MARIAGE
Il y avait trois mois que Mourot était mort, cependant on parlait toujours dans le pays de son assassinat. La justice paraissait avoir renoncé à découvrir le criminel, le public se montrait irrité de celte lenteur ou de cette impuissance. On était certain qu'il habitait SaintJoire ou les environs ; c«r une croix de pierre, qui avait été posée sur le lieu même du crime, avait été arrachée déjà trois fois. L'auteur de ce sacrilég-e ne pouvait évidemment faire qu'un avec l'assassin. Cette croix. le froissait; celle phrase: Mort assassiné dans la miit du 25 au 26 mars 1846, rappelait sans
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cesse à sa mémoire une date qu'il eût voulu oublier.
Les ouvriers des forges étaient surveillés, les ivrognes, les paresseux, tous ceux dont la conduite n'était pas bien régulière ne faisaient pas un kilomètre la nuit sans être suivis. Une espèce de police occulte exerçait sur eux la surveillance la plus active. Les campagnards redoutaient pour eux ce qui était arrivé à Mourot. Ils voulaient absolument purger le pays du misérable qui y répandait la terreur.
Au commencement de mai on reparla du mariage de Louise Mourot et de Henvy,
— Ces pauvres filles, disait-on, il leur faut des soutiens. Plus leur famille s'augmentera, plus il y aura d'intéressés à la découverte de l'assassin de leur père.
Le mariage devait se faire très-simplement., Les parents et les témoins des deux époux seuls les accompagneraient à la mairie et à l'église, mais les habitants de Saint-Joire s'étaient promis de leur donner une marque de sympathie en les suivant au temple.
Les achats étaient faits, la robe noire de Louise lui allait à merveille, et sa couronne
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de fleurs d'orang-er s'harmonisait admirablement avec sa fîg-ure pâlie et ses beaux cheveux blonds.
Trois dimanches de suite le curé avait an- EOBcé au prône l'union projetée entre Octave Henry, cultivateur, et Louise Mourol, finissant toujours par cette phrase, que si quelqu'un connaissait quelque empêchement à ce mariag-e, on devait l'en avertir, mais sans y apporter d'obstacle par malica ou sans raisons sérieuses.
La cérémonie avait été fixée au ving-t m-îi. La veille, un soleil brillant inoniail la campagne ; les lilas dans les jardins étaient tout verts ; dans les bois, de vénérables chênes retardataires formaient de grandes taches noires au milieu du fouillis de verdure qui couvrait le sommet des collines.
La plus grande activité régnait dans les champs. On voyait les cultivateurs bêcher, labourer, conduire le fumier. Comme le lendemain devait être un jour de repos, chacun se mettait en avance.
Le maître-autel était tout préparé par le sacristain, les ressorts de ses grands cierges fonctionnaient admirablement bien. L'autel
de la Vierg-e, arraDg-é par des jeunes ûlles amies de la mariée, étail orné de dentelles, de vases de flears artificielles, dont elle avait fait présent.
Le Veni creatov avait été répété ; comme tout le monde, les camarades de Louise voulaient autant que possible lui faire oublier pour un instant le souvenir douloureux de la mort de son père.
Dans la soirée, les vieux habits des hommes, les robes de cérémonies des femmes furent tirés des armoires. Ce fat avec use espèce de fièvre que chacun s'endormit, attendant le lendemain avec impatience.
A huit heures du matin, le ciel était d'un bleu intense; c'est à peiue si on apercevait quelques lég-ers nuag-es blancs flottant dans l'espace. Le soleil inondait de ses rayons la vallée et donnait à la rivière, aux feuilles des arbres, aux ardoises des tons chauds et brillants.
L'activité que l'on remarquait la veille dans la campac;ne avait fait place au calme. Dans les terres, les charrues restaient immobiles, devant les portes les voitures décharg-ées, ran-
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gées, ne devaient pas servir de la journée. On entendait dans les écuries les chevaux hennir; ces pauvres bêtes paraissaient étonnées du repos qui leur était accordé.
Par les croisées ouvertes, laissant entrer à flots dans les chambres l'air et la lumière, on voyait des jeunes filles en jupon court, les bras nus, la chemise montant jusqu'au cou, donner un dernier coup de fer aux collerettes, &UX manchettes, aux bonnets. Elles faisaient avec soin disparaître le moindre pli et tuyautaient avec amour leur coifî'ure. D'autres, plus avancées, debout devant un miroir, passaient le peigne à travers leur chevelure luxuriante, la tressaient et en formaient d'énormes chignons.
Dans les rues, des blanchisseuses affairées portaient chez leurs clientes des montagnes de linge empesé. Les rares invités se rendaient au domicile de la future mariée.
A dix heures sonna le premier coup de cloche, ce fut le signal du départ. Un des frères de Louise la conduisait, le marié était àcôlé d'une vieille parente, les témoins et les autres proches parents suivaient deux par deux.
Tout le monde était sur la place de la mairie pour voir la jeune mariée. On se bousculait un peu, mais à la fin chacun finit par se caser.
Le maire attendait, ceint de son écharpe, son petit code à la main.
Quand Louise entra à la mairie, on s'aperçut qu'elle était fort pâle et qu'elle s'appuyait avec force sur le hras de son frère ; mais on attribua cela à l'émotion.
— Pauvre Mourot! disait on dans les groupes, serait-il heureux s'il pouvait voir sa fille!
Le g-arde-cbampêlre offrit g-alamment des chaises aux époux, mais lorsque le maire se leva, il fut impossible à Louise de faire un mouvement.
Ses yeux étaient cerclés de noir, la sueur perlait sur son front, son visag-e était d'une pâleur livide. Les assistants inquiets l'eatou-' raient. On crut que c'était le manque d'air qui causn.it son indisposition ; une croisée fut vite ouverte. Elle prit k mnin d'H- nry et la serra avec force :
— Il me semble que je vais mourir! mur ra-t-elle.
Henry et ses frères l'entouraient, elle les embrassa.
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— C'est fiai, je vais rejoindre notre père, adieu !
Un cri de douleur s'échappa de toutes les poitrines. Louise venait en effet de rendre le dernier soupir.
On avança un brancard et le cadavre encore chaud y fat déposé. Le public fut attéré en voyant cette belle jeune fiile étendue, les yeux à demi fermés, sa bouche dessinant presque un sourire, ses mains jointes sur la poitrine, latèle lég-èrement penchée sur l'épaule. C'était un spectacle effrayant que cette morte en habit de mariée. Au moment où le triste convoi traversait la place, les cloches sonnèrent joyeusement le troisième coup. Le prêtre attendait.
Ce fut un frémissement g-énéral lorsqu'on entendit ce g-ai carillon accorapag-nant le convoi. Vite quelqu'un courut à l'église pour faire cesser la sonnerie, et deux heures après quand le décès fut bien constaté, les mêmes cloches firent enlendre un g'ias funèbre annonçant qu'un fidèle venait de mourir.
UNE LETTPtE ANONYME
Celte seconde catastrophe d-ins la même famille à un intervalle aussi court répandit dans le pays une ag-ilalion facile à comprendre. A tort ou à raison personne ne crut à une mort naturelle. Comme son père, Louise avait été assassinée. Pour elle on s'était servi du poison au lieu du poignard.
Quel était le misérable qui s'acharnait ainsi après toute une famille? Il fallait évidemment qu'il eut un intérêt bien grand à 1 3, mort de Mourot et de ses enfants pour risquer lui-même son existence.
De nouveau le jug-e d'instruction, le procureur du roi et le juge de paix de Gondrecourt
revinrent à Saiat-Joire. On s'informa; mais les informations les plus sérieuses n'aboutirent à aucun résultai.
Du malin au soir une foule presque menaçante slationcail devant la maison deMourot; il est probab'e que si l'auteur ou les auteurs du double crime s'étaient trouvés là, ils eussent passé immédiatement de vie à trépas. La loi de Lynch leur etit été appliquée dans toute sa rig-ue'. r.
On avait fait rautop?ie du corps; les deux médecins chargés de cette triste besog-ne admettaient l'empoisonnement, mais ils n'étaient pas d'accord sur les substances employées.
Un procès-verbal fut dressé et les restes de Louise furent transportés au cimetière au milieu d'un concours immense de population,
Henry, pris d'un accès de folie lorsqu'on descendit le cercueil dans la fosse, disparut, et le lendemain on retrouva son cadavre dans rOrnain. Quoique s'élanl suicidé, l'Eglise ne lui refusa pas ses prières.
Les événements que nous venons de raconter s'étaient passés du vingt au vingt-cinq
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mai. Le ving-t-neuf, M. du Mirel se trouvait encore à Saint-Joire, lorsqu'il reçut une lettre ainsi conçue:
« Vous cherchez, monsieur le. jug-e d'instructructioD, l'auteur de la mort de Mourot et de sa fille. Vous l'avez sous la main. C'est un de ceux qui vont se partag-er sou hérilag-e. Si vous voulez vous en donner la peine el reg-arder dans le jardin, vous verrez quelques pieds de cig-uë au milieu du cerfeuil. Si cela ne peut vous mettre sur la trace du ou des coupables, au moins serez-vous fixé sur le genre de poison employé à l'égard de Louise Mourot. »
Le jug-e d'instruction ne dit rien, mais il télégraphia au préfet de police de vouloir bien lui renvoyer l'agent Simon.
Quelques jours après, le policier descendait de la diligence à Bar-le Dac et allait frapper à la porte de M. du Mirel.
Le digne magistrat était dans de mortelles inquiétudes; aussi, lorsqu'on lui annonça que quelqu'un désirait lui parler, fit-il entrer immédiatement.
— Eh bien! monsieur Simon, s'écria-t il, vous savez ce qui nous arrive?
— Non, monsieur, mais je m'en doute. Un membre de la famille Mourot est mort?
— Oui.
— Oa n'a pas perdu de temps.
— Une pauvre fille qui allait se marier !
— Alors cela ne m'étonne plus. Si nn avait laissé s'accomplir le mariag-e, le mari eût pu hériter, tandis qu'il n'y a que les frères et les sœurs,
— Vous avez toujours les mêmes opinions qu'il y a trois mois?
— Toujours, monsieur.
— J'ai reçu une lettre anonyme, L'ag-ent ne répondit pas.
— Je vais vous la communiquer, et vous verrez ce qu'on doit en penser.
Il lui passa la lettre.
M. Simon la prit et regarda l'écriture; c'était un g-riffonnag"e, un mélange incohérent de toutes les lettres de ra!phabet formant des mots assez difficiles à lire,
— Le drôle est plus fort que je n'aurais supposé, dil-il.
— Quoi! vous croyez que c'est Hubert qui a écrit celte lettre ?
— Oui, monsieur.
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— Je me suis informé, il ne sait ci lire ni écrire. A dix-huit ans c'est à peine s'il pouvait tracer quelques bâtons sur une feuille de papier.
Si Hubert avait écrit en belles lettres moulées comme il sait le fsire, nous le tenions.
— Pourquoi ?
— Parce que ce travail, preuve de patience, eût pu être comparé aux écritures diverses des babilsnts du villag-e; mais le drôle s'est méfié, son barbouillag-e ne ressemble à rien et ne peut pas servir à grand'chose dans nos recherches.
— Je vois que nous tournons df^.ns le même cercle.
— Je vous demande pardon, monsieur; que les enfants Mourot fassent interdire leur cousin et qu'ils demandent son admission dans un asile d'aliénés. Autrement, Hubert a encore quatre crimes àcommeltre; alors à ce moment peut-être pourra-t-on le prendre lorsqu'il jugera à propos de se g-uérir de sa folie.
— Je vais faire appeler les hériiiers Mourot, tenez-vous à ma disposition, surtout que personne ne sache ce que vous ê-.es venu faire ici.
Simon s'inclina et sortit.
ou LA CRÉDULITÉ S' AFFIRME
Le surlendemain les deux fils Mourot et leurs sœurs arrivaient à six heures du matin chez le juge d'instruction. Ils furent introduits dans son Cîbinet, et à peine assis, M. du Mirel leur demanda s'ils avaient des soupçons sur quelqu'un.
La réponse fut nég-alive.
— Connaissfiz-vons cette écriture? dit-il en leur montrant la lettre.
Tous les quatre regardèrent la missive dénonciatrice. Le juge qui les observait ne vit que l'indignation peinte sur leurs visages lorsqu'ils eurent lu cette accusation qui disait si nettement quel était le coupable. S'il avait
pu concevoir quelques doutes, ils furent en tièrement dissipés.
— Nous n'avons jamais vu personne écrire de celle façon, répondit l'aîné des frères Mourol.
— Ne croyez-vous pas que voire cousin Hubert pourrait-être l'auteur du double crime qui a fait dans votre famille deux victimes?
— Oh! monsieur! s'écria l'une des jeunes filles, ce pauvre garçon qui nous aime tant!
— Puisqu'il est insensé?
— De toutes les qualités que la folie lui a fait perdre, il ne lui est resté qu'un grand sentiment d'affection pour nous.
— Oui, mademoiselle. Mais il y a tant de genres de folie, que quelquefois on voit l'êlre le plus inoffensif commettre, sans y attacher d'importance, les crimes les plus odieux.
— Nous connaissons Hubert, il ne ferait pas souffrir u» insecte : j'en appelle, du reste, au témoignage de ma sœur et de mes frères.
Tous les trois s'inclinèrent en signe d'assentiment.
M. du Mirel continua :
— Dans tous les cas, je crois qu'il serait prudent d'éloigner pour quelque temps Hu-
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bert de Sainl-Joire. Ou il a commis îe crime, il faut alors l'empêcher de recommencer; ou il y est tout à fait élrang-er ; si, comme vous le dites, il vous aime beaucoup, alors vous devez éviter, dans son intérêt bien entendu, de le laisser aller tous les jours rôder à l'endroit où votre père a été assassiné. Cette fidélité au souvenir ag-g-rave son mal et vous fait souffrir.
— Alors, monsieur, qu'y aurait-il à faire?
— Peu de chose. Faire constater la folie, ce qui ne serait pas difficile, et demander son transport dans un hospice d'aliénés ou dans une maison de santé.
— Cela demande réflexion-, car, enfin, ce pauvre être est inoffensif, il ne g-êne personne et tout le monde criera contre nous si nous faisons ce que vous nous conseillez.
— Réfléchissez y bien, mademoiselle; surtout, ne perdez pss de temps et ne vous occupez pas de ce que le monde dira, il y va de votre existence à tous les quatre.
Je vous ai avertis, continua M. du Mirel, vous ne voulez pas me croire, c'est votre affaire; la justice ne peut pas vous prolég-er malgré vous !
Aussitôt qu'ils furent sortis, le juge fit appeler M. Simon : celui ci lui lança un reg-ard inlerrog-aleur, M. du Mirel fit un sig-ne de tête.
— Je m'en doutais, murmura l'ag-ent.
— Dans tous les cas restez ici, il faut surveiller ce fou. Allez demain vous promener. vers Trévenay et Saint-Joire. Autant que possible il faut que la justice mette la main sur le coupable ; elle ne doit pas, elle ne peut pas être jouée!
M. du Mirel avait prononcé ces dernières paroles avec une certaine animation ; l'agent le quitta et alla se promener sur le bord de la rivière en songeant à Hubert et à la naïveté de ses futures victimes.
Le lecteur s'est aperçu que le policier expédié de Paris à M. du Mirel n'était pas le premier venu. En effet il avait reçu une certaine instruction, mais son caractère l'avait empêché de suivre aucune carrière.
Etudiant en médecine, il s'était disputé avec ses professeurs ; employé dans une administration, il avait voulu, — peut-être avec raison, — en remontrer à ses chefs qui le prièrent
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d'aller porter ailleurs ses conseils; eng-ag-é volontaire il était parvenu rapidement au grade de sergent; une faute de discipline le fit casser. Il demanda à ses parents de le racheter et, ses instincts l'empêchant de se fixer quelque part, il entra dans le service de sûreté. La chasse à l'homme lui plaisait, aussi jouit il bientôt d'une certaine célébrité. Qu'un caissier se sauvât avec une somme importante, on mettait M. Simon à ses trousses et les journaux tenaient le public au courant de ses moindres démarches.
L'ag-ent Simon vient d'arriver à Londres; l'ag-ent Simon vient de s'embarquer à Liverpool; ensuite les mêmes feuilles annonçaient qu'il était débarqué à New-York poursuivant toujours un g-ibier humain qui, après bien des marches et des contre-marches, se trouvait arrêté au moment où il y songeait le moins.
M. Simon n'avait donc pas été longtemps à deviner le vrai coupable dans l'affaire Mourot. Mais le plus difficile restait à faire. En face de l'entêtement des enfants ne voulant pas croire que la folie de leur cousin ftit simulée, il fallait employer de nouveaux
moyens pour forcer le coupable à se livrer lui-même. Voiià pourquoi M. Simon était Rong-eur en suivant pédeslrement la rouie qui conduit de Bar-le-Duc à Lig-ny.
Aussi la beauté de la nature l'iatéressait fort peu en ce moment. Quoique flâneur par tempérament, il ne reg-ardait pas les monta gnes couvertes de vig-nes avec leurs sommets couronnés de forêts. Il déjeuna à Ligny à l'hôtel de la Poire d'Or et essaya de causer avec quelques habitués de la table d'hôte; mais Lig-ny était trop loin de Sainl-Joire pour pouvoir y recueillir quelques renseig-nements; ce ce fut donc qu'à Trévenay que des campag-nards loquaces lui parlèrent des enfants Mourot. Le nom d'Hubert fut à peine prononcé, on ne le traitait que de pauvre innocent dont la folie s'était accrue par la mort de ses parents. M. Simon comprit que sa tâche serait plus difficile encore devant ce parti pris de plaindre Hubert.