JUGEMENT
Uq personnag-e dont on n'avait plus entendu parler depuis trois ans , — c'est-à-dire depuis les disparitions violentes de la famille Mourot — c'était Henry. Frappé, par tant de morts successives, ce malheureux jeune homme était parti de Saint Joire, désespéré. Les premiers jours qui suivirent son départ on crut à un suicide, mais une lettre qu'il adressa de Paris à un de ses parents calma les inquiétudes. Hubert avait espéré que l'ancien fiancé de sa cousine s'était tué ; sa joie en connaissant cette disparition avait élé grande, car Henry disparaissant, c'était une figure lui rappelant ses crimes qu'il ne serait plus exposé à rencontrer dans les rues et au milieu des champs.
Aussi, en apprenant que le jeune homme mettait ses terres en fermag-e, louait sa maison, il s'était dit que très-probablement on ne reverrait plus Henry à Saint-Joire.
La Lotteau avait éprouvé les mêmes craintes que son amant, mais elle ne s'était pas tranquillisée aussi vite, et quand elle entendait prononcer le nom de Henry, tout son corps frissonnait. La peur de cette fille était Irès-justifiée. et son instinct ne la trompait pas. A Paris , au lieu de se distraire et d'oublier, le fiancé de Louise ne fréquentait guère que la préfecture de police et poussait le chef de la sûreté à ne point abandonner la partie eng-agée entre la société et de misérables assassins.
En 1848, il crut tout perdu, la monarchie était renversée, l'administration dans le plus complet désarroi. On ne s'occupait plus que de politique et l'arrestation d'un criminel n'avait pas l'importance d'un député à élire. Après le 24 février, vint le quinze mai suivi des journées de juin. Henry se dit que celte fois il n'y avait plus d'espoir. Cependant un calme relatif se rétablit ; peu à peu la confiance revint au cœur du jeune homme qui
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aida le nouveau chef de la police à renouer les fils brisés qui avaient servi à se g-uider tant bien que mal, à travers le dédale de suppositions que faisaient surgir les crimes de Saint-Joire.
Simon, nous l'avons vu, n'avait point abandonné son poste et après les révolutions et les émeutes qui la suivirent, il reprit ses relations avec ses chefs. Il envoya rue de Jérusalem un dossier volumineux où il entrait dans les détails les plus circonstanciés sur sa façon d'opérer. Puis ses lettres devinrent plus pressées. On sentait que le dénouement approchait. A la préfecture de police on était enchanté, l'amour-propre s'était mis de la partie et la satisfaction d'être arrivé à mettre la main sur l'auteur — ou les auteurs — des crimes qui avaient terrifié tout un canton était presque aussi vive que le plaisir d'avoir rempli un devoir social.
Quand la nouvelle de l'arrestation d'Hubert et de sa complice arriva à Paris les journaux furent durant plusieurs jours remplis de faits plus ou moins authentiques sur les deux criminels. La beauté de la Lotteau, la laideur de l'idiot étaient devenues le motif d'une
foule de discussions, qui souvent tournaient à l'aigre.
Henri fut appelé chez le juge d'instruction, mais les renseignements qu'il donna n'avaient pas beaucoup d'importance, on l'interrogeait simplement pour la forme. Ayant, depuis trois ans vécu éloigné de Saint Joire, on lui demandait ses impressions personnelles. Les découvertes de M. Simon lui avaient ouvert les yeux et beau coup de faits qui lui étaient échappés au moment du crime, lui parurent comme ayant une importance grave et se rattachant directement à la série d'assassinats qui avaient amené les disparitions de la famille Mourot. Il comprit alors parfaitement que l'air niais d'Hubert n'avait été qu'un masque employé pour dissimuler des vices monstrueux, et que la Lotleau s'était servi de sa beauté avec une habileté infernale, pour développer les passions mauvaises de l'idiot et faire de lui un criminel.
Ces découvertes portèrent au comble l'indignation générale, non-seulement on croyait ce qui était vrai, mais chacun forçait la note et on arrivait à faire des deux coupables des types véritablement extravagants. Non-
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seulement on les accusait avec raison d'avoir massacré toute une famille, mais on les rendait responsables des vols, des assassinats qui avaient été commis dans l'arrondissement depuis une dizaine d'années.
L'instruction fut achevée; les coupables, à force d'être interrogées, finirent par entrer dans les détails les plus complets sur les crimes qu'on leur reprochait. Seulement, ils s'accusaient mutuellement. Hubert disait qu'il n'avait que cédé aux sug-g-estions de la Lotteau ; cette dernière prétendait, au contraire, n'avoir connu les assassinats qu'après leur accomplissement. Pour la jeune fi'.le morte le jour de son mariag-e, il avait fallu se dépêcher. La veille elle s'était vue forcée de travailler avec ses sœurs assez tard dans la soirée, pour terminer ses vêtements de mariée. Avant de se coucher, elle avait pris une tasse de bouillon et toute la nuit elle avait été tourmentée par une soif très-grande. Hubert était resté, aidant à préparer des tiFaoes, allant chercher du buis, allumant le feu, soig-nant la malade. Le matin, Louise s'était sentie plus calme.
Elle mang-ea un peu, but et se mit en route poar la mairie. Tout en ayant l'air de ne s'occuper de rien en particulier, Hubert s'était occupé de perpétrer le nouveau crime qu'il méditait. Il avait la veille cueilli une certaine quantité de grande cig-uë qu'il s'était empressé déporter chez Virg-inie où il l'avait fait cuire. Puis l'eau employée à la cuisson avait été apportée par lui chez ses parents dans l'intention de la mélang-er au bouillon. Il avouait que son idée avait été d'en finir de suite ; mais arrivé trop tard, il ne put en mettre que dans la petite quantité d'aliments que prit Louise. Le matin il recommença. Alors les médecins, si incrédules quelques années auparavant, expliquèrent les causes des douleurs éprou" véesparlamalheureuse jeune fille. L'absorption d'une certaine quantité delà variété de cig-uë — conium maculatum — avait eu pour résultats de lég-ers tremblements, des nuag-es devant les yeux, le refroidissement des pieds et des mains, puis une mort foudroyante. Hubert avait mis la dose si forte que la plupart des symptômes de l'empoisonnement n'avaient pas eu le temps de se manifester. Quant aux autres crimes, Hubert pour éloig-ner les soup-
çons avait bu lui même de la plante vénéneuse, mais en petite quantité, puis il s'était muni d'avance d'un contre-poison qui l'avait mis hors de dang-er.
Toutes ces histoires étaient colportées de villag-e en villag-e, et l'imag-ination de ceux qui les racontaient trouvait encore le moyen de donner des développements qui ajoutaient à ce qu'elles avaient d'horrible. L'endroit où le corps de Mourot avait été trouvé devint pendant quelque temps le but d'un pèlerinage.
On apprit que le jour de l'ouverture des assises était fixé. Les jurés partirent, on nomma deux jurés supplémentaires pour l'af« faire d'Hubert et de la Lotteau, on prévoyait que les débats seraient longs et occuperaient plusieurs audiences. Les accusés se rejetant mutuellement l'idée première des crimes pour lesquels ils étaient poursuivis, leurs avocats chercheraient naturellement à profiter de celle situation s'en serviraient comme moyen de défense et tâcheraient ainsi de sauver leurs clients de l'échafaud.
Le ministre de la justice avait nommé le
coDseillerà la cour d'appel qui devail présider les assises et les deux possesseurs, pris parmi les niembres du tribunal de première instance.
Lorsque le président entra à Saint Mihiel, les troupes la g-endarmsrie étaient sous les armes; la population, quoique habituée à celte cérémonie qui se renouvelait tous les ans, emplissait les rues conduisant au palais de justice.
La charmante cité lorraine, fière de son ancienneté, de l'importance qu'elle a eue et qu'elle a su conserver, couvre de ses maisons une vallée étroite, bordée de hautes montagnes. Tout près coule la Meuse à travers des prairies qui s'étendent à perte de vue.
De nombreux établissements relig-ieux appartenant aux chanoines réguliers, aux carmes, aux minimes, aux capucins, eux annonciades, aux carmélites, une abbaye renommée, ont existé à Saint-Mihiel jusqu'à la Révolution. La ville a soutenu un siège contre le roi Louis XIII, qui fit détruire ses fortifications, mais Ce qui l'a maintenu comme siège de la cour d'assises, c'est, outre sa position au centre du déparlement, l'inflaence qu'elle acquit après
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l'ordonnance du duc Charles III qui y établit les Grands Jours.
La noblesse du pays se réunissait quatre fois par an pour juger les procès d'appel de la partie du Barrois qui ne relevait point du parlement de Paris.
Ces juges et conseillers des Grands Jours étaient célèbres pour leur science et leur probité. Ils attiraient, grâce à leur réputation un grand nombre d'étrangers; quelques noms, fort connus encore aujourd'hui, ont été portés par cette noblesse de robe, et leurs descendants sont fiers à juste titre de la célébrité attachée à leurs familles.
Lorsque fut fixé le jour où commencerait le procès d'Hubert, les curieux accoururent, les hôtels furent remplis, les habitants louèrent une partie de leurs logements.
Beaucoup d*amateurs s'installèrent dans les "villages environnants et faisaient quotidiennement cinq ou six kilomètres pour se rendre au Palais de justice.
Les témoins entendus étaient tous des voisins de Mourot; ils ne dirent que des choses de peu d'importance. On attendait anxieuse-