur du roi.
l'instruction
Le juge de paix de Gondrecourl, accompagné du brigadier de gendarmerie, fot bienlôl à Saint Joire. Il parla à Hubert, ne vit dans ce qu'il avait fait qu'un acie de brutalité — blâmable, sans doute, — mais ne valant pas la peine de maintenir son auteur en état d'arrestation.
Simon eut avec ce magistrat une querelle assez vive et lui dit qu'avant de relaxer Hubert, il devait au moins attendre l'avis du procureur du roi et du juge d'instruction, ses supérieurs hiérarchiques.
— De quel vous mêlez-vous, dit le juge à l'agent.
— Cette affaire est un peu la mienne, monsieur.
— Comment cela?
— Vous le saurez plus tard.
— Savez vous que je puis vous faire arrêter ?
— Pourquoi celle menace?
— On ig"nore ici qui vous êtes, d'où vous venez, quels sont vos moyens d'existence. J'ai le droit, le devoirpeul-être, de prendre sur vous des renseignements...
— Il me semble, monsieur, que vous songez bien tard à faire ce que vous me dites.
— Il n'est jamais trop tard pour essayer de réparer un oubli.
Hubert avait écoulé cette conversation. Il crut, voyant la lournure que prenait la querelle, devoir s'y mêler.
— Monsieur le juge, dit-il d'un ton pleurard, c'est lui qui est lombé sur moi.
— Comment cela?
— J'ai eu tort, je l'avoue, de briser la croisée de la Lolteau; mais, je vous le jure, je n'étais pas armé.
— Cet homme, dit le juge de paix en s'adressant à Simon, pourrait bien dire vrai. Il était amoureux de celte fille, et, dans un
DE l'argoxne 165
accès de colère, en vous voyant auprès d'elle, il a pu faire ce qu'il dit. Avait-il, oui ou non, un couteau à la main?
— Oui, monsieur.
— Ce n'est pas vrai! cria Hubert.
— En attendant, reprit le mag-istrat, je vous garde tous les deux.
— Comme vous voudrez, reprit Simon.
Cela ne faisait point l'affaire d'Hubert; un instant il avait eu l'espoir d'être renvoyé; le calme de l'ag-ent avait empêché le jug-e de montrer trop sa mauvaise humeur.
Il fallut donc attendre l'arrivée du procureur du roi et du mag-istrat iuFtructeur.
Le procureur du roi, après une conversalion d'une heure avec le jug-e d'instruction, conclut à l'arrestation définitive d'Hubert et à son transfert à Bar-le-Duc, Le juge de paix qui avait expliqué l'affaire d'une façon trèslégère se vit assez vertement réprimandé. Le pauvre homme se crut perdu et eut un instant la pensée de prier Simon de vouloir bien le taire rentrer dans les bonnes grâces des deux magistrats. Mais le policier avait disparu.
Il fut décidé qa'Hubert coucherait à la mairie et que deux hommes ne le quitteraient pas d'un instant. Le village était en rumeur en "Voyant toutes ces précautions prises pour surveiller Hubert; on se demandait si le coup porté à Simon était bien la cause véritable d'un pareil remue-ménag-e, et le nom de Mourot tombait naturellement des lèvres.
Hubert passa une nuit fort ag-ilée. Il essaya de faire causer ses gardiens, qui n'étaient autres que des cultivateurs de Saint-Joire ; il ne put en tirer une parole. Ils avaient reçu l'ordre de g-arder un silence absolu, ils obéissaient à la consigne.
Le lendemain, à huit heures du matin une voiture attelée d'un robuste cheval était à la porte de la maison commune. On y fit monter Hubert, deux gendarmes prirent place à ses côtés et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que le conducteur s'ouvrit un passage à travers la foule.
Lorsque la voilure fut sortie du village, le calme se rétablit un peu, mais les curieux se reformèrent en groupe devant la mairie. Le
DE l'aegonne 167
jug-e d'instruction s'y trouvait encore et allait se rendre au domicile de la Lolteau.
Le g-arde-champêtre ouvrit la marche, suivi immédiatement du magistrat et à une certaine distance d'une foule qui grossissait à chaque minute.
Virginie, depuis la lutte qui avait amené l'arrestation d'Hubert, n'avait pas pris un instant de repos. Ecoutant tous lesmurmures, essayant de donner un sens aux paroles qu'elle entendait, elle passa la nuit et une partie de la journée dans l'anxiété la plus profonde. Puis, la falig-ue l'emportant, elle se jeta tout habillée sur son lit et dormit d'un sommeil fiévreux. Elle venait de se lever quand elle entendit frapper à sa porte. Un frisson lui parcourut tout le corps, ses oreilles bourdonnèrent, ses jambes tremblèrent; elle fut forcée de s'appuyer contre la muraille pour ne pas tomber.
Après avoir passé la main sur son front couvert de sueur et repris un peu ses sens, elle alla ouvrir et se trouva face à face avec le juge d'instruction. Puis derrière ces deux hommes, de longues files de paysans qui emplissaient la rue. Le juge referma lui-même la porte et
dit au garde champêtre de sortir par le jardin, afin d'être moins exposé auxreg-ards des cnrieux. Lorsqu'elle se vit seule avec lemag-istrat, Virg-inie trembla. Elle le regardait, tâchant de lire sur sa physionomie ce qu'il allait lui demander. Le doute était pour elle plus terrible que la réalité.
Le juge lui dit de s'asseoir. Il ouvrit un carnet, prit un crayon, se mit devant une table et regarda fixement la jeune fille qui baissa les yeux.
— Vous savez pourquoi je suis ici? de, mandat-il.
— Je m'en doute, monsieur.
— Alors vous êtes décidée à me dire la vérité ?
— Oui, monsieur.
Ces derniers mots furent prononcés d'une voix tremblante.
— Songez quelle responsabilité vous encoureriez si vous vouliez tromper la justice.
Monsieur, j'attends vos questions.
— Vous connaissiez Simon?
— Oui.
— Depuis combien de temps?
DE l'argoxne 169
— Depuis trois mois environ.
— Est-ce que vous l'avez recherché ?
— Non.
— Avez vous eu avec lui des relations intimes?
— Des relations de camarade, tout simplement.
— Vous n'avez pas été sa maîtresse?
— Jamais !
— Avant Simon, vous avez connu Hubert?
— C'était mon voisin.
— Elait-ce simplement comme voisin qu'il vous fréquentait?
— Oui.
— Depuis long-temps ?
— Je ne me le rappelle pas.
— Vous devenez moins précise dans vos réponses. Hubert, avant sa maladie, vous voyait?
— Quelquefois.
— Souvent. Il a, si l'on en croit les on-dit, été votre amant?
— Non.
— Prenez garde! la justice a une foule de moyens pour découvrir la vérité.
La malheureuse baissa la tête.
170 LA SIEÈNE
— C'était, continua le magistrat, avant l'assassinat de Mourot père, dans les derniers mois de l'année 1846. Certainement ce n'était pas la passion qui vous entraînait vers Hubert. Il était alors, encore plus qu'aujourd'hui, d'une laideur repoussante et vous étiez fort jolie. Les amoureux ne vous ont point manqué, vous pouviez choisir, et votre choix est tombé sur votre co-accusé. Evidemment vous aviez un calcul, un plan en vous liant ainsi avec Hubert.
— Je n'avais fait aucun plan.
— Ne mentez pas. En cherchant à me tromper, vous ag-g-ravez votre situation.
D'après les renseignements que j'ai obtenus, j'ai remarqué chez vous une qualité trèsgrande, l'amour du travail, puis un défaut qui peut conduire à commettre de sang-froid les crimes les plus atroces, l'avarice. C'est l'avarice qui a fait de vous un assassin. Oh! ne prolestez pas, les faits sont là, évidents, palpables, qui vous écrasent. Une fois Hubert en votre pouvoir, vous l'avez poussé à commettre les assassinats dont la justice vous demande actuellement un compte sévère. Votre complice était également dévoré de la soif des
DE l'argonne 171
richesses, et tous les deux vous avez dressé froidement ce plan monstrueux dont le premier acte a élé le meurtre de Mourot et l'épilogue l'empoisonnement de ses enfants. La mort violente de cinq personnes re vous a pas causé un remords. Votre sommeil n'a jamais été troublé, chaque catastrophe n'a produit en vous qu'un sentiment joyeux, et lorsque Hu bert, grâce à cette série de crimes, s'est trouvé enfin presque en possession d'un héritage considérable, vous vous êtes moquée de la justice et pendant des années vous avez pu croire à son impuis.sance.
— Je n'ai pas fait tous ces calculs.
— Si. Mais, pendant que votre complice, se jouant des médecins et simulant avec une habileté monstrueuse une imbécilité qu'il a fait croire réelle, était transporté à Fains, on vous surveillait tous les deux. Vos paroles, vos démarches étaient fidèlement rapportées au parquet qui vous avait enveloppée d'un filet dont les mailles, larges d'abord, ont fini par se resserrer tellement qu'il vous est impossible d'échapper. A présent il ne s'agit plus que de savoir votre participation dans ces crimes. C'est Hubert qui a assassiné Mourot ; quant aux
172 LA SmÈNE DE L'AEGONNE
empoisonnements, le rôle que vous y avez rempli a dû être, a été certainement des plus actifs.
— C'est lui qui a tout préparé.
— Qui lui ?
— Hubert.
— Expliquez-vous.
— J'ig-nore comment il s'y est pris.
— On vous prouvera bien que vous saviez tout. Ce système de dénég-ations dans lequel vous vous renfermez ne fait qu'empirer votre situation déjà fort compromise. Du reste, quoi que vous disiez, quelques moyens que vous employiez, la justice saura faire la part qui revient à chacun. Votre complice sera peutêtre plus explicite. Dans tous les cas, en vous accusant mutuellement, c'est le moyen le plus sûr de n'échapper ni l'un ni l'autre à la peine capitale.
l'interrogatoire D' HUBERT
Hubert enfermé dans sa cellule, se sentant surveillé, song-ea au moyen à employer pour fuir, mais il reconnut bien vite que la fuite était impossible.
Les g-endarmes qui g-ardaient toutes les issues l'en eussent empêché. Jouer encore une fois le rôle de fou, il n'y fallait point soog-er. Les médecins et la justice ayant été trompés une fois, simuler la folie n'aurait abouti qu'à le compromettre encore davantag-e. Puis le nom de Simon revenait sans cesse sur ses lèvres. Qui était cet homme? d'où venait-il? pourquoi s'était-il installé à Saint-Joire? Dans quel but l'avait-il poursuivi, lui, Hubert, avec tant d'a-
charnement? Le misérable, en se rappelant les différentes visites du policier à Fains, ses entretiens avec le directeur, les menaces qu'il lui avait adressées, se dit que Simon était peutêtre un parent éloigné des Mourol, qui, furieux de n'avoir eu aucune part de l'héritag-e, s'était vengé en le poursuivant, et, finalement, le livrait à la justice. 11 songea alors que ses assiduités auprès de Virginie n'avaient eu pour but que d'exciter sa jalousie, de le pousser à quelques excès, et enfin de le faire arrêter.
— S'il m'avait laissé deviner ses prétentions, se disait mélancoliquement Hubert, je lui aurais fait sa part de l'héritage et nous serions tous tranquilles. Moi surtout.
Il était plongé dans ces réflexions qui n'avaient rien de rassurant, lorsqu'on vint le chercher pour le conduire chez le juge d'instruction. Deux gendarmes l'escortaient; mais, avant de se mettre en route ils lui posèrent les menottes. En vain, Hubert, terrifié, essaya-t-il de faire parler ses gardiens, il n'obtint d'eux aucune réponse. Lorsqu'il fut introduit dans le cabinet du magistrat, il voulut prendre un air calme, mais son émotion était trop forte, ses
DE l'argonne 175
jambes flag-eollaient sous le poids de son corps, ses mains tremi)laienl ; on dut le faire asseoir. Le jug-e le reg-arda une demi minute comme s'il cherchait à deviner ses- pensées; puis, se retournant vers son greffier, qui, la plume à la main, attendait qu'on interrog-eât le, prévenu pour écrire ses réponses :
— Vous êtes prêt, monsieur Raymond?
— Oui, monsieur.
Hubert regarda machinalement l'endroit où il se trouvait. C'était une chambre de forme carrée, dont les murs étaient couverts d'un papier épais d'un vert sombre. Les tentures des fenêtres et des portes, de même couleur que le papier, donnaient à la pièce, où le jour pénétrait à peine, un aspect fanèbre. Les gendarmes, debout avec leurs buffleteries jaunes se croisant sur la poitrine, la main appuyée sur la poignée de leur sabre dont le long" fourreau brillant lançait des éclairs; le jug"e et un g-reffier, vêtus de noir, assis et attendant le moment, l'un de questionner l'accusé, l'autre de prendre note de ce qu'il répondrait.
Le mag-istrat demanda à Hubert s'il voulait qu'il l'interrog-eâl, ou s'il préférait raconter
lui même les faits qui avaient amené son arrestation. L'accusé crut être sauvé, sa poitrine se souleva, il respira bruyamment. Il se dit que ce qu'on lui reprochait avait trait simplement à sa querelle avec Simon. Il raconta donc tout au loDg" son amour pour la Lotteau, sa jalousie contre Simon et dit même que s'il avait pu il l'aurait tué. « Je le regretterais aujourd'hui, fit-il en terminant ; car enfin M. Simon avait le droit aussi bien que moi de faire la cour à celte fille. »
— C'est tout ce que vous avez à dire?
— Tout.
— Cependant votre complice nous a parlé d'autres choses plus g-raves.
— Alors elle a menti.
— Ah ! vous maintenez alors que vous ne l'avez connue qu'après votre départ de Fains?
— Oui, monsieur. J'avais encore la tête faible, elle est jolie et je l'aurais épousée. Du reste, c'est bien pour cela qu'elle me faisait des ag-aceries.
— Il ne faut plus parler de la faiblesse de votre tête, nous savons à quoi nous en tenir sur ce sujet. Puisque vous ne voulez rien dire, ou du moins ne raconter que des mensoDg-es,
DE l'argonne 177
je vais résumer toute votre existence depuis quelques années et vous verrez que la justice, si un instant elle a été ég-arée, est actuellement bien instruite.
Le jug-e rappela à Hubert avec quelle bonté Mourot l'avait reçu dans sa maison puis ses relations avec Virg-inie, leurs complots, l'assassinat de Mourot et la mort de ses enfants. A tout cela, l'accusé ne répondait que par des faux-fuyants, des dénég-ations vag-ues. Le mag-istrat connaissait les hommes, il savait que chaque individu ne peut disposer que d'une certaine quantité de force morale ou physique. Dans un moment d'ardente fièvre, le littérateur, l'artiste, l'ouvrier des villes, le cultivateur, peuvent accomplir des travaux très-imporlanls en un espace de temps relativement court. Mais la nature reprend vite ses droits et il faut que le corps fatig-ué, l'esprit surmené prennent du repos pour que l'équilibre se rétablisse.
En descendant l'échelle sociale, le bandit qui aura préparé un plan qu'il trouve superbe, tendu tous les ressorts de son intellig-ence dépravée pour le faire réussir, se trouve toujours
pris par la plus petite des causes. Le public qui juge et qui critique, est étonné de ce qu'il appelle la bêtise. II dit qu'il était si facile d'éviter l'incident qui a amené l'arrestation. Mais on ne compte pas assez avec les passions ; puis l'impunité aboutit à des imprudences en paroles ou en actions; enfin, dans le programme d'un voleur ou d'un assassin, le fait qui les met sous la main de la justice a toujours été oublié.
Hubert était dans ce cas : il n'avait point songé qu'un agent de police le surveillerait, le suivrait partout, prendrait note de ses actes, mettrait en jeu toutes les ruses pour le forcer à se livrer. Atterré par son arrestation, le misérable ne se doutait point de ce qu'on allait dire.
Au lieu de préparer lui même ses batteries, de marcher d'un pied sûr sur le terrain qu'il aurait préparé d'avance, il se trouvait seul, se sachant coupable, certain que les juges ne se faisaient plus d'illusions sur lui. Sa cuirasse avait de nombreux défauts, on finirait donc bien, à force de questions, par l'amener dans la voie des aveux. Il se demandait ce qu'avait répondu Virginie aux questions qui lui avaient été faites.
DE l'argonne 179
Le jug-e d'instruction devinait ce qui se passait dans l'esprit de l'accusé. Ses demandes furent brèves et nettes et le récit qu'il demanda à Hubert de l'assassinat de Mourot pouvait faire croire qu'il était bien renseigné. Il cita les marques des pas qu'on avait observées, la branche de fusain brisée, en quelques mots il reconstitua, sur les données de Simon, l'horrible scène de la nuit du 26 au 27 mars 1846. Après avoir essayé de répondre à ces accusations accablantes, Hubert voyant que ce moyen ne réussirait pas, garda un silenceabsolu.il fut reconduit en prison, et quelques jours après, dirig-é sur Saint-Mihiel, ou se tiennent les assises du département.