CE QUE FEMME VEUT
M°' de Bermont avait échoué dans sa campagne contre le colonel de Gréât. Ses lettres étaient restées sans réponses et ses démarches n'avaient point abouti. Aussi après quatre mois de tentatives inutiles, son amour s'était changé en haine, elle voulait que le comte fût à elle, afin de l'afficher avec éclat et de l'abandonner ensuite. Les nombreux jeunes gens qui l'entouraient s'amusaient de sa passion et ne se gênaien t pas pour se moquer de cet amour hors de saison. Elle voulait mener de front sa vengeance et son intérêt. Sentant que sa fin comme demi -mondaine approchait, elle chercha dans ses adorateurs un imbécile qui consentit à lui donner un nom. Avoir un nom
bien à elle était son objectif; cette idée une fois entrée dans son cerveau passa bientôt à l'état de monomanie. La courtisane voulait un mari. Son choix tomba sur le vicomte de Sauvoy. Avant tout, elle tenait à se veng-er des dédains du colonel ; le vicomte devait lui servir dans l'accomplissement de son projet. Elle se montra pleine de prévenance pour lui, tînt à distance ses autres familiers et bientôt, dans oe monde lég-er on devina la vérité. La baronne de faux aloi cherchait à devenir une vraie vicomtesse.
L'influence que la beauté de M"« Verly avait un moment exercée sur les sens de Robert disparut promptemenl ; il se livra tout entier à la sirène qui le tenait sous sa dépendance. Aussitôt qu'elle avait pris une résolution, la baronne n'aimait point à perdre de temps pour la mettre à exécution. Une après-midi le vicomte se trouvant dans son boudoir, lui répétant pour la centième fois les mêmes déclarations banales, elle lui dit :
— Vous connaissez le comte de Gréât?
— Fort peu, vous le savez bien. Mais pourquoi cette question?
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— Je tiens à ce qu'il vienne ici.
— Pourquoi cela ! Vous l'aimez donc toujours sérieusement?
— Je ne l'ai jamais aimé.
— Ce n'est pas ce qu'on dit.
— Il faut laisser dire et ne rien croire.
— Cependant !
— Pas de discussion. Je veux que le colonel vienne ici. Je vous charge de la mission de le décider.
— Ce sera dur.
— Vous n'en aurez que plus de mérite.
Le jeune homme promit ce que lui demandait la baronne et sortit. Il se doutait bien, pourtant, qu'on le chargeait d'un rôle peutêtre odieux, et certainement ridicule. Mais il n'eut pas une minute d'hésitation et commença le soir même sa campag-ne. Dans ses nombreuses relations il trouverait certainement quelqu'un de l'intimité du colonel; de là à une présentation, la chose était facile et le reste allait tout seul. La jalousie Taig-uillonnait, il craignait que le jour où le comte entrerait chez M"" de Bermont, on ne lui fermât la porte sur le nez. D'un autre côté, s'il
n'accomplissait pas sa mission, il était certain d'être mis à T écart immédiatement.
— Ce n'est peut-être qu'une fantaisie sans conséquence, se dit il, mais je voudrais bien savoir ce militaire à tous les diables.
Le surlendemain, en allant chez la baronne afin de lui remettre une log-e pour l'Opéra, elle lui demanda s'il était bien avancé dans son entreprise.
— Je dine ce soir avec le colonel et quelques amis, réponditil.
— Et après.
— J'espère vous l'amener. Nous viendrons tous vous demander à souper.
— C'est parfait. Vous êtes un homme d'imagination. A minuit je vous attendrai; au lieu d'aller au théâtre, je vais immédiatement organiser une soirée. Envoyez-moi des habitués de votre cercle vers dix heures.
Avec la promptitude qu'elle mettait à exécuter un projet qui lui plaisait, la baronne fit immédiatement préparer un buffet surchargé de viandes froides, de pâtisseries et de bouteilles. A neuf heures, l'appartement était étincelant de lumières et les invités
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commencèrent à arriver. Les femmes appartenant toutes au demi-monde ou aux petits théâtres, avaient arboré leurs plus brillantes toilettes. C'était un scintillement de pierreries, un bruit de soie ; les habits noirs se promenaient au milieu des flots de dentelles et des blanches épaules, lorg-nant et causant.
M"^ de Bermont paraissait avoir trente ans. La joie était peinte sur son visag-e; cependant à sa démarche vive un observateur eut deviné qu'elle était inquiète. Les salons s'emplissaient, minuit venait de sonner, beaucoup d'actrices qui avaient été prévenues à leurs théâtres arrivèrent bientôt; on put à peine circuler. La baronne reg-ardait avec anxiété tous les nouveaux arrivants et chaque fois son visag-e s'assombrissait :
— Est ce que Robert n'aurait pas réussi ! murmurait-elle. Enfin à deux heures le vicomte parut ayant à son côté le colonel. La courtisane alla au devant des nouveaux arrivants, leur tendit la main en remerciant M. de Gréât d'avoir bien voulu se dérang-er pour assister à sa soirée, et sans plus de cérémonie, prit le bras de l'officier qui, étonné à la vue de ce monde qu'il n'avait jamais fréquenté,
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marchait comme un homme ivre, se laissant conduire par la baronne qui le présenta à ses amis comme son sauveur.
Le comte ne répondait que par monosyllabes aux compliments qui lui étaient adressés. Du reste son étonnement s'expliquait . Ses parents ne lui avaient laissé qu'un beau nom, mais pas de fortune. Eng-agé volontaire à dix-huit ans il avait conquis tous ses grades à la pointe de i'épée. Ayant des g-oûts modestes, peu désireux de paraître, et par dessus tout timide, quoique d'une bravoure à toute épreuve, il n'avait jamais assisté qu'aux réceptions officielles dans les différentes villes où il avait été en g-arnison II passait son temps à lire ou à étudier quand le service ne le réclamait pas. L'âg-e n'ayant pas fait disparaître sa timidité, il était arrivé à quarante cinq ans sans connaître absolument rien de la vie. Naïf comme un enfant, il roug-issait quand une femme lui parlait, ne trouvait à répondre que des phrases banales et les mots spirituels ne lui arrivaient que trop tard II était furieux contre lui de ce manque d'esprit d'à propos, et se promettait de ne plus retourner dans le monde.
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Il avait fallu loule l'insistance de quelques amis, stylés par le vicomte, pour le décider à se rendre chez la baronne. D'abord étourdi par l'éclat des lumières, le bruit des conversations, le luxe des toilettes, les parfums dont l'atmosphère était saturée, il prit un air froid pour se donner une contenance ; puis, peu à peu, grisé par la vue de ces femmes qui l'entouraient ils' enhardit et causa. La baronne l'avait subjugué :
— Le glaçon est fondu, dit au vicomte un de ses amis.
— Diable ! pourvu qu'il ne fonde pas trop, répondit M. de Sauvoy.
— Est ce que tu deviendrais jaloux?
— Peut-être !
— C'est un tort, avec la baronne.
— Je le sais, mais que veux-tu ? on n'est pas maître de certains sentiments.
— Tu aimes donc bien cette femme ?
— A la folie.
— Ceci devient grave. A la façon dont elle regarde le colonel, la place est bien près de se rendre.
— J'en suis tout à la fois furieux et humilié.
— D'autant plus que c'est toi qui as introduit l'ennemi dans la place.
— J'y ai été forcé.
— Par qui ?
— Par elle, parbleu !
— C'est trop fort ! quoi ! tu as commis une bêtise pareille ?
— Je l'avoue. Tiens, laisse moi seul, je me sens disposé à chercher une querelle à n'importe qui, pour n'importe quoi.
Les deux jeunes gens se séparèrent et le vicomte alla s'asseoir dans une petite pièce où le bruit des conversations arrivait à peine à son oreille.
La baronne n'avait pas abandonné l'officier. A quatre heures du matin, quand on se sépara elle lui demanda quand il reviendrait la voir :
— Je voudrais ne jamais vous quitter, répondit il.
Il partit en lui baisant la main. Il était amoureux fou.
— Je le tiens, songea la courtisane lorsqu'elle fut seule dans sa chambre à coucher. Je l'ai aimé avec passion, il n'a répondu à
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mon amour que par l'indifférence, il va à son lour connaître les tortures de la jalousie. Elle souriait et pensait au comte pendant que sa femme de chambre la déshabillait ; elle se coucha et s'endormit en rêvant au plaisir qu'elle éprouverait lorsqu'elle répondrait par une insolence à la première déclaration passionnée du colonel. Après s'être débarrassée du militaire elle se ferait épouser par le vicomte Robert et quitterait Paris pour toujours.
M. de Sauvoy était parti un des derniers, sur l'ordre de la baronne. Il lui avait dit en la quittant :
— Je vais chercher une querelle à ce ténébreux qui m'ag-ace horriblement.
— Je vous le défends !
— Ne suis je point le maître !
— De vous battre, oui ; mais de remettre les pieds ici après vous être battu, non!
— Je ferai ce que vous désirez.
— A la bonne heure, soyez sage et vous ne le regretterez point.