‹ La sirène de l'argonneChapitre 3 sur 27 · MONSIEUR SIMON · texte numérisé non relu

MONSIEUR SIMON

Nicolas Mourol élail âg-é de cinquanle ans et veuf depuis plusieurs années. Marié à ving-tdeux ans, il avait eu cinq enfants, — trois filles el deux g-arçons, — tous forts et bien bâtis. Il possédait une fortune d'au moins cinquante mille écus en bonnes et belles terres ne devant lieu à personne, et tous les jours un pré, une terre ou une vig-ne venait arrondir un patrimoine déjà C3nsidérable.

L'aîné des enfants Mourot avait vingt-cinq ans à l'époque où son père fut assassiné et le plus jeune dix-huil. Da plus, il s'é.ait charg-é d'un cousin qui passait pour idiot ; ou le traitait dans le pays (ïinnocenl, à cause de la

douceur de sa folie. Il se nommait Hubert, était d'une kaute taille et d'une force prodigieuse. Il aimait beaucoup ses parents et, le jour de l'enterrement, il montra une douleur qui lui attira toutes les sympathies.

Tout Saint-Joire assistait à la triste cérémonie. Le cercueil, porté par quatre hommes sortit de la maison mortuaire et se dirig-ea lentement vers l'ég-lise. Un enfant portant une croix précédait le cortèg-e, le prêtre et le maître d'école psalmodiaient les chants funèbres, les ciuq enfants de Mourol et Hubert étaient à la tête du convoi; on voyait à leur air qu'ils étaient tout à fait étrangers au crime et que de ce côté la justice ne découvrirait rien.

L'aîoée des filles du défunt se trouva mal en voyant sur la terre quelques gouttes de sang tombées du cercueil; il fallut l'emporter chez des voisins. Arrivé à l'église, le corps fut posé sur des tréteaux et l'office se célébra au milieu des sanglots.

Lorsque le prêtre eut jeté dans la fosse la première pelletée de terre, il se tourna vers la foule et lui adressa quelques paroles à propos des tristes événements qui avaient amené tant de monde au cimetière :

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— Dieu, dil-il en finissant, ne permettra pas qu'un pareil crime reste impuni. Tôt ou tard, l'assassin sera découvert, il n'échappera pas à la justice des hommes?

Les fossoyeurs remplirent le trou. Les pierres en tombant sur les planches du cercueil faisaient un bruit sinistre qu'accompag-nait d'une façon lamentable le son des cloches.

Chacun se retira lentement et sans rien dire. On était vivement impressionné. Seuls les enfants de Mourot et Hubert attendirent que la triste besog-ne des fossoyeurs fût terminée et ils partirent jetant de long"s regards sur le monticule de terre noire qui marquait la place où reposait leur père et parent.

Un individu, que personne n'avait remarqué, avait suivi, mêlé dans la foule, toutes les phases de la cérémonie. Son reg-ard perçant s'était successivement arrêté sur les héritiers de Mourot et sur Hubert ; ce dernier surtout l'attirait. Il s'en approcha sans affectation et vit que les larmes qui tombaient de ses yeux n'étaient pas feintes.

L'étranger quitta SaintJoire un peu avant la nuit, se dirig-ea vers l'endroit où le crime avait été commis. Il franchit le fossé et suivit

un instant clins le bois la trace de l'assassin ; mais il y avait déjà huit jours qu'on avait retrouvé Moiirol ; les bruyères s'étaient redressées, quelques branches brisées indiquaient que le meurtrier s'était arrêté à une espèce de chemin vert qu'il avait suivi dans toute sa Icng-ueur, mais on ne pouvait deviner de quel côté il s'était dirig-é. A tout hasard l'homme prit du côté de Demang-e et, après avoir marché environ un kilomètre, il aperçut un fusain brisé; le meurtrier avait donc pénétré dà nouveau en plein bois; on pouvait suivre sa piste, c'est ce qui fut fait.

Avant de rentrer dans le taillis, l'inconnu s'assit lin instant et se dit à demi-voix:

— Je liens notre homme, ou plutôt je le connais, car il sera, je crois, fort difficile à saisir; mais, foi de Simon, j'aurai l'œil sur lui, et tôt ou tard, il montera sur l'échafaud; c'est une question de temps!

On a deviné que M. Simon est un ag-enl du service de sûreté que le jug-e d'instruction de Bar-le-Djc a fait demander à Paris. Cet ag-ent avait cru être immédiatement sur les traces de l'assassin de Mourot; désormais c'était entre ces deux hommes une lutte qui,

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pour l'un, devait aboutir à la mort, et, pour l'autre, à la satisfaclion d'avoir fait une belle prise.

M. Simon, après une demi-heure démarche se retrouva sur la g-rande roule. Là, toute trace avait disparu. Il ne jug-ea pas à propos de poursuivre plus loin ses investig-alions. Doublant le pas, il arriva à Gondrecourt où se trouvaient MM. du Mire], jug-e d'instruction, et Verfon, substitut du procureur du roi. Ces deux magistrats s'étaient rendus auprès du juge de paix pour tâcher de savoir qui avait intérêt à la mort de Mourot. Le brigadier de gendarmerie avait été lui-même appelé à donner son avis.

— Nous ne pouvons, dit M. Morin, le juge de paix, soupçonner les enfants. Ils aimaient beaucoup leur père, et on n'a jamais entendu dire que la moindre brouille ait existé dans cette famille; du reste, monsieur le brigadier qui est dans le canton depuis douze ans, en connaît tous les habitants. Je crois que ses soupçons — s'il en a — ne portent pas sur ceux qui entouraient Mourot.

— Si l'assassinat avait été suivi de vol, dit le brigadier, je n'aurais que l'embarras du

choix ; les filous ne sont pas rares dans le pays, j'en ai fait cofifrer plusieurs qui sont aujourd'hui en liberté; mais je ne les crois pas capables d'assassiner un homme, ils ont pour cela trop peu de courag-e.

— Alors, dit le jug-e d'instruction, vous croyez à une veng-eance particulière?

— C'est la seule supposition raisonnable.

— Qui Mourot aurait-il pu froisser?

— Vous savez, monsieur le substitut, dans les campag-nes, les habitants se fâchent facilement ; être un peu plus riche que son voisin c'est un motif de haine ; acheter une terre qu'on désirerait pour soi, c'en est un autre; donner à ses enfants une instruction un peu soignée, habiller ses filles plus coquettement, en voilà plus qu'il n'en faut pour mettre la brouille dans les familles.

La servante vint annoncer M. Simon. Le brig-adier se relira et le policier fut introduit.

Les trois mag-islrats reg-ardèrent curieusement le nouveau venu, mais sa figure placide ne laissait rien paraître , il resta debout et découvert en attendant qu'on l'interrogeât.

— Eh bien! monsieur Simon, avez vous du

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nouveau? demanda le juge d'instruction qui connaissait le nouveau venu.

— Oui, monsieur, beaucoup,

— Quoi! vous auriez découvert l'assassin?

— Je le crois, monsieur.

— Si cela est, vous pouvez vous vanter d'être un homme habile.

Simon s'inclina.

— Asseyez-vous, monsieur, et dites-nous le résultat de vos recherches.

Le jug-e de paix reg-ardait avec étonnement cet étranger, qui, sans connaître le pays ni ses habitants avait du jour au lendemain découvert l'auteur d'un crime commis près d'un bois, au milieu de la nuit.

— On ne peut songer, dit Simon, à accuser les enfants Mourol, car il est probible qu'à leur tour ils seront aussi les victimes de l'assassin de leur père si la justice n'y met pas d'empêchement. Il faut mettre aussi de côté l'idée du vol, car vous l'avez vu, on a retrouvé sur Mourot une somme assez forte plus sa montre. Certes, ce n'est pas le temps qui a manqué au meurtrier pour dévaliser sa victime s'il en avait eu l'intention; ces deux suppositions n'étant pas admissible?, il faut voir

après les enfants, qui a le plus grand intérêt à la mort de Mourol : c'est cet idiot qu'il a élevé et nourri.

— Ce n'est pas possible! s'écria le juge de paix.

— Pardon, monsieur. Depuis quand Hubert at-il complètement perdu l'esprit?

— Dame, depuis trois ans il est tombé en enfance; mais avant il avait toujours été trèsmaniaque.

— Oui, monsieur ; sa manie c'était l'avarice. Il ramassait dans la rue tout ce qu'il trouvait sous la main : morceaux de bois, vieux papiers, souliers éculés, bouts d'étoffe jetés sur les tas d'ordures, des clous hors de service. Dès l'âg-e de douze ans, il se livrait à cet exercice, et de temps en temps il échangeait ses chiffon?, son fer, son vieux cuir contre des faïences, qu'apportaient dans le village des marchands ambulans. Aussi, a-t il dans sa chambre une montagne de vaisselle.

Jusqu'à vingt-trois ans il continua ce petit manège. A cet âge, il devint complètement insensé ! il avait sans doute ses raisons pour cela.

— Quand à être fou, il l'est parfaiiement, dit le juge de paix; les médecins l'ont cons-

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talé et Mourot n'a pas éparg-oé les consultations. Si Hubert est dan? un état relativement satisfaisant, il le doit à son parent.

Simon continua :

Poussé par son avance, Hubert peut être m-iniaque, mais il n'est pas, n'a jamais été insensé. C'est un jeu de sa part et je dois dire qu'il le joue admirablement bien. Il a trompé les médecins, trompé ses parents, trompé tous ceux qui le connaissent. Déjà il a tué Mourot; demain, aujourd'hui peut être, disparaîtra un de ses cinq enfants sans que personne puisse accuser quelqu'un de ce nouveau crime.

C'est Hubert qui est l'assassin de Mourot, c'est lui qui dans un temps plus ou moins long" doit hériter de ses biens lorsque les héritiers directs seront dans la tombe, alors ce jour-là le soi-disant idiot, se fera soig-ner et finira par g-uérir. Le médecin se vantera de cette cure, le public l'admirera et Hubert l'insensé, Hubert l'assassin de six personnes jouira en paix de sa fortune, riant de la justice qui n'aura pas su le découvrir, de la médecine dont il se sera joué et des habitants du pays dont il aura fait ses dupes.

— Monsieur Simon, vous êle?, je crois, lancé dans le champ des hypothèses, interrompit le juge de paix, je connais mon homme mieux que vous et vous lui faites vraiment trop d'honneur en le supposant capable de pareilles roueries. Abandonnons Hubert, je vous prie, et cherchons le criminel d'un autre côté.

— Le criminel est tout trouvé, je vous le montre du doigt, je n'ai pas de preuves, mais je l'ai suivi, étudié, je sais ce qu'il est capable de faire.

Une des demoiselles Mourol doit se marier, Fi vous laissez libre le misérable que je vous dénonce, cette pauvre fille mourra quelques j jurs avant son mariage.

— Je crois, monsieur, que vous êtes plus fou que celui dont vous parlez, dit d'un air dédaigneux le juge de paix.

L'agent sortit.

Le jug3 d'inslrLiCtion et le substitut n'avaient pas ouvert la bouche, mais ils avaient écouté la déposition de l'agent, et le premier surtout avait été frappé de sa logique, sinon de sa justesse.

Simon, aussitôt dans la rue, leva dédaigneu-

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sèment les épaules et murmura en suivant la grande rue de Gondrecourt :

— Je me doutais, en venant chez ce juge de paix, qu'il ne croirait pas un mot de ce que je dirais et pourtant je suis sûr d'avoir découvert celui qui a tué Mourol.

Le policier voulut tenter un dernier effort, et voyant le magistrat instructeur se diriger vers l'auberge où était sa voilure, il l'arrêta:

— Que me voulez-vous, mon ami, lui demanda le juge?

— Je désirerais vous dire quelques mois à propos de l'affaire.

— Accompagnez moi à mon auberge et nous causerons tranquillement. Je n'ai pas mangé encore, vous devez avoir faim. Nous avons deux heures pour voir ce qu'il y a à faire pour arriver à un résultat.

Le magistral se fit servir à manger dans un petit salon et dit au brigadier qui l'avait suivi d'aller à la gendarmerie attendre ses ordres. Le militaire salua.

— Si vous voulez me fixer une heure, je me tiendrai prêt et viendrai vous attendre à cette auberge? demandât-il.

— Il est onze heures, dit M. du Mirel en

reg'ardanl sa monlre, soyez ici à une heure. A présent mellons-nous à table, continua-t il eu s'adressant à Simon, et causons.

Le gendarme partit; ceux qui l'avaient vu causer avec le brig-adier tâchèrent de le faire causer, mais les efforts les plus énergiques échouèrent devant l'impassibilité du soldai qui se caressait la royale en se disant :

— Ea voilà qui voudraient me faire jaser, mais ils perdent leur temps. Les quelques phrases que j'ai entendues de la conversation des trois juges avec celui qui est en ce moment avec M. du Mirel me permettent de supposer qu'on soupçocne Hubert. Je ne suis p.is éloigné de croire que le gaillard a fait le coup.

La cour de l'auberge était remplie de carieux, on se livrait à toutes sortes de commentaires, chacun donnait son avis et le bruit des voix arrivait aux oreilles du juge de paix qui dit à Simon :

— Croyez TOUS que dans cette foule un seul individu se doute qui peut-être l'assassia de Mourot !

— Personne, monsieur le juge, ne songe à Hubert.

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— Alors, vous persistez dans voire idée ?

— Absolument.

— La preuve, en admettant que vous soyez tombé juste, sera difficile à établir.

— Très-difficile en effet.

— On ne peut arrêter Hubert sur un simple soupçon.

— Dans tous les cas, ne serait-il pas possible de l'interrog-er ?

— Il ne dira rien.

— Je le crois, il est sur ses g-ardes. Mais après l'avoir interrog-é pour la forme, on pourrait faire constater sa folie et le mettre dans un hospice d'aliénés. De cette façon, il n'y aurait plus de catastrophes à redouter.

— Vous pensez qu'il est capable de tuer ses autres parents?

— Je n'en doute pas.

— Diable! il faudrait pouîtant les mettre à l'abri de ses coups.

— Ces pauvre? gens ne voudront pas se g-arer.

— Enfin, prévenons-les toujours.

Une heure sonnait quand le brigadier entra à cheval dans la cour. Un domestique prépara la vo'.lure de M. du Mirel, le magistral se

remit en roule laissant Simon à Gondrecourt. L'ag-ent voulait visiter les villag-es des environs de Saint-Joire, écouter les conversations des habitants et voir comment on pourrait prendre Hubert dans ses propres filets.

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