‹ La sirène de l'argonneChapitre 19 sur 27 · UNE PASSION DANS LE DEMI MONDE · texte numérisé non relu

UNE PASSION DANS LE DEMI MONDE

La baronne s'était promis de marclier avec beaucoup de précautions dans la voie nouvelle où elle s'était eng-ag-ée, mais sa passion de l'arg-ent avait bientôt repris le dessus. Elle ne rechercha pas les relations titrées, et s'entoura seulement d'individus qui avaient gagné leurs millions dans l'industrie ou la finance. Le moindre petit boursier était bien reçu chez elle, car on pouvait en tirer des renseignements utiles sur la fortune de tel ou tel faiseur, et puis à cette époque où la France tout entière avait la fièvre des affaires, il fallait compter avec l'imprévu; on voyait chaque jour un millionnaire émerger du milieu du

monde qui vit de spéculations. II est vrai que d'autres se ruinaient aussi rapidement. C'étaient ces déplacements de richesses que la baronne suivait avec attention. Elle se faisait présenter tous ces millionnaires improvisés, les flattait tant que le hasard les favorisait et les tenait à distance dès que la chance s'était retournée.

Au mois de novembre 1859 la baronne disparut. On ne la vit plus ni au théâtre ni au bois, on s'informa et on sut qu'elle s'était retirée dans une maison de campag-ne à rile-Adam. On se perdait sur les causes de cette éclipse si imprévue qui était un événement dans un certain monde. Il y avait trois semaines que durait cette retraite, l'émotion n'était pas calmée lorsqu'on apprit le retour de la recluse à Paris. On en causa dans les cercles, dans les foyers des théâtres.

Le vicomte Robert de Sauvoy, un des assidus des premières, un habitué des courses, connaissait, ou avait la prétention de connaître la vie privée des actrices en renom et des courtisanes à, la mode. C'était un véritable répertoire de cancans, d'histoires scandaleuses

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qu'il répétait à tort et à travers. Aussi dans un souper qui avait lieu entre quelques joueurs au café ang-lais, regrettait-on l'absence du vicomte :

— S'il était ici, il nous raconterait dans ses moindres détails la cause ou les causes de la disparition de la baronne, dit un jeune avocat qui dans la journée avait parlé au palais en faveur d'une femme légitime h laquelle une courtisane avait enlevé son mari.

— Je l'ai vu dans la journée, reprit un second soupeur, il m'a promis de venir.

— A quelle heure?

— Il n'a pas pu me fixer l'heure, mais enfin il n'y a pas de temps perdu.

Au moment où la conversation était le plus animée, la porte du salon s'ouvrit et celui qu'on désirait avec tant d'impatience fit son entrée. Tout le monde se leva pour serrer la main au vicomte qui parut fort étonné de cet accueil enthousiaste.

— Que signifient ces serrements de mains, que veulent dire ces cris? demandât il.

— Ces manifestations signifient qu'on t'attendait avec impatience, dit l'avocat.

— Et pour quelle raison, joyeux défenseur des filous dans l'embarras?

— Tu vas nous dire pourquoi la baronne a disparu si brusquement de la circulation, et en même temps pour quelle raison elle a reparu sans être attendue, au moment même où elle commençait à être oubliée ?

— Messieurs, je ne sais rien sur ce sujet, ou du moins fort peu de choses.

— Tu connais tout ce qui s'est passé.

— Vous exag-érez ; enfin je vais vous communiquer ce que j'ai appris.

— Nous écoutons !

Il se fit un grand silence, chacun s'approcha de l'orateur pour ne rien perdre de ce qu'il allait raconter.

— Il y a eu dans l'esprit de la baronne une transformation inouïe , incompréhensible!

— Quoi donc ?

— Quand je dis l'esprit je me trompe, c'est le cœur qui s'est transformé. La baronne aime!

— L'arg-ent.

— Un homme!

— Riche ?

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— Pas trop.

— Est-ce que cette plaisanterie va durer long-temps, s'écria un des auditeurs.

— Puisque je suis sur la voie des indiscrétions, je vais vous dire le nom de l'auteur d'un chang-ement qui vous étonne. C'est le colonel de Gréât.

— Qu'est-ce que cet amoureux-là? Personne ici ne le connaît. Il n'est plus dans tous les cas de la première jeunesse?

— C'est un homme de quarante cinq à, cinquante ans environ, g-rand, l'air distingué, fort bien conservé, ma foi.

— Mais enfin tout cela ne nous explique rien!

— Un peu de patience. Je vais vous dire comment celle passion a poussé si brusquement sur un sol si mal préparé.

II y a quelques mois la baronne faisait le tour du lac lorsque ses chevaux prirent le mors aux dénis. L'équipage filait vers Longchamps avec une efî'royable rapidité, personne n'osait essayer d'arrêter les chevaux. Une catastrophe était imminente lorsqu'un cavalier débouchant d'une allée se précipita au devant de l'attelage et, rapide comme la

pensée, s'élança de sa monture à la tête d'un des chevaux emportés. Alors se fut une lutte terrible entre l'homme et l'animal. Mais la bête céda; frémissante, les naseaux en feu, la bouche pleine d'écume, elle tomba à g-enoux. Après quelques efforts pour se relever le cheval demeura immobile sous la main d'acier qui le maintenait comme cloué au sol.

Des promeneurs étaient accourus et avaient aidé à tirer de sa voiture la baronne évanouie. Le cocher remit tant bien que mal l'équipag-e sur pied pendant qu'on portait au café de la cascade la victime de l'accident. Elle reprit promptement connaissance, et, émue, tremblante de la peur qu'elle venait d'éprouver, elle se fit raconter comment on avait arrêté ses chevaux. Le hardi cavalier était debout, prêt à partir après s'être assuré que la baronne n'était pas blessée.

— Vous m'avez sauvé la vie, monsieur, lui dit-elle en le retenant du regard.

— J'ai fait ce que tout le monde eut fait à ma place, reprit-il en s'inclinant légèrement.

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— Vous êtes trop modeste ; vous ne refuserez pas de me laisser votre nom.

— C'est inutile, madame.

— Je vous en prie !

L'inconnu sortit une carte d'un élég-ant portefeuille et la remit à la baronne qui le remercia.

— A présent, madame, dit-il, vous me permettez de me retirer?

— Adieu, monsieur, et croyez à ma reconnaissance.

La foule s'ouvrit pour livrer passage au cavalier qui trouva sa monture tenue par un des g-arçons du café. Il mit une pièce de monnaie dans la main du g-arçon, sauta lég-èrement en selle, et partit au g-alop ; bientôt cheval et cavalier eurent disparu.

— Enfin, interrompit un auditeur, quelque soit l'intérêt de ton récit, cela ne nous apprend point la cause de la disparition de la baronne.

— Du reste nous avons déjà lu cette histoire dans les faits divers du Figaro, reprit un autre ;

— Laissez moi parler ou vous ne saurez rien!

— Continue.

— La baronne, aussitôt remise de son émotion, lut sur la carte qui lui avait été remise, le nom du colonel comte de Gréât, Elle ne voulut point remonter dans sa voiture, et fit chercher un fiacre qui la ramena chez elle.

— L'histoire est finie?

— Elle recommence.

— A la bonne heure !

— Malgré son trouble, la baronne avait remarqué son sauveur, qui, comme je l'ai dit déjà, est un homme fort distingué. Il n'a pas comme toi, Muzet, engraissé d'une façon si monstrueuse qu'on le prendrait à distance pour un potiron phénoménal.

— Mon obésité ne te regarde point, répondit le jeune homme auquel s'adressait cette mauvaise plaisanterie,

— Il n'est pas non plus comme Hévrard, rachitique, mince, pâle et sec au point de se faire crier par un habitué du paradis, dans un théâtre, au moment où il allait occuper son fauteuil à l'orchestre : « prends garde de te casser en t' asseyant «

— Si cet insolent était tombé dans mes

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mains, je lui aurais frotté les oreilles d'importance, dit en toussant Hévrard. Mais enfin ces sottes comparaisons n'ont rien à faire dans ton récit.

C'est pour vous expliquer clairement ce qu'est le comte de Gréât au point de vue physique. Il a tout ce qui manque à Muzet et à Hévrard pour être des hommes présentables.

— Alors il est parfait, cria un auditeur.

— Je reprends la suite- de mon récit. La baronne rencontra plusieurs fois le comte au théâtre, il se montra très froid et fort peu disposé à répondre aux avances qui lui étaient faites. Elle se piqua au jeu et s'éprit pour tout de bon du trop calme colonel. Elle lui écrivit; ses lettres restèrent sans réponse ; elle chercha à le rencontrer, mais les reg-ards brûlants qu'elle lui lança n'incendièrent rien. La pauvre femme dépérissait à vue d'œil. Enfin le colonel disparut; désespérée, la baronne le rechercha ; il ne lui fut pas difficile de retrouver sa trace et là commença une odyssée des plus étranges. Le militaire, relancé, continuait à se montrer indifférent et la passion de la femme ne faisait que s'accroître. Depuis quelques jours le colonel est à Paris, c'est ce

qui vous explique le retour de M""^ de Bermont. Voilà mon Mstoire.

Chacun se récria, admirant la baronne.

— C'est la première fois qu'elle aime, dit le narrateur, cela explique pourquoi elle veut à son tour être aimée.

— Alors elle va devenir sag-e, observa Mozet.

— Il faut espérer qu'elle n'en viendra pas à cette extrémité, répliqua Hé vrard entre deux quintes de toux.

— Dans tous les cas, elle va attirer sur elle les reg-ards, si elle se rang-e, et les amoureux vont toujours être pendus au cordon de sa sonnette, dit un autre auditeur.

— C'est peut être une spéculation habile. De sa part cela n'aurait rien de surprenant, reprit Mozet.

— Par hasard elle n'ag-it point dans un but d'intérêt matériel, dit le vicomte Robert, et pour celte raison je prévois que je ferais des sottises pour cette femme aux cheveux d'or.

— C'est-à-dire que tu lui offriras l'héritage de papa?

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— Mais, mon cher Hévrard, papa ne me donnera rien

— Il y a l'usurier,

— C'est un moyen coûteux. Cependant je crains d'être oblig-é d'escompter ma fortune à venir.

Après une causerie assez longue on se sépara et chaque gTOupe causait de l'aventure surprenante racontée parle vicomte. Au fond, le récit du jeune homme était vrai ; s'il y avait erreur dans les détails. La courtisane était bien sérieusement éprise du comte de Gréât, elle avait décidé qu'il l'aimerait et elle mettait dans ses poursuites l'entêtement d'une femme sans scrupules, qui n'a jamais senti battre son cœur qu'au son de l'or ou au bruit sec et lég-er des billets de banque froissés l'un contre l'autre.

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