‹ La sirène de l'argonneChapitre 16 sur 27 · ROSE ET SIMON · texte numérisé non relu

ROSE ET SIMON

Comme il faut surtout s'occuper de quelqu'un ou de quelque chose, dans les campagnes surtout, où la vie se meut sans cesse dans le même cercle, où les impressions, les idées sont toujours les mêmes, des langues bien affilées avaient prononcé le nom de Simon.

Depuis le procès, c'est à peine si on l'avait vu deux ou trois fois à Saint-Joire, et les cancans marchaient. Jusqu'alors on l'avait trouvé poli, aimant à rendre service, chacun était ench'inté de l'avoir pour ami; puis les suppositions à son égard s'élaut subitement modifiées, on en était venu à parler de lui, d'abord légèrement, ensuite avec un certain

mépris ; en un mois Simon venait de passer gredin, sans qu'on sût pourquoi.

Quelques campagnards rappelèrent qu'il était arrivé à Saint-Joire en 1846, au moment du crime, qu'il s'y était installé et avait fait la cour à Rose Husson et à la Lotteau. Chose plus g-rave, on ne lui connaissait aucune ressource.

— Cependant, dit un campagnard à celui qui parlait ainsi de Simon, il ne t'a jamais rien emprunté.

— C'est vrai !

— A l'auberge, il a payé régulièrement toutes ses consommations et celle de beaucoup d'entre vous.

— Ça, c'est encore vrai.

— Il en a obligé pas mal d'ici en prêtant à l'un cent, à l'autre cinquante, à un troisième vingt francs. Il y en a, j'en suis sûr, qui ne l'ont point encore remboursé.

— C'est possible.

— S'il a fait un brin de cour à la petite Husson, c'est qu'il veut sans doute l'épouser. C'est son droit, je suppose, et ça prouve qu'il n'a point du tout mauvais goût. Avez-vous

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remarqué ses yeux éveillés à cette petite Rose, et ses joues fraîches, et ses dents, et sa bouche qu'on dirait une cerise?

— Nous admettons que RoseHusson est jolie, mais enfin elle n'a pas beaucoup de bien au soleil.

— Ah! voilà le grand mot lâché. Si celle jeunesse avait seulement pour ving-t-cinq mille livres de bonnes terres, vous lui trouveriez toutes les qualités possibles. La sainte Vierg-e ne serait rien à côté d'elle. Mais voilà, elle n'a pas deux mille écus, alors on lui découvre des défauts.

— Enfin, dis ce que tu voudras. M. Simon ne m'inspire pas une grande confiance.

— Ta n'a pas toujours dit cela.

— C'est possible.

— Alors pourquoi as tu changé ainsi d'opinions sur lui?

— Oh! on ne sait pas; ce sont des ouï-dire. Du reste, tout le monde est de mon avis.

— El que dit tout le monde?

— Dame, Simon est venu le jour qu'on a enterré Mourot. Il s'est établi à Saint-Joire, et, quand on a fait à Paris la Révolution de 48, il y était. On a dit qu'il s'était battu avec les

insurg-és el qu'il revenait chez nous pour parta<4-er nos propriétés. Mais nous aurions bien su mettre le holà, et s'il avait seulement essayé, ce qu'il aurait reçu de coups de fourches!...

— Il n'a pas essayé.

— Peut-être parce qu'il n'a point osé. Il a vu que nous étions décidés à nous défendre jusqu'à la mort contre les partag-eux. El puis, en juin, lu te rappelles, quand le tambour de la g-arde nationale a battu, que nous nous sommes réunis en armes sur la place. Le capitaine lut une proclamation parlant des iosurg-és qui mettaient Paris à feu et à sang-, et demanda s'il se trouvait parmi nous quelqu'un qui voulût aller se battre pour le g-ouvernement, Simon partit, puis revint un mois après.

— Il fut le seul qui répondit à l'appel.

— C'est bien assez. La République avait remplacé Louis-Philippe sans s'occuper de notre opinion. On nous expédia cinq ou six préfets, on augmenta les impôts, tu sais, les fameux quarante cinq centimes. Nous acceptâmes les préfets, les quarante-cinq centimes furent payés ; mais aller nous battre, nous faire tuer ou blesser pour des gens que nous ne con-

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naissons pas, merci. Ils prenaient noire argent, il leur fallait encore nos existences c'était trop! Simon revint. Qu'est-ce qu'il était allé faire à Paris ? Se battre, il était vraiment bien bon de ne pas dire aux g-ouvernants : Demandez à ceux qui vous ont aidé à prendre le pouvoir de vouloir encore bien prendre les barricades, ou bien les hommes aux quarante-cinq centimes pourquoi donc qu'ils ne faisaient pas le coup de feu?

Le cultivateur se grisait en causant. Son interlocuteur dut le ramener à la question de Simon.

— Oui, à peine revenu, il recommence ses promenades, va à Bar-le-Duc, àFains. Qu'est-ce qu'il y allait faire à Fains, à l'hospice des aliénés? Puis il est allé trois ou quatre fois à Paris, a courtisé Rose Husson ; en tout bien tout honneur, je l'admets, il n'y a rien à dire sur cette jeunesse. Mais alors, pourquoi a-t-il fréquenté la Lotteau? Car enfin il l'a fréquentée, cette fille. Il a même été cause de son arrestation.

— C'est au moins un service qu'il aura rendu.

— J'en conviens. Mais il ne l'a pas fait exprès. C'est le hasard qui a amené tout cela. Mais

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j'en reviens à Simon, sa conduite n'est pas claire et, jusqu'à nouvel ordre je me tiendrai sur mes g-ardes avec lui.

— N'as-lu pas peur qu'il le vole?

— Non.

— Qu'il l'assassine alors?

— Pas du tout. Mais c'est égal, je me méfierai.

D'un autre côté. Rose Hasson n'était point à l'abri de la médisance et on mettait en circulation des bruits qui avaient pour but d'éloigner d'elle tous les jeunes gens qui auraient pu lui faire la cour. Le soir, lorsque les jeunes filles se promenaient par groupes dans les rues du villag-e,. elles n'invitaient plus Rose à partag-er leurs plaisirs. Le dimanche, après les vêpres, quand le temps était beau, on allait le long des bois chercher de l'ombre, à travers les prés, ou dans les blés verts.

Suivant la saison on rapportait des bottes de fleurs cueillies dans les champs. C'étaient des muguets au doux parfum, des primevères dont les enfants font des pelotes qu'ils se lancent à la tête, des coquelicots d'un rouge de sang, des bleuets pareils à des turquoises, des

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marguerites que l'on effeuille en cachette, des églantines que l'on cueille malgré les épines qui les défendent, des pensées sauvages, des branches d'aubépine dérobées aux haies qni bordent les chemins.

Quand la fatigue se faisait sentir, on se rapprochait de rOrnain, et, assises sur le gazon, leurs bouquels à côté d'elles, les promeneuses regardaient l'eau couler. La charmante rivière filait doucement entre ses rives légèrement déchiquetées par les crues d'hiver.

Dans quelques endroits, l'eau avait fouillé le sol assez profondément, et un coin de pré pendait, ne tenant plus au sol que par les minces racines de l'herbe. Des peupliers, des saules retenaient les terres. Leurs troncs, quelquefois énormes, étaient couverts d'une mousse épaisse; des liserons s'enroulaient, s'accrochant aux nœuds, atteignaient les basses branches et laissaient retomber des girandoles de fleurs et de feuilles que balançait le vent.

Des garçons suivaient les jeunes filles, faisaient la roue, tâchant de se faire remarquer.

Vêtus de leurs habits des dimanches, c'està-dire d'un pantalon de toile, d'une chemise

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blanche dont le col disparaissait presque sous les plis d'une cravate de couleur voyante, d'une blouse bleue ou grise, assez courte, s'ouvrant sur le devant, les cheveux bien peig-nés, la barbe faite, ces amoureux ou aspirants amoureux faisaient des mots, parlaient politique, riaient bien haut. Au milieu de tout ce bruit, un promis s'approchait de sa promise et tous deux assis au pied d'un saule, dont le branchag-e épais les mettait à l'abri des rayons du soleil, ils causaient de l'avenir. Comment meublera-t-on la maison où l'on allait s'installer, de quelle couleur seront les rideaux, quelles fleurs mettra-t-on dans le jardin !

Tout ce monde jeune est tellement animé que personne ne remarque les innombrables oiseaux au plumage varié qui volent d'un arbre à l'autre ou s'élancent dans l'espace. L'alouette disparaît en chantant, dans l'azur, le pinson jase au miheu des branches feuillues, le hoche-queue, la linotte se posent sur les buissons, le moineau insolent vient ramasser les miettes tombées sur le gazon et lorsqu'il ne trouve plus rien reg-arde de son œil noir et hardi les promeneurs. Dans les prés,

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la caille chaule, des bandes d'étourneaux forment au loin des points noirs qui se meuvent avec rapidité, les hirondelles rasent la terre, les corbeaux viennent se poser sur les peupliers et lancent leur cri désagréable.

Quelquefois tout ce monde ailé parait effaré, il tourbillonne, se sauve, cherche à se cacher. Le regard aperçoit une tâche dans l'immengité, celte tache décrit des ronds en descendant vers la terre; elle prend une forme, c'est une buse qui cherche une victime. D'un coup de bec elle attrape au vol un oiseau et disparaît aussitôt pour le dévorer à son aise.

Dans la rivière les poissons nag-ent et montent jusqu'à fleur d'eau. Leurs écailles brillantes étincellent lorsque vient les frapper un rayon de soleil. Les feuilles long-ues et aig-uës des joncs retombent gracieusement et, quand un vent léger les fait s'entre choquer, on entend un petit bruit sec semblable au froufrou d'une robe de soie.

Mais à force de rester assis, de causer, de se promener, de cueillir des fleurs, la nuit est arrivée. A l'occident le soleil disparaît majestueusement derrière les grands bois, le vent devient plus vif, la fraîcheur monte, la cloche

sonne la prière du soir, aussitôt la bande joyeuse court et se précipite vers le village.

Rose n'était plus de ces promenades; sans qu'on le lui eût dit, elle avait deviné qu'elle était mise à l'écart par ses compag-nes. Elle ne sortait qu'en compagnie de sa mère et cette dernière maudissait le jour où Simon était entré chez elle. Quant à la jeune fille, elle songeait à lui, l'aimait d'autant plus vivement qu'on cherchait à le rendre odieux ou ridicule.

— S'il ne vient pas, c'est qu'il lui est impossible de quitter Paris, se disait-elle; mais, pour sûr, il ne m'a point oubliée et il tiendra ses promesses.

Sa mère combattait ses idées.

— C'est un godelureau, un monsieur de la ville qui s'est moqué de nous. C'est un malheur, mais il n'y faut plus songer,

— Qu'est-ce qui vous fait supposer que M. Simon soit tout ce que vous dites?

— Dame, tout le monde. Tu vois, ma fille, comme on te tient à dislance.

— C'est la jalousie.

— Peut-être bien. Mais enfin la chose n'en existe pas moins.

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Un malin vers onze heures, le facteur qui venait de Dempng-e-aux-Eaux entra chez M"^ Husson et lui remit une lettre portant le timbre de Paris. Lorsque le porteur de missives eut avalé le verre de vin qu'on lui avait généreusement offert et que les deux femmes se trouvèrent seules elles reg-ardèrent l'adresse. Rose qui avait de meilleurs yeux que sa mère, lut:

A Mademoiselle Rose HUSSON, chez sa mère,

à SAINT'JOIRE

Suivaient les noms du bureau de poste et du département.

— C'est de lui, dit la jeune fille.

— Tu crois?

— Nous n'avons point de parents à Paris.

— C'est vrai.

— Voulez vous que je lise !

La mère lui remit la lettre qu'elle décacheta en tremblant. Il y avait quatre pag-es d'une écriture fine et serrée. Simon s'excusait d'avoir été si long-temps absent de Saint-Joire, mais il espérait que dans peu de jours il pourrait

quitter Paris et aller pour quelque temps au villag-e. Il avait une situation qui le mettait dans l'aisance et, lorsqu'ils seraient mariés, ils habiteraient Paris et ne g-arderaient leurs biens que comme propriété d'agrément.

M"^ Husson déclara qu'elle ne quitterait pas son pays.

— Eh bien! vous resterez ici.

— Alors, je serai comme une malheureuse abandonnée.

— Mais non, maman, puisque nous viendrons vous voir et que vous pourrez venir à Paris quand vous voudrez.

— A mon âg-e, est ce qu'on peut faire un si long- voyag-e ?

— Aujourd'hui c'est très facile. Le chemin de fer vient jusqu'à Bar-le-Duc ; dans quelque temps il arrivera au Petit-Nançois; de là à Paris il n'y aura qu'un pas.

— Et les accidents avec ces machines?

— Oh! ils ne sont pas à redouter. Il paraît que cesmachiHes qui vous inspirent une telle terreur sont très-faciles à conduire.

— C'est égal, je ne m'y fierai pas.

— Les chevaux sont aussi dangereux, et très-souvent les conducteurs sont maladroits.

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Les uns s'impatientent, les autres conduisent mal, la dilig-ence verse, puis il y a des tués et des blessés. Je vous assure que le chemin de fer est préférable.

— Enfin, nous verrons. Mais je me demande quelle peut bien être à Paris la situation de M. Simon.

— Il nous expliquera cela lorsqu'il viendra. La mauvaise humeur de M""* Husson était

plus apparente que réelle. Au fond, elle était enchantée d'avoir reçu des nouvelles de Simon, qu'elle aimait beaucoup. On allait enfin cesser de faire des cancans sur sa fille.

Rose était dans la joie. Aussi sa démarche fut-elle plus vive; elle releva sa charmante tête et reg'arda ses compagnes d'un air moqueur. L?3 légers plis que l'inquiétude avait tracés sur son front disparurent. Le facteur ayant raconté qu'une lettre, venant de Paris et adressée à la jeune fille, était arrivée le jour même, on dit que Simon avait enfin donné de ses nouvelles. Le lendemain, nouvelle lettre, le villag-e fut presque en révolutirn. Rose devint le but des ag-aceries et des prévenances de ses anciennes amies, qui, à la voir, avaient bien

deviné que ces lettres étaient le prélude d'un mariag^e. Mais que faisait Simon? Personne n'en savait encore rien.

Il avait écrit à M°= Husson de prendre des renseig*nements sur sa famille.

Enfin, un dimanche malin, on le vit descendre d'une petite voiture à la porte de son logement. Les gamins répandirent partout la nouvelle, et l'émotion fut aussi vive que le jour où on apprit l'assassinat de Mourot. Sans s'occuper des envieux, Simon entra chez lui, ouvrit sa malle et se prépara à changer de vêtements. Il lui fallut une demi-heure pour opérer cette transformation, puis il sortit.

C'est à peine si on le reconnut. Il portait un habit superbement brodé d'argent, uneépée au côté, un képi également brodé qui penchait légèrement sur l'oreille droite et des gants blancs couvraient ses mains. Les campagnards se mettaient sur le pas de leur porte pour le voir passer. Les ménagères, les poings sur la hanche, le regardaient d'un air ahuri. Sans faire attention à l'émotion qu'il causait, Simon se dirigea directement chez M"* Husson, déjà prévenue de son arrivée par la rumeur publi-

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que. Elle se montra fort étonnée en le voyant couvert d'un aussi brillant uniforme; l'amourpropre de Rose en fut vivement flatté.

Après les premiers épanchements, les deux femmes lui racontèrent leurs tribulations. Puis elles préparèrent le déjeuner. Le premier coup de la grand'messe sonna, Simon demanda à Rose et à sa mère la permission de les accompag-ner à l'église.

— Oh! dit M""^ Husson, vous irez ensemble, moi je resterai à notre petit banc, tout à l'en, trée.

A dix heures, toutes les cloches furent mises en branle; des écoliers liraient les cordes attachées au mouton auquel elles étaient suspendues. Rose avait mis son plus frais costume, sa figure s'empourprait sous les regards des curieux, ses yeux s'animaient lorsqu'elle regardait son beau cavalier; et, quand il se baissait pour lui parler tout bas, elle souriait, ses lèvres rouges s'écartaient, laissant voir des dents petites et d'une blancheur éblouissante.

Des groupes s'étaient formés à la porte de l'église, chacun causait avec animation. On demandait à un vieux soldat de l'empire à

quel corps appartenait M. Simon. Mais le militaire interrogé ne trouvait dans l'habit de Simon rien qui ressemblât au costume des voUig-eurs, des hussards, des lanciers, des mameloucks , des flanqueurs- tirailleurs, des chevau-légers-lanciers du premier empire. On en conclut que c'était un corps formé récemment par le président de la République.

Ce qui excitait tant la curiosité des g-ens de Saint-Joire, c'est-à dire le chang-ement qui paraissait être survenu dans la position de l'ag-ent, n'avait absolument aucun caractère secret. Seulement, comme Simon n'était pas oblig-é de raconter aux étrang-ers ses affaires particulières, son existence n'apparaissait qu'à travers un voile opaque. Il ne dissimula rien à M""* H'jsson, depuis le jour où il était arrivé au villag-e, avec le jug-e d'instruction, jusqu'au lendemain de la condamnation d'Hubert.

Pendant qu'il surveillait ce dernier, il avait fait à Paris quelques voyag-es. A. la révolution de Février suivie des sang-lantes journées de juin, Simon avait répondu à l'appel du g-ouvernemenl, s'était battu courag-eusement et avait été décoré. Les événements se précipitaient ;

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le prince Louis-Bonaparte élu président de la République, c'était le rétablissement de l'empire à une date plus ou moins éloig-née. Simon ne se mêlait point de politique ; seulement comme il aimait sincèrement M"« Husson, il n'eût point été fâché de trouver une place qui lui permit de vivre tranquillement et honorablement.

Le magistral instructeur, M. du Mirel, était devenu président du tribunal civil ; il avait jug-é l'agent, aussi le poussait-il à se caser sérieusement.

— Vous êtes honnête et intelligent, lui disait-il, vous avez le cœur bon, mais le cerveau brûlé. Tachez donc de vous corriger, de faire une fin.

Un jour, Simon lui avouaqu'il voulait épouser Rose Husson et qu'il désirerait une place. M. du Mirel fut enchanté ; cependant il lui demanda s'il allait mettre un peu d'ordre dans ses idées; s'il ne devait pas changer, être toujours le même personnage capricieux, il valait mieux, pour lui et surtout pour la jeune fille, qu'il ne songeât plus au mariage.

L'agent promit d'être rangé, retourna à Paris avec une lettre de recommandation et

fut nommé commissaire de police. C'est le costume de son nouveau grade qu'il portait, costume qui comme nous l'avons vu, avait tellement surexcité les esprits.

M"^ Husson fit quelques réticences lorsqu'il fut question du départ de sa fille aussitôt le mariag-e célébré. Elle allait être bien seule en compag-nie de ses poules et ses canards. Puis, pour aller dans les champs, elle n'aurait plus Rose pour lui parler. La résistance de la bonne femme était plutôt pour la forme et n'avait au fond rien de sérieux. Seulement elle mit une condition, c'est qu'on ne vendrait point ses terres et ses prés. Elle y tenait, elle les avait arrosés de ses sueurs et ne voulait point s'en séparer.

Avec son défunt, elle avait travaillé pendant des années pour acheter lopin par lopin ces propriétés auxquelles elle tenait autant qu'à ses membres. Simon fit sur ce sujet toutes les concessions qui lui furent demandées. Il se doutait bien pourtant où la bonne femme voulait en venir. Rose avait droit à la part d'héritage qui lui venait de son père; sa mère, de son côté, ne pouvait en la mariant ne point

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lui donner quelque chose. Or, comme elle n'avait point d'argent, elle allait être oblig'ée de donner la dot en terres.

En demandant à son gendre de ne pas les Tendre, elle en restait en fait la maîtresse absolue, puisque Rose et son mari devaient aller habiter Paris. Cette habile combinaison n'échappa point à la jeune fille, qui en parla au notaire, et désormais ce fut avec cet officier ministériel que la veuve dut discuter les affaires d'intérêt. Il n'écouta pas les plaintes, se montra calme devant les récriminations et finit par aboutir à la signature du contrat.

Simon promit seulement de ne rien aliéner, mais il ne s'y engagea pas par écrit, sur le conseil du notaire.

Aussitôt ces formalités accomplies, le mariage eut lieu et, trois jours après, le jeune couple partait pour Paris, Ce qui avait empêché Simon de rester plus longtemps chez sa belle-mère, ce fut la nouvelle qu'il reçut de la prochaine exécution d'Hubert. Il ne voulait point, même de loin, voir celui qu'il avait poursuivi pendant des années et qui s'était laissé prendre d'une façon si niaise. Le

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souvenir de Virg-inie lui pesait et il se reprochait quelquefois d'en avoir fait, sans qu'elle en eût conscience un ag-ent de la police secrète.

11 ne doutait point de sa culpabilité, puisqu'elle avait avoué ; mais, enfin, quelque réflexion qu'il se fît, autant sa conscience était tranquille à l'égard d'Hubert, autant elle était inquiète à propos de sa complice. Il se promit donc de chercher à faire diminuer sa peine et, dans les brusques changements politiques auxquels on s'attendait, il pourrait la faire gracier.

Dans tous les cas, elle possédait quelques propriétés, il s'agissait de les faire valoir. Le notaire, à qui Simon parla de ses projets, promit de s'en occuper sérieusement et l'ex-agent quitta Saint-Joire l'esprit tranquille.

LEXECUTION

La cour suprême avait rejeté le pourvoi d'Hubert et de Virg-loie. Un recours en g-râce n'avait pas obtenu plus de succès. Jusqu'au dernier moment Hubert espéra, et lorsqu'on vint lui annoncer que le jour de l'exécution était fixé, il se trouva mal. Il était furieux que sa complice échappât au dernier supplice et racontait comment il l'avait connue, de quelle façon elle s'y était prise pour le pousser au crime.

Mais ces lâchetés ne devaient pas lui servir. On lui fit la toilette des condamnés, puis le soir on le plaça dans une voilure cellulaire escortée par deux g-endarmes et traînée par deux

vig-oureux chevaux. Il dormit un peu. Lorsqu'il s'éveilla la voiture était arrêtée, oa le fit descendre, il reconnut malgré la nuit l'endroit où il se trouvait : c'était la place de la mairie de Saint-Joire.

Près de lui s'élevait le modeste édifice municipal, un peu plus loin l'église, puis les maisons dont il connaissait les habitants. Il songea sans doute à son enfance tranquille, à sa jeunesse criminelle, car il pleura. Dans cet étroit espace occupé par un petit village et son territoire, il avait vécu, ri, joué, travaillé, commis des crimes monstrueux. Après avoir déployé une habileté infernale pour dépister la justice, il avait joui durant quelques années d'une impunité absolue, il avait été pris, jugé, condamné et il allait être exécuté à l'endroit même témoin de son premier forfait, en présence de cette population de travailleurs au milieu de laquelle il avait vécu.

Une peur épouvantable le saisit, il fut pris de tremblements, pleura, pria qu'on prolongeât son existence d'un jour, d'une heure. Oa lui demanda s'il voulait à manger ou à boire, il prit un morceau de pain et un verre de vin et s'informa si oa le laisserait mourir sans

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voir un prêtre. Mais déjà le curé da villag-e avait été prévenu et venait apporter à son paroissien coupable les derniers secours de la religion. Le ministre du culte essaya de faire entrer un peu de calme dans cette àme qui avait moins de remords des crimes commis que de peur de quitter la terre.

Les habitants du villag-e, éveillés par le piétinement des chevaux et le bruit de la voiture, s'étaient levés et entouraient les gendarmes qui les tenaient à dislance. De différents côtés arrivaient les brigades de Vaucouleurs, Gondrecourt, Ligny, Void et un peloton de lanciers alors en garnison à Cornmercy.

On se montrait la chambre où était enfermé Hubert; on regardait les gendarmes et les lanciers debout, près de leurs chevaux; chacun se communiquait ses impressions.

Un individu, qui se prétendait bien renseigné, disait que la Lotteau élsil également à la mairie et qu'elle allait être marquée publiquement. Un autre lui ayant fait observer que la marque était abolie, la discussion dégénéra en dispute. Tout se termina par des coups de poing reçus et donnés et

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