‹ La sirène de l'argonneChapitre 4 sur 27 · L INTERROGATOIRE D HUBERT · texte numérisé non relu

L INTERROGATOIRE D HUBERT

L'idiot habitait une petite maison bâtie au milieu d'un jardin qu'il cultivait lui-même. C'était un mélang-e incohérent de fleurs et de légumes; les choux poussaient à côté des reines marg-ueriles, les salades au milieu des œillets, les carottes et les radis avec les pivoines. Les plus grands arbres de ce jardin fantastique étaient des framboisiers et des rosiers.

Tant que durait la belle saison en y voyait des fleurs. Les fraisiers enchevêtraient partout leurs pousses et couvraient la terre d'un lapis de verdure agréablement tacheté de fleurs blanches ou de fruits rouges. Mais au moment

OÙ nous en sommes le jardin d'Hubert oflFrait l'aspect le plus désolé. Cependant, on voyait que la sève était prête à s'élancer dans les branches des arbrisseaux ; les jours étaient déjà plus longs et le soleil plus chaud. Lorsque le brigadier entra, l'idiot tourna la tête et le fixa avec de grands yeux hébétés.

— Que voulez-rous? demanda-t-il.

— Je viens vous chercher.

— Ah! et il se mit à considérer le ciel,

— Suivez-moi chez M. le maire, dit assez rudement le brigadier.

Hubert tressaillit un instant, ses yeux perdirent leur apparence vague et une légère rougeur monta à ses joues. Le militaire ne vit rien.

— Eh bien! êtes-vous prêt?

— Oui. Ah! attendez donc que j'arrache ce fraisier.

— Vous l'arracherez demain.

Hubert voulut faire encore causer le gendarme qui, impatienté à la fin, le prit par le bras et le conduisit chez le maire.

Le juge d'instruction essaya de tirer quelque chose de cette espèce de prévenu ; mais soit habileté, soit que son état mental fut vrai-

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ment ce qu'on disait, Hubert ne se laissa pas prendre aux questions du mag'islrat, répondant tout de travers et de l'air le plus naturel aux questions qui lui furent adressées.

— Qa'avezvous fait la nuit cù votre parent a été assassiné?

Hubert se mit à sang-loter en criant : — Pauvre cousin! pauvre cousin?

Le juge poursuivit :

— Vous n'êtes pas allé la nuit sur la roule de Démange ?

L'idiot pleura de plus belle.

M. du Mirel commençait à s'impatienter.

— Si vous ne répondez pas à mes questions je vous emmène, dit-il d'une voix brève.

Un nouveau déluge de larmes fut la seule réponse qu'il obtint. Il jugea prudent alors de renoncer à son interrogatoire. Hubert était rusé, il ne fallait pas lui laisser croire qu'on le soupçonnait êlre l'auteur du meurtre de Mourot. Il le renvoya avec un geste de pitié, mais son œil inquisiteur avait remarqué une espèce de moquerie dans le regard atone de l'idiot. Un instant il eut l'idée de le faire arrêter, mais à quoi bon ? Il n'avait pas assez de preuves pour le faire passer en jugement,

du reste il serait impossible de rien tirer de cet homme mis sur ses g-ardes.

Il remonta donc en voiture et retourna à Gondrecourt.

— Eh bien! monsieur, qu'avez- vous trouvé chez Hubert ? lui demanda en riant le juge de pais.

— Beaucoup de choses, reprit sèchement M. du Mirel.

A la nuit tombante, il monta avec le substitut dans la voilure qui faisait le service de Gondrecourt à Bar-le-duc.

— Que pensez-vous de l'agent Simon? lui demanda M. Verscn.

— Je le crois très-habile. Lui seul a su trouver la vérité sur l'assasisnat deMourot.

— Vous croyez,

— J'en suis certain. Cet Hubert est un grand misérable.

— Pourquoi ne pas le faire arrêter?

— Et des preuves?

■ — Ou le faire mettre dans un hospice d'aliénés ; la loi de 1863 donne à cet égard tout pouvoir au préfet.

— Oui. Mais il faut pour cela que la famille fasse elle-même une demande ; et elle a une

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telle confiance dans cet imbécile, qu'il faut reconnaîlre l'impossibilité d'obtenir jamais un pareil acte. Nous sommes forcés d'attendre tout du temps et du hasard.

Les deux mag-islrats arrivèrent à Bar vers quatre heures du matin, et M. du Mirel dit à son collèg-ne en lui serrant la main:

— Avantpeu nousrelourneronsàSainl-Joire!

Le juge d'instruction avait été vivement frappé des suppositions de l'agent et aussitôt seul dans son cabinet, il soDg-ea aux moyens à employer afin d'éviter de nouveaux crimes. Mais il se heurtait à des difficultés qui lui paraissaient insurmontables et devinait qu'Hubert mis sur ses gardes par l'espèce d'interrogatoire qu'il avait subi , se tiendrait sur la réserve et s'arrangerait de façon à ne pointêtre soupçonné.

Cette affaire pourtant lui tenait au cœur et il se promettait bien de la suivre avec attention. L'agent Simon vint le voir quelques jours eprès son arrivée à Bar-le-Duc. La vue de la figure placide du policier lui annonça que rien n'était découvert, cependant il lui demanda, pour la forme, s'il avait du nouveau à lui apprendre.

— Rien ! monsieur ; répondit Simon.

— Avez-vous de l'espoir?

— Je n"ai pas de raison pour jeter le manche après la cog-née.

— Alors que comptez vous faire?

— Surveiller Hubert.

— Il se méfiera.

— Je le sais. Mais il finira bien par se laisser prendre.

— De quelle façon?

— Je l'ig-nore.

— Cette réponse n'est pas rassurante.

— Vous savez, monsieur le jug-e d'instruction, il faut compter beaucoup sur l'imprévu,

— C'est notre seule ressource. Cependant vous avez un plan?

— Le voici: si Hubert a tout ce qu'il faut pour faire un criminel complet, la ténacité, la patience, le calme, il doit aussi posséder quelques faiblesses.

— Lui en connaissez-vous ?

— Il est d'une avarice sordide.

— Cette avarice passe pour de la manie dans le pays.

— Il y a autre chose.

— Quoi donc ? dit le mag-islrat en fixant son regard sur Simon.

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— Je crois notre bandit amoureux.

— Vous connaissez l'objet de sa passion ?

— Non, monsieur.

— Voire découverte ne nous avance pas.

— Je crois que dans un temps qui n'est point éloig-né elle nous servira beaucoup.

— Espérons-le. Dites-moi comment vous avez découvert en cet idiot cette passion pour une femme ?

— En le suivant. J'ai vu à différentes reprises son reg-ard s'allumer en voyant une femme. Pendant ces cours instants la physionomie de ce bandit chang-eait complètement ; il ressemblait à une bête féroce et il est probable que cetle passion amènera de sa part quelque tentative criminelle qui mettra ce brig-and entre les mains de la justice.

— Suivez cette nouvelle piste, monsieur Simon, et au moindre indice, prévenez-moi.

— Comptez sur ma vig-ilance, monsieur, soyez certain que je ferai tout pour mériter votre confiance.

Le policier parlit, et M. du Mirel murmura, en le regardant s'éloig-ner:

— Je crois que cet ag-ent tient Hubert, il a découvert le défaut de la cuirasse.

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