TENTATIVE DE MARIAGE
Le vicomte se trompait dans ses suppositions. Le baron avait trouvé la jeune fille qu'il lui destinait. Cependant M. d'Abainville voulut avant d'entamer les nég-ocialions, voir plus souvent son jeune compatriote et jug-er si réellement, ses défauts étaient vrais ou affectés. Dans ce dernier cas on pouvait le corrig-er, et un mariag"e était possible, mais si le vicomte était véritablement g-ang-rené on ne pouvait que l'abandonner à son sort.
La fille d'un riche maître de forg-es du Barrois élevée dans une des institutions aristocratiques de Paris habitait avec son père un hôtel situé
sur le quai d'Anjou. L'industriel recevait peu de monde et les habitués de son salon étaient surtout des lorrains. Noble ou paysan, riche ou pauvre était sûr d'être parfaitement accueilli chez M. Verly qui ne se sentait pas de joie lorsqu'il avait réuni à sa table plusieurs de ses compatriotes, avec lesquels il causait du pays, de ses forêts, de ses montagnes, de ses cultures. Retiré depuis plusieurs années, s'il habitait Paris, c'est qu'il espérait y trouver un g-endre pour sa fille Jeanne, qu'il adorait. M"* Verly avait dix-huit ans, des cheveux blonds, des yeux noirs, ce qui donnait à sa physionomie un attrait des plus piquants; sa taille était celle d'une de ces fortes et belles lorraines, comme on en voit tant encore dans les villages des vallées de la Meuse et de la Meurthe. Un parisien , un de ceux qu'on appelait des décavés, l'eut trouvé vulgaire, mais pour un artiste, ce que la taille avait de trop développé, était amplement compensé par la petitesse des mains et des pieds et la douceur infinie du regard.
Beaucoup de prétendants s'étaient déjà présentés, attirés bien plus par la fortune de la
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jeune fille que par ses qualités, qu'ils ne pouvaient apprécier. Tous, sauf un, avaient été éconduits; ce favorisé était associé avec son père pour l'exploitation d'une maison de commerce de la rue du Sentier. Sur toutes les g-randes places commerciales, le nom de Grandchamp père était avantageusement connu; on savait que le fils hériterait un jour de plusieurs millions, qu'il n'exploitait pas la situation brillante de son père pour vivre sans travailler, qu'au contraire, après avoir terminé ses études, au lieu de choisir une profession dite libérale, il était entré dans la maison de M. Grandchamp qui, un an après, l'avait intéressé.
Le maître de forg-es et le négociant ne s'étaient jamais perdus de vue, malgré la différence de leurs occupations. Les deux enfants avaient grandi ensemble, et lorsque, aux vacances, ils se rencontraient chez leurs parents, ceux-ci admiraient leurs mots, leurs cris de joie, et c,e promettaient de les marier. Ils en étaient là de leurs projets, lorsque le baron tomba un jour à l'improviste chez M. Verly.
Il était à peine neuf heures du matin, mais on savait que l'ancien maître de forges était très matinal, et qu'on ne le dérang-eait point en se présentant chez lui dès six heures, l'hiver comme l'été. Il fut pourtant surpris lorsqu'on lui annonça M. d'Abainville. Le baron, aussitôt entré dans le cabinet de M. Verly, expliqua aussitôt le motif qui l'amenait.
— Monsieur, dit l'industriel, si j'ai bien compris, vous me demandez, comme cela, sans que je puisse même me douter de la chose, la main de ma fille pour le fils d'un de vos amis.
— C'est tout à fait cela, cher monsieur. Et vous connaissez sinon le jeune homme, au moins son père, le comte de Sauvoy.
— En effet, j'ai eu quelques relations avec le comte, mais je ne connais son fils que de réputation et je dois vous avouer qu'au point de vue de la notoriété, il laisse à désirer.
— Je sais cela. Il ne faut pas croire tout ce qui se raconte ou s'imprime sur les fils de famille.
— Cependant, il y a dans ce qu'on dit un peu de vrai.
Oui, je l'avoue. 11 faut aussi faire la part de la jeunesse.
— Le vicomte fait un triste emploi de la sienne.
— Enfin, s'il chang-eait de conduite, s'il devenait aussi rang-é qu'il a été jusqu'à présent évaporé?
— Le passé m'inquiéterait toujours.
— Dans tous les cas, nous avons du temps devant nous ; rien ne presse, nous pouvons attendre. Pourrai je vous présenter le vicomte?
— Si vous voulez. Mais je ne le recevrai qu'à, titre de compatriote. Je ne veux point qu'on puisse supposer un instant que j'ai l'intention d'acheter un g-endre titré.
Le baron vit qu'il n'y avait pas à lutter, contre une volonté aussi absolue. Il quitta M. Verly à peu près convaincu que le commerçant ne donnerait pas sa fille à M. de Sauvoy. Cependant, il décida d'aller jusqu'au bout, et quelques jours après le vicomte était présenté à M et à M"" Verly.
La première fois, le vicomte fut contrarié de la pression qu'on exerçait sur lui et se
montra froid; à la seconde visite, il remarqua la jeune fille et lui trouva très -grand air.
— C'est l'enfant d'un gentilhomme née dans une usine, se dit-il.
Peu à peu, sans se l'avouer, il trouva du plaisir dans la société de l' ex-industriel et finit par se dire que sa fille ferait une fort charmante vicomtesse.
— Les anciens ont du bon, songeait il quelquefois, et l'expérience du baron me sert aujourd'hui. Seulement on ne paraît pas enthousiaste de l'union projetée, et il me faudra manœuvrer bien habilement pour surmonter les préventions qui existent contre ma personne morale.