‹ La sirène de l'argonneChapitre 18 sur 27 · EMOTION · texte numérisé non relu

EMOTION

Le campag-nard ne put garder ses doutes pour lui et le soir même, à l' auberge, comme on parlait de l'inconnue, il dit qu'il s'était trouvé le matin face à face avec elle en pleine forêt :

— Elle ne s'est point détournée ? lui demanda quelqu'un.

— Cela lui était impossible. A droite et à gauche le taillis est fort épais et il serait difficile, même à un homme, d'y pénétrer.

— Est-elle jolie ?

— C'est une grande et belle femme. Trentehuit ans au plus, les yeux vifs, le teint pâle, les cheveux abondants et d'un rouge ! Celle

couleur m'a rappelé une personne de Saint- Joire qui a fait du bruit il y a bientôt dix ans.

— De qui veux-tu parler ?

— Tu ne devines point ?

— Xon :

— De la Lotteau 1

— Ce n'est pas possible !

— C'est comme j'ai l'honneur de le dire. La dame de Plain-Lieu et Virg-inie Lotteau me semblent ne former qu'une seule personne.

— Tu plaisantes !

— Pas le moins du monde.

— Mais elle est au bag-ne !

— Elle y a été, oui, mais elle en est sortie.

— Comment cela ?

— Je ne sais point. Dans tous les cas, ce que je vous raconte est vrai. J'ai été frappé de la physionomie de cette femme, mais j'ai song-é à la Lotteau et enfin je suis arrivé à me persuader que c'était bien la complice d'Hubert que j'avais rencontrée.

Cette nouvelle courut le villag-e et tous les cultivateurs s' occupant de leurs travaux parlaient du retour de la Lotteau et de son installation à Plain-Lieu. Mais il y avait des

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incrédules qui posaient des questions assez difficiles à résoudre. Pour acheter Plain-Lieu, il avait fallu de l'argent, et pour vivre sur ce domaine, qui ne rapportait rien, un revenu était nécessaire. Comment une femme dont la fortune n'existait point et qui avait passé plusieurs années en prison aurait- elle pu avoir trouvé brusquement un capital lui permettant de mener une existence indépendante ?

Les opinions se partagèrent et malgré la ressemblance frappante de celle qui se faisait appeler M"^ de Bermont avec l'ancienne condamnée aux travaux forcés, beaucoup ne crurent point que ce fut la même personne. On s'informa au maire de Saint-Joire qui ne répondit que des paroles évasives: la Lotteau ne le regardait point, il n'avait pas à s'occuper d'elle.

Plain Lieu était devenu le centre d'une population tout-à-fait inconnue aux paisibles habitants des villages voisins . Les cultivateurs regardaient avec surprise des jeunes gens, mis avec élégance, se promener le cigare aux lèvres, le lorgnon sur le nez,

dans les champs ou à travers les Lois en compag-nie de femmes aux toilettes excentriques. On disait que tout ce beau monde venait de Paris, ce qui était vrai; mais au bout de quelques mois, plusieurs habitants de Barrois jeunes, et surtout riches, devinrent les familiers de Plain-Lieu, les. Parisiens disparurent peu à peu et cédèrent la place aux cinq ou six viveurs indig-ènes, fils d'industriels du pays. On se demandait ce que cela voulait dire, si une conduite pareille ne cachait point quelque surprise; on s'attendait à apprendre un jour ou l'autre des choses étonnantes sur M"« de Bermont.

On s'éloig-nait d'elle quand on la rencontrait pour ne point la saluer ; du reste elle ne recher cliait pas les politesses des villag-eois, et affectait de ne pas les reg'arder lorsqu'elle passait près d'eux. Un profond sentiment de haine contre cette inconnue qui était venue s'établir dans leur contrée s'était implanté dans le cœur des campagnards, qui avaient fini par se persuader que la baronne cherchait à séduire quelque riche héritier du pays dans l'intention de se faire épouser, mais on ne crut plus qu'elle était Virg-inie Lotteau

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transformée. Seulement il y avait entre la paysanne d'autrefois et la châtelaine de Plain-Lieu une ressemblance qui justifiait toutes" les suppositions.

Les curieux cherchèrent à faire causer les domestiques, mais ils ne purent rien en tirer; ils étaient entrés au service de la baronne au moment de son arrivée en Lorraine, ils ne pouvaient donc donner sur elle aucun renseignement.

En 1856, dans le demi-monde parisien, une étoile nouvelle de première grandeur s'était montrée, attirant tous les reg-ards, faisant causer les viveurs et écrire les petits journalistes. On la voyait au bois et aux premières toujours entourée d'adorateurs empressés, Elle se faisait appeler la baronne de Bermont, mais cette baronnie de rencontre n'imposait à personne et n'eut point suffi pour exciter la curiosité et provoquer les conversations; ce qui avait frappé tout d'abord, c'était la beauté étrange de la baronne. Sa physionomie respirait la volonté et peu d'hommes pouvaient soutenir l'éclat de son reg-ard. D'où venait-elle?

qui r avait lancée dans la circulation? telles furent les questions qu'on se posa tout d'abord. On sut qu'elle était la veuve d'un marchand de chiffons en gros nommé Maclou, mort dans son domicile rue du Château des- Rentiers, à I\tj, entre les fortifications et le mur d'octroi de Paris. Aussitôt débarrassée de son chiffonnier de mari, M""^ Maclou avait quitté le quartier peu agréable de la Butteaux-Cailles et était venue s'installer près du boulevard, dans un coquet appartement de la rue Taitbout. On lui connaissait pour protecteur un riche fabricant de cuirs vernis dont l'établissement était voisin du hang-ar où feu M. Maclou entassait les chiffons, les vieux os, les bouteilles cassées. Cet industriel fit la cour à la veuve qui accepta ses hommag-es à des conditions très dures; il était amoureux et il subit tout. Ces renseig-nements assez vag-ues ne suffisaient point pour satisfaire la curiosité, et chacun voulait savoir à quelle famille appartenait la baronne, si elle était née dans une log-e de concierge ou dans un appartement bourgeois Ces questions qu'on se posait, restaient sans réponse et les suppositions allaient leur train. Un seul

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homme, peul-être, dans Paris était à même de savoir la vérité sur cette femme, c'était un des principaux fonctionnaires de la sûreté g'énérale, M. Simon. Un soir qu'il assistait à une représentation à l'Opéra, les cheveux d'or de la baronne avaient attiré son attention; un simple coup d'oeil lui suffit pour trouver son véritable nom.

— Virg-inie Lotteau ! murmura-t-il.

— Vous connaissez cette rousse? lui demanda son voisin, chef de division au ministère de l'Intérieur.

— Je l'ai vue il y a quelques années.

— A Paris ?

— Non, en province.

— Que faisait elle ?

— Elle travaillait à la terre.

— Et c'est en cultivant la terre qu'elle a pu g-ag-ner une fortune?

— Cela ne me regarde pas.

— Dites plutôt que vous n'ig-norez rien de l'existence de cette femme et que a-ous g-ardez votre secret.

— Croyez ce qu'il vous plaira

Le chef de division fort intrig-ué raconta sa

conversation avec M. Simon qui fut assailli de questions auxquelles il ne répondit point. Cependant le policier était parfaitement au courant de la première partie de l'existence de la baronne. Il se rappelait la peine qu'il avait eue pendant plusieurs années à suivre pas à pas, à Saint-Joire, petit villag-e de l'Arg-onne, Yirg-inie Lotteau et l'individu dont elle avait dirig-é les coups dans les assassinats successifs qui aboutirent à la disparition d'une famille tout entière. L'héritage des victimes revenait à l'assassin dont Virg-inie Lotteau voulait devenir la femme. Ce plan n'avait échoué que grâce à l'habileté de M. Simon. Le bagne pour la femme et l'échafaud pour l'homme, avaient fait disparaître la terreur qui s'était répandue dans la contrée. Ces détails, M. Simon se gardait bien de les raconter. Il se disait que cette femme qui reparaissait si brusquement au grand jour devait préméditer de nouveaux crimes. Il voulut savoir comment après avoir obtenu la remise d'une partie de sa peine, elle avait vécu depuis sa sortie de la maison centrale jusqu'au jour où il l'avait rencontrée en toilette brillante attirant sur elle les regards et

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ne baissant point les yeux devant les nombreuses lorgnettes braquées de son côté.

M. Simon se rendit le lendemain de la représentation chez la baronne qui le reçut immédiatement. Sur les traits de la femme on •lisait une certaine inquiétude causée par la vue de l'ag-ent. Cependant elle maîtrisa son émotion et indiquant un siège à son visiteur elle l'invita à s'asseoir; elle s'assit à son tour et regardant fixement Simon elle lui dit :

— Jouons cartes sur table, monsieur, et dites-moi tout de suite pour quel motif vous êtes venu chez moi ?

— Vous ne vous doutez donc point de la cause qui m'amène?

— Pas le moins du monde. Ne suis-je pas libre de faire ce que je veux ?

— Pas tout à fait.

— Comment cela ! Ma grâce n'est donc pas entière?

— Si, mais il y a une clause que vous avez sans doute oubliée.

— Laquelle !

— Il vous a été défendu de résider à Paris.

— C'est possible. Du reste je n'ai attaché à celte défense aucune importance.

— Vous avez eu tort, car je pouvais vous faire enlever par des ag-ents et conduire dans une localité qu'on vous assig-nerait pour résidence, après avoir au préalable passé quelques jours en prison.

La baronne pâlit à cette menace :

— Vous ne ferez point cela! s'écria-t-elle.

— Cela dépend.

— Etre jug-ée, même pour n'être condamnée qu'à une peine peu lég"ère serait ma perte. Mon passé serait connu et chacun me jetterait la pierre.

— Il est vrai que cela ferait du bruit.

— Enfin, M. Simon, vous êtes le maître ! Que dois je faire ? ordonnez et j'obéirai.

— Vous vous montrez raisonnable. Depuis le jour où vous m'avez écrit de votre prison pour me prier de m' employer en votre faveur, dans le but de vous faire g-râcier par le chef de l'Etat, jusqu'au moment de votre mise en liberté j'ai eu souvent de vos nouvelles. Vous m'avez adressé de nombreuses lettres, j'ai su qu'on n'avait entendu que des élog"es sur votre conduite; ce sont ces

renseignements qui m'ont décidé à faire des démarches pour obtenir la remise du reste de votre peine. Mais à partir de cette époque qu'êtes vous devenue? qu'avez vous fait?

— Vous le savez aussi bien que moi. A quoi bon me forcer de raconter une partie de mon

'existence dont les détails ne regardent, en somme, que moi seule.

— Et un peu aussi la police.

— Je l'avoue. Cependant ma situation actuelle n'a rien de commun avec mon passé.

— C'est vrai. Mais outre ce que je connais, peut-être y a-t-il autre chose.

— Prenez ma conduite depuis le jour de ma mise en liberté et jugez.

— Si la loi n'a rien à y voir, la morale pourrait bien ne pas y trouver son compte.

— Cest possible; la morale n'est point la loi.

— Enfin, soyez franche.

— Sachant de quel pouvoir vous disposez, il est de mon , intérêt même de dire la vérité.

— J'écoute.

La fausse baronne n'oublia pas le moindre fait, elle fut vraie dans sa déclaration. Lorsqu'elle eut terminée sa confession, M. Simon se leva et partit :

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— Je ne vous ai rien dissimulé, lui ditelle ;

— Je le crois. Dans tous les cas, ne restez pas trop long-temps à Paris. Vous êtes riche, vous pourrez vous retirer dans un endroit quelconque éloig-né du boulevard.

— C'est bien mon intention ; mais seulement dans quelque temps.

— Cela veut dire que vous voulez encore arrondir votre fortune aux dépens des imbéciles.

— Vous donnez à mes paroles un sens qu'elle n'ont point.

— Enfin, n'oubliez pas qu'on a l'œil sur vous et que la moindre incartade sera punie sévèrement.

Le policier se retira, laissant la baronne plongée dans une inquiétude très g-rande. Elle voulait rester à Paris, s'amuser, jouir de la vie, et surtout, comme le lui avait dit Simon, s'enrichir. Aussi se promettait elle d'être très circonspecte, de ne point causer trop de scandale en ruinant les jeunes et les vieux qui lui feraient la cour.

Quand Simon fut dans la rue, il se rappela

l'existence de cette femme qui, née dans un villag-e, avait aidé à commettre les crimes les plus odieux, et après un séjour de quelques années dans une prison, reparaissait transformée, en plein Paris.

— Elle est prudente et habile, se dit-il, et n'écorchera point trop les fous qui se prendront dans ses filets .

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