GG LA SIRÈNE
— Quand on ne sait rien, continua-t il, on n'accuse personne.
— Pourtant vous avouez que le criminel reste ici?
— Oui.
— Il faut qu'il ait un grand intérêt à la raorl de tous les membres de la famille Mourot.
— C'est vrai; mais que peut-être cet intérêt?
— Dame! un héritage.
— Oui, mais il y en a encore quatre à faire disparaître, et ils sont sur leurs gardes.
— Parfaitement. Supposez pourtant que par le plus grand des hasards le juge d'instruction ait dit vrai, et qu'Hubert soit coupable vous voyez qu'ils ne sont pas du tout sûrs de vivre encore demain malgré toutes leurs précautions.
— C'est vrai, si Hubert était intelligent, mais c'est uninnocent. Tenez, le voilà.
En effet, la porte venait de s'ouvrir et de livrer passage à l'idiot. Coifîé d'un bonnet de coton, le col de la chemise déboutonné, une pipe toute noire entre les dents, les bras ballants, son regard vague se porta sur la siciété et s'anima un peu en voyant sur les tables des
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consommations de toutes sortes. Ses joues flasqaes se tendirent lég-èrement et une espèce de sourire parut sur ses lèvres. Oa l'entoura, on le félicita et le jug-e d'instruction ne fut pas éparg-né. Il but à se griser et sortit en titubant.
— Tu es ivrogne, mou bonhomme, murmura M. Simon, je te pincerai.
A minuit, le cabaretier fit évacuer son établissement; l'ag-ent qui s'était fait préparer un lit resta seul el ne tarda pas à se coucher.
— Huberl jouit de la onfiance générale, se dit il; nous verrons combien de temps durera encore cette colère contre la magistrature. Il est certain que si l'on me connaissait je n'en aurais pas pour deux heures à vivre.
Heureusement que per.^onne ne se doute de la mission que je remplis.
Hubert se sentait vaguement deviné; tout ce qu'il entendait ne laissait pas que de l'inquiéter sérieusement. Il avait compris qu'une grande prudence unie à une audace excessive était nécessaire. Il joua donc son jeu en conséquence. Ecoutant ce qui se disait, il sut bien vite que le juge d'instruction était seul de son
avis; le jug-e de paix, ses parents, tous les habitants le plaig-naient ; il devait donc profiter de la première occasion favorable pour arriver définitivement à son but ; cela lui était relativement facile, ayant pour complice l'aveug-Iement g-énéral.
Il mangeait avec ses cousins, faisait leurs courses et soig-nait leurs animaux. Un soir, il partit à six heures, rentra chez lui et sj coucha. Le lendemain, aussitôt habillé» il se dirig-ee, selon son habitude quotidienne, vers la maison Mourot, Un public nombreux s'y trouvait rassemblé. La mort était encore une fois venue visiter le local maudit; deux de ses habitants avaient déjà rendu le dernier soupir, il ne restait plus que les deux frères dont la coEslitution robuste luttait énerg-iquement contre des soufiFrances qui paraissaient intolérables. Un médecin était là qui essaya de questionner Hubert, mais il n'ea put rien obtenir, il avait l'air encore plus idiot que d'habitude. D'j reste, au moment où on l'interrog-eait, Hubert tomba comme foudroyé sur le sol. Comme les deux malheureux, il fut pris de vomissements atroces et il fallut aussi le soi-
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g-ner. Le mot d'empoisonnement était dans toutes les bouches, et l'on attendait avec une impatience fiévreuse le résultat des soins donnés par le médecin.
Enfin, un des frères eut un instant de calme et raconta que la veille ils avaient mangé des champig-nons.
— Hubert en a mang-é aussi? demanda le docteBr.
— Oui, monsieur.
Désormais la cause du mal était connue, mais la g-uérison pour les survivants n'était rien moins que probable. Les deux frères expirèrent à peu près au même moment ; quant à Hubert, on le transporta presque mourandans une maison voisine.
La justice eut encore à faire une besog-ne assez désagréable, mais l'enquête ne fut pas loDg-ue ; la cause de la mort des enfants Mourot était connue, il ne s'agissait plus que de voir si cette mort était le résultat d'un accit dent fatal ou d'un crime subitement commis.
M. du Mirel laissa l'agent à Saint Joire.
Simon av£it assisté au convoi et écouté ce que le public nombreux, réuni pour cette
triste cérémonie, pensait de ce nouveau malheur frappant la même famiile.
— La fortune accable Hubert, disait un habitant de Saint-Joire à son voisin, quel malheur qu'il soit fou ! Ce serait un excellent parti.
— Il peut g-aérir encore, répondit le voisin.
— Oui, à son âg-e, rien n'est désespéré.
— Les médecins ne l'ont jamais condamné.
— C'est vrai, mais il restera toujours quelque chose de sa folie. Si on le laisse absolument libre de ses actions, il est capable de vouloir épouser la fille Lotteau.
— Oh! non, c'est une de ces manies comme en ont souvent les insensés. Hubert admire celte femme, parce qu'elle est grande et forte, comme il en admirera une autre à cause de sa petitesse.
La conversation s'arrêta la. M. Simon, qui n'en avait pas perdu un mot, chercha dans la foule le cultivateur avec qui il avait fait connaissance en buvant à l'auberg-e de Saint- Joire.
Il le prit par le bras et lui demanda avec une indifférence apparente ce que c'était que la Lotteau.
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Le paysan se mit à rire :
— La LoUeau, dit-il, c'est la bonne amie d'Hubert.
— Mais comment entendez-vous cela?
— Oh ! en tout bien, tout honneur ! Le pauvre g-arçon ne song-e nullement à courir le g-uilledou ; du reste, il est trop laid et trop bêle pour charmer une jeune fille.
— Quel âge a M"« Lolleau?
— Vingt-huit ans à l'automne.
— On ne dit rien sur son compte?
— Heu ! heu ! vous savez ; il y a toujours bien quelque cancan par-ci par-là, mais personne ne peut rien assurer de positif,
— Vous me la ferez voir.
— Quand vous voudrez. Elle est la voisine d'Hubert ; si elle est chez elle, tous pourrez la regarder tout à voire aise.
Lorsque les quatre cercueils furent couverts de six pieds de terre, la foule se retira lentement, passant encore devant les fosses et jetant sur le sol remué quelques g-outtes d'eau bénite.
Simon et son ami traversèrent le village, arrivèrent dans une petite ruelle bordée de
chaque côté par quelques maisons peu importantes. L'un de ces immeubles était la propriété d'Hubert, un autre qui lui était contig-u appartenait à Virginie Lotteau. Le paysan fil remarquer à Simon une grande et robuste fille qui arrivait du côté de la campagne et allait passer à côté d'eux.
— Voilà votre affaire ! lui dit-il.
D'un simple coup d'oeil l'agent avait fait le signalement de Virginie ; ayant obtenu de son compagnon ce qu'il désirait, il lui offrit sa part d'une bouteille de bière et le quitta pour se livrer plus tranquillement à ses réflexions.
On pourrait s'étonner de la facilité de Simon à obtenir des détails sur le compte des individus qu'il surveillait ; mais nous ferons observer que le campagnard lorrain est plus confiant, plus loquace que l'habitant de la Seine-Inférieure. Il ne connaît pas ces réponses à double sens qui ne veulent dire ni oui ni non et n'engagent pas celui qui les fait ; ces finesses lui déplaisent, ou plutôt ne sont pas dans sa nature. Simon pouvait donc tout à son aise causer et interroger sans exciter les soupçons de personne.
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Il fut obligé de remonter à plusieurs années pour être fixé sur la date de la liaison qu'il supposait exister entre Hubert et la fille Lotteau, mais il n'obtint que des renseignements incomplets.
Chaque fois qu'il rencontrait Hubert, l'idiot avait l'air de le narguer avec son regard bête, toutefois cette idée de l'agent ne reposait sur rien. A Saint Joire, personne, nous l'avons dit, ne se doutait du rôle qu'il remplissait. Il essaya de nouer des relations avec sa future proie; le gourmand Hubert se montra sensible aux attentions dont il était l'objet, mais il soutint parfaitement son rôle et rien dans sa conduite ou dans ses paroles ne put donner aucune prise à M. Simon, qui se vit forcé, à son grand regret, d'attendre qu'uneimprudence d'Hubert le lui livrât pour ainsi dire pieds et poings liés.
Il resta donc à l'auberge, se promenant, faisant quelque fois des absences de plusieurs jours ; et, dans ses entrevues avec M. du Mirel il se montrait parfois désolé.
— Du courage, lui disait le juge d'instruction, le criminel ne nous échappera pas ; quoi qu'il fasse, nous le forcerons dans ses retranchements.
VIRGINIE LOTTEAU
Le lecteur a depuis longtemps compris qu'Hubert est l'auteur des crimes commis avec une rapidité si effrayante dans le villag-e de Saint-Joire. Nous allons donc remonter le cours des événements et voir le moment où l'assassin s'est trouvé lié avec la fille Lotteau, et jusqu'à quel point cette dernière l'a aidé dans la perpétration de ses forfaits.
Le père de Virginie, homme brutal et ivrogne, avait fait mourir sa femme de chagrin. Resté seul avec sa fille, il l'avait élevée dans les principes les plus détestables. Sa maison était le rendez-vous des garçons qui cherchaient à s'amuser. On y buvait, on y jouait
en caclielle, el, quand l'arg-enL manquait, le blé, l'avoine ou la farine servaient d'enjeu.
Le père Lotleau élait aussi receleur et braconnier; lesg-ardes le redoutaient et n'osaient jamais lui dresser un procès-verbal : ils se contentaient d'enlever de la rivière ses eng-ins de pêche ou des bois ses collels ; aussi, lorsqu'il mourut en 1845, chacun poussa un soupir de soulagement. Les parents allaient donc être tranquilles, sur la conduite de leurs fils, et les timides représealanls de l'aulorité n'auraient plus à craindre pour leur exislence.
Virginie avait vingt- deux ans à la mort de son père. Grande, robuste, la poitrine fortement développée, les yeux noirs et brillants, les lèvres épaisses el le teint coloré, elle ne craignait pas un homme et se chargeait au besoin de le rosser.
Mise au banc de l'opinioa, il lui élait difficile, sinon impossible de trouver à se placer chez un cultivateur; elle ne put compter que sur son inlelligence pour vivre. De la succession paternelle il lui était resté une petite maisDn entourée d'un jardin a?sez grand planté d'abres fruitiers. Il fallait qu'elle vécût de ce maigre patrimoine; mais, aussi
avare que son père s'éiait montré prodigue, elle ne voulait pas vendre sa propriété.
L'été, elle allait g-laner dans les champs ou cueillir dans les bois des merises, des prunelles dont elle faisait de l'eaude-vie, de l'herbe dent elle nourrissait quelques chèvres et qu'elle faisait sécher pour l'hiver.
Lorsque la gelée avait durci la terre et que la neige couvrait la campagne, Virginie ne restait point inaclive. Tous les jcurs elle allait dans la forêt ramasser le bois mort, ce qui lui permettait de vendre l&poi-tion, que lui allouait la commune. Elevée dans un milieu plus moral, elle eut fait une excellenle ménagère, mais dans sa position elle ne pouvait que devenir un fort mauvais sujet.
D3S godelureaux villageois, attirés pour sa beauté, essayèrent d'obtenir €es bonnes grâces; quelques soufflets bien appliqués suffirent, pour les tenir à dislaace. Si Virginie se montrait aussi dure, ce n'était point par vertu, c'était parce qu'elle ne voyait aucun profil à tirer d'une liaison avec quelques vaniteux.
Hubert était son voisin, nous avons raconté plus haut ses manies ; d'abord elle n'y fit pas
altenlion, ce ne fut que lentement qu'elle devina ce qu'on pouvait tirer de cet être bizarre.
Hubert n'était pas seulement avare, le sentiment de la luxure était porté chez lui au plushaut degré. Ses cousines le tenaient à distance et puis il avait peur de Mourot ; sa superbe voisine le fascinait , et lorsqu'elle était dans son jardin, dans les chaudes journées de la belle saison, il restait des heures entières à la reg-arder, caché derrière la haie qui séparait leurs propriétés.
C'est qu'en effet Virginie était superbe avec son jupon court laissant voir tout entières deux jambes magnifiques, quelquefois nues, et sa chemise de grosse toile dénouée qui emprisonnait mal sa poitrine ferme et blanche comme un bloc de Carrare.
La jeune fille s'aperçut de ce manège et le fit durer assez longtemps. Hubert lui parlait, mais d'une façon gauche; elle vit qu'il n'oserait jamais lui faire de déclaration; calculant ses chances et décidée à tout, elle reçut d'abord dans son jardin son amoureux voisin, le laissant s'approcher, lui prendre la taille, quelquefois l'embrasser. Enfin un jour qu'Hubert ne voulait pas la quitter, elle lui dit :
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— Tu sais comment je traite ceux qui veulent être trop familiers avec moi?
— Oui, tu leurs donnes des calottes.
Si je ne t'en ai pas allongé, c'est que je t'aime mieux que les autres.
Hubert eut un éblouissement.
— Comment, tu m'aimes? s'écria-t-il.
— Non. Mais si tu veux je t'aimerai.
— Que faut-il faire?
— Je te le dirai demain.
— Oh! non! pas demain, tout de suite.
Et il la saisit dans ses bras ; sentant son cœur battre contre le sien, il était réellement fou.
Virginie se dégagea, le força de rentrer en lui disant :
— Sois prudent. Viens cette nuit, à deux heures du matin, passe par la porte du jardin, elle ne sera fermée qu'au loquet.
Hubert avait la fièvre. A deux heures il franchit la haie sans bruit, trouva la porte entr'ouverte et entra. Il connaissait la maison, il frappa à la porte de la chambre de Virginie, située au rez de-chaussée, donnant sur le potager; on ne pouvait donc voir de la rue aucune lumière.
Hubert s'arrêtapourcomprimerles battements de son cœur. Au plafond noir était suspendue une lampe de fer qui éclairait faiblement la pièce. Le parquet était de la g-laise battue, dans un coin se dressait une mauvaise armoire en bois blanc peint en roug-e, et en face le lit où se trouvait la Lotteau. Elle s'assit quand elle vit entrer son voisin ; le voyant rester debout et immobile, elle lui dit de prendre une chaise.
Hubert frissonnait à côté de cette splendide créature ; ce fut elle qui entama la conversation :
— Tu dis donc que tu m'adores ?
— Oui.
— Et les Mourot?
— Oh! eux, je les déteste. Ils sont riches et ils me méprisent.
— Il faut te veng^er.
— Comment?
— S'ils te maltraitent, tue les.
— Et la justice?
— Par exemple! est-ce qoe tu en es encore là. On y met le temps; on s'arraag-e à ne pas attirer les soupçons, et puis les héritages...
— Mais ils sont cinq.
DE l'augoxxe 81
— Qu'est-ce que cela fait? Es-lu décidé à faire ce que je te dirai ?
— Oui; cependant...
— Comme tu me reg-ardes. Eh bien, je t'accorderai ce que j'ai refusé à tant d'autres.
Hubert avait compris.
— Et cous nous marierons, dit-il, quand nous aurons réussi.
— Je l'espère bien. Cependant si tu manquais à ta promesse?
— Je le jure!...
— Oh! pas de serments. Je compte sur ton intérêt à défaut de ton amour.
— Tu ne crois donc pas que je l'aime?
— Si, mais tu sais, lorsque tu seras riche peut-être chercheras-tu à m'évincer, mais je ne me laisserai pas traiter en petite fille.
— Pourquoi ces menaces?...
— Je ne menace pas, je te préviens.
— Ne nous querellons pas, occupons-nous plutôt de notre affaire.
Hubert se montra pressant et passionné; mais la jeune fille le tint à distance ; avant de se livrer elle voulait accroître encore la passion de l'idiot. Durant quinze jours, il la poursuivit partout ; quelquefois il la menaça;
elle sut résister aux menaces et dompter cette espèce de brute qui s'attachait à elle. Pour bien dresser Hubert, la Lotteau le recevait souvent avec des démonstrations de tendresse, puis, quand la passion était chez lui arrivée à son paroxysme, elle le forçait de partir. Il se roulait par terre, pleurait; l'impitoyable femme le faisait se relever d'un coup de pied, elle lui ordonnait de rire et d'essuyer ses larmes ; il obéissait. Ses yeux devenaient secs, sa iarg-e bouche s'ouvrait laissant voir une double rang-ée de dents formidables. Elle le dressait à bien remplir son rôle d'idiot; il faut dire que la fece stupide d'Hubert se prêtait merveilleusement à ce qu'on exig-eail de lai. Flattant ses manies, elle le poussa à contiauer ses petits larcins de morceaux de bois, de pierres, de chiffons, de vieux papiers qu'il voyait devant les maisons ou dans les rues. On riait à Saint-Joire de ces manies qui ressemblaient fort à la folie, chacun laissait faire, sauf à aller reprendre le bois si la bûche était trop g-rosse.
— Il devient déplus en plus fou, se disait-on en le voyant fureter dans les tas d'ordures et en retirer des tessons de bouteilles, des assiettes
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fêlées ou des os. Virg-inie l'oblig^ea ég-alement d'apprendre à lire et à écrire. Ce fut pour lui un travail plein de difficultés. A recelé du villag-e, qu'il avait fréquentée étant enfant, le maître d'école, malg-ré sa bonne volonté, lui avait appris les lettres de l'alpiiabet avec beaucoup de peine et n'était arrivé à lui faire lire les mots imprimés sur les tableaux qu'après des années de patience. Quant à l'écriture, Hubert traçait des sig^nes qui ressemblaient, en y mettant de la bonne volonté, aux caractères phonétiques.
Son habileté se développa et en un an il finit par posséder une écriture moulée et par lire couramment. Virginie, qui suivait ses progrès, l'empêchait d'en tirer vanité et personne dans le villag-e ne se doutait de ce qu'il était capable de faire. Aux yeux de tout le monde même il accentuait encore, si c'était possible, son air niais; il riait bêtement lorsque les enfants couraient après lui et se moquaient de sa tournure. Il se contentait de se retourner vers ses persécuteurs, de dessiner, avec ses g-rands bras, des gestes de lélég-raphe aérien, de faire rouler ses g-ros yeux dans leur orbite; les polissons affectaient alors une peur terri-
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ble, se sauvaient et Hubert courait après eux. Quelquefois, le misérable essayait de se révolter contre le joug* qui lui était imposé ; dans ces instants, il devenait presque fou, sa force prodig-ieuse était décuplée et il enlevait la Lotteau dans ses bras vigoureux. Mais la rusée fille, connaissant son pouvoir sur la brute quir emportait, finissait, à force de sang-froid, par se débarrasser de ses dangereuses obsessions. Cependant, elle voyait arriver le moment où elle serait obligée de céder à Hubert. Elle savait qu'elle jouait une forte partie et que si le soi-disant idiot l'abandonnait et allait raconter sa victoire on en rirait à Saiat Joire. Cette perspective de devenir un objet de moquerie la retenait; enfin elle surmonta sa répugnance; pour devenir riche elle se dit qu'il fallait beaucoup risquer et qu'en somme on avait pour elle si peu d'estime que quelques plaisanteries ne devaient pas l'épouvanter.
PROJETS CBIMIXELS
La pos-essiou n'amorlit pas la passion d'Hubert : au contraire. Amant d'une des plus belles allés du canton, il en avait la tête à l'envers; aussi accepta-t-il toutes les propositions qu'elle lui fit dans leur intérêt commun.
Personne ne se doutait de leurs relations intimes, ils étaient donc tranquilles de ce côté. Une nuit d'automne, Virginie dit à Hub3rt:
— Il est temps de commencer notre campagne.
— Que faut-il faire?
— On te traite mainten^ml d'idiol; t^s parents eux-mêmes disent que tu es pret'que fou : il faut le devenir tout à fait.
86 LA smÈXE
— Pourquoi cela ?
Elle se pencha à son oreille el lui expliqua son plan.
— C'est superbe ! s'écria-t-il.
— Oui, mais auras-tu assez de patience?
— Comment ! pour te satisfaire d'abord, pour me veng-er ensuite et après pour hériter d'une fortune. Oh! oui, j'en aurai de la patience.
Quelques jours après, Hubert devenait encore plus maniaque, on remarquait en le plaig-nant qu'il baissait ; au bout de deux mois, pour tout le monde il était complètement fou. Ses parents firent venir deux médecins qui constatèrent la folie et déclarèrent g-ravement que, ce genre d'insanité n'offrant aucun dang-er, on pouvait laisser le sujet entièrement libre.
Pendant deux ans, les relations d'Hubert et de la Lotteau continuèrent sans exciter les soupçons. Ils préparaient lentement leurs projets et attendaient le jour propice pour le mettre à exécution. Recueillant les moindres bruits, ils étaient toujours au courant de l'opinion, savaient ce qui se disait, et, comme on ne se gênait pas devant Hubert, il racontait à sa maîtresse ce qu'il avait entendu.
DE l'argonne 87
Avec une habileté infernale, celle-ci ménag-eait ses faveurs el maintenait son amant dans un état de surexcitation perpétuelle.
Ce fut Virg-inie qui l'avertit un soir que le moment était venu. Ils en causèrent toute une nuit el se séparèrent en convenant qu'à la première occasion favorable Mourot serait assassiné.
Le malheureux se livra lui-même en annonçant qu'il allait faire une course jusqu'à Gondrecourl.
— Il fait bien froid, avait fait observer l'aînée des filles.
— J'ai une limousine, et puis la distance n'est pas longue: c'est une affaire de quelques heures.
— Quand pars-lu?
— A midi.
— Ta seras cblig-é de marcher la nuit.
— Sans doute.
— N'auras -tu pas peur?
— Non.
— Je redoute pour toi un accident.
— Lequel?
— Je ne sais pas. Mais j'ai peur.
88 LL SmÈN!3
— Ta n'es qu'une grande enfant.
— C'est possible. Mais, si tu voulais me faire plaisir, tu relarderais ton voyage.
— Pourquoi?
— Il me serait difficile de te l'expliquer: C'est un pressentiment...
— Bien peu justifié, tu en conviendras.
— Enfin pour m'êlre agréable, retarde de huit jours.
— Non.
— Que mon frère t'accompagne alors.
— Il n'a pas le temps.
La jeune fille avait les yeux pleins de larmes, elle se jeta au cou de son père, insista de nouveau pour qu'il difî'érât son départ, mais tout fat inutile, Mourot déclara qu'il se mettrait en roule la lendemain.
Hubert avait écoulé celle conversation d'une oreille attentive. Il attisait le feu avec une indifî"érence affectée, retournant les tisons et en faisant sortir des milliers d'étin- .ç^Iles ; il surveillait en même temps la cuisson de pommes de terre posées sur le brasier incandescent. Il retourna chez lui en pressant le pas, ne fit que traverser sa maison et
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alla frapper à la fenêtre de Virg-inie, qui vint lui ouvrir.
Elle s'aperçut qu'il était assez animé.
Tu as du nouveau? lui demanda-t-elle.
— Oui.
— Une occasion se présente !
— Demain.
— A quelle heure?
— Je ne sais pas. Mais ça ne fait rien. Mourût va à Gondrecourt et revient le soir.
— Dans la nuit?
— C'est probable. Il ne quitte Saiat-Joire qu'à onze heures du matin ou midi au plus tard.
— Alors, tu es décidé?
— Tout à fait.
— Tes mesures sont prises?
— Non. Mais il ne faut pas longtemps pour se préparer,
— Que comptes-tu faire?
— J'irai dans le bois, au tournant de la roule, attendre Mourot.
— Ensuite?
— Je suis plus fort que mon cousin. Mon-<3outeau suffira.
— Surtout pas de cris.
— Ne crains rien.
Hubert prit un couteau à lame assez longue, le repassa avec soin et en posa la pointe sur le cou de Virg-inie qui recula presque effrayée :
— Ne plaisante donc pas ainsi, lui dit-elle.
— Ne crains rien. C'est pour te montrer où je frapperai Mourot.
— Auras-tu la main sûre?
— Tu peux m'en croire.
— Oui, mais après ton cousin?...
— Nous verrons à envoyer les autres le rejoindre.
— Il faudra être prudent,
— Nous le serons.
Les deux bandits se couchèrent. Il fallait bien prendre un peu de repos avant de se mettre à l'atroce besog-ne qu'ils préparaient.
Hubert, on le voit, n'avait plus besoin d'être excité: l'avarice, la lubricité, la haine étaient pour lui des stimulants plus que suffisants. Il quitta sa maîtresse de bonne heure, rentra chez lui et se rendit chez Mourot où il déjeuna. Il aida son parent à atteler sa voiture.
DE l'argonne 91
— Si lu emmenais Hubert, dit à son père la jeune fille dont les terreurs ne s'étaient pas dissipées.
— Tu m'ennuies, avec tes craintes! dit assez vivement Mourot, qui sauta dans sa carriole et fouetta son cheval qui partit au trot.
Hubert eut peur un instant. S'il était obligé d'accompag-ner son cousin, le crime se trouvait remis forcément. Il resta chez ses parents une partie de la journée et rentra chez lui à sept heures du soir. Il soupa, se vêtit chaudement et partit pour accomplir son sinistre projet. Nous avons raconté plus haut comment il l'avait exécuté.
Après avoir laissé dans le fossé du bois le cadavre de son cousin et le cheval sur la route, Hubert avait pris le chemin vert où l'agent Simon, avec le îiair d'un véritable policier, l'avait suivi jusqu'à sa rentrée dans le taillis. En arrivant à la lisière de la forêt, Hubert écouta si personne ne suivait la route. 11 ne fallait pas qu'il fût vu.
N'entendant aucun bruit, il franchit en deux bonds énormes la larg-e chaussée, ne
voulant pas laisser sur le givre l'empreinte de ses pas. Simon n'avait pis vu celte trace, mis l'eût il aperçue qu'il lui, aurait été impossible de riea deviner. Hubert, en sautant, avait-il eu la précaution de ne poser sur le .sol que la pointe des pieds.
L'assassin prit par la prôirie, suivant les rangées de peupliers el de saules têtards qui le cachaient de leur ombre épaisse, et arriva à Saint-Joire en suivant l'Ornain.
Il entra dans son jardin en franchissant la h?àe et respira.
Sa première visite fut pour Virginie.
— Elle m'attend, se dil-il.
En effet un filet de lumière traversait une fis.^ure de la porte.
Hubert frappa tout doucement; les planches tournèrent lentement sur leurs gonds rouilles. La Lotteau parut dans i'entre-bâillement, laissa entrer l'assassin et referma la porte avec les mêmes précautions.
Un feu de bois flambait dans l'âtre et éclairait la pièce.
Hubert prit quelques débris de vieux papiers et alla les enfoncer dans les interstices des planches mal rabotées qui formaient la porte.
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— Que fais-lu? lui demanda Virg-inie.
— Je bouche les fentes pour empêober que la lumière s'aperçoive du dehors.
— Mais toutes les nuits, tu le sais bien, nous laissons le feu allumé.
— Oui. Mais, comme toutes les nuits, ae ressemblent pas à celle-ci, nous avons k prendre des précautions.
— C'est donc fini?
— Il y a trois heures.
— Il est mort ?
— Bien mort.
Hubert s'assit sur un escabeau, la jeune fille en fil autant, et il lui raconta, dans tous ses détails, le crime qu'il venait de commettre,
Virg-inie écouta cet effroyable récit avec le plus g-rand calme.
— De la prudence ! lui dit-elle, lorsqu'il eut terminé, voilà notre affaire commencée; il s'agit à présent de ne pas nous compromettre et d'en finir avec ta famille.
— Cela demandera du temps.
— Peut-être. Une occasion peut se présenîer, nous en profiterons. Il est l'heure de nous séparer.
Hubert, falig-ué au moral et au physique
embrassa sa maîtresse, et les deux bandits se quittèrent, heureux d'avoir réussi dans une partie de leur entreprise.
Le jour commençait à paraître, le froid était toujours vif, le vent sifflait, le givre couvrait les plantes de stalag-mites brillantes. Hubert se coucha et dormit jusqu'à dix heures. Virginie, plus ag-itée, ne put fermer l'œil ; de sa chambre elle entendait les passants aller et venir, écoutait avec attention ce qui se disait, et bientôt, aux pas plus pressés, aux conversations plus animées, elle comprit que le cadavre de Mourot était découvert, que chacun courait vers l'endroit du crime. Elle sortit à midi et se mêla à la foule. Elle vit Hubert fixant sur le cadavre ses yeux hébétés d'où s'échappaient deux ruisseaux de larmes.
— Il est habile, se dit-elle, et dépistera toutes les recherches.
Lorsque l'émotion produite par la mort de Mourot fut un peu calmée, Hubert et laLotteau songèrent au moyen de se débarrasser des membres encore vivants de la famille de la victime. Ils avaient suivi avec soin tous les détails de l'instruction, écoulé ce qui s'était
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dit, commenlé les bruits qui avaient couru et préparé leur plan en conséquence.
Au mois de mai tout était décidé.
L'assassinat n'était plus possible ou au moins devenait très-dang-ereux. Le poison aussi terriDle que l'acier et moins compromettant, devait cette fois être employé.
L'individu poig-nardé peut lutter, le sang* qui s'échappe à flots pressés d'une plaie béante tache les habits et laisse des traces révélatrices; les deux bandits le savaient.
Dans les campagnes, quoiqu'on ig-nore les premiers principes de la chimie, les vertus de certaines plantes sont parfaitement connues. Dans tous les jardins on cultive des fleurs, des racines qui, séchées, sont employées pour soig-ner et g-uérir différentes infirmités.
Les plantes nuisibles ne sont naturellement l'objet d'aucun soin, mais sur certains sols elles poussent toutes seules.
On sait par exemple que la fleur appelée casque en lang-age vulgaire est un poison très-violent si, par imprudence, on en presse la tige entre les dents; que les têtes de l'œil trempées dans l'eau bouillante donnent à cette eau une puissance soporifique qui peut
faire mourir celui qui en boirait une certaine quantité; que la cig-uë, qui ressemble au cerfeuil, croît dans les terres humides, et que souvent, si l'on confie à un enfant le soin de préparer la nourriture de la famille, il te trompe, mêle aux lég-umes quelques tig-elles de la plante vénéneuse et empoisonne d'un seul coup plusieurs personnes; qu'enfin dans les bois des variétés de champig-nonssont excessivement dang"ereus3s et qu'il faut une g-ràude habitude pour savoir les disting'uer.
Hubert et Virginie n'avaient donc qu'à choisir.
— Tu as l'air assez niais pour qu'on comprenne une erreur de ta pari; charg-é de préparer le pDlage à tes cousins, mêle un peu — même beaucoup — de ciguë à leurs légumes.
— Ce sera facile, il en pousse dans leur jardin.
— Cette fois encore es-tu décidé?
— Tout à fait.
— Tu es courageux et je l'aime!
En disant cela, la belle fille, avec ses cheveux tombant en cascades dorées sur ses épaules de marbre, embrassait l'insensé qui posait sur les chairs palpitantes ses lèvres desséchées.
— Nons serons riches ! rug-it-il.
— Oui.
— Et nous pourrons à la face de tous afficher notre amour.
— Patience!
— Ne crains rien. Tu verras qi^e je ne me compromettrai pas.
— J'y compte bien.
— Alors, nous serons propriétaires de terres, de près et de vig-nes; moi on ne m'appellera plus « innocent » et toi on ne te traitera plus « de fille. »
Lesurlendemain, cet abominable projet était mis à exécution et réusissait pleinement, comme nous l'avons vu.