‹ La sirène de l'argonneChapitre 8 sur 27 · L HERITAGE · texte numérisé non relu

L HERITAGE

L'aveug-leraenl de tous, qui était presque de la complicité morale, ayant écarté les soupçons aui auraient pu porter sur Hubert, il devenait tout naturellement l'héritier de la famille Mourot.

On fit venir plusieurs médecins qui le visitèrent, l'auscultèrent, et, après plusieurs réunions où furent scientifiquement discutés tous les cas par lesquels peut se manifester la folie, ils constatèrent, à l'unanimité, qu'Hubert avait totalement perdu la raison, qu'on ne pouvait, sans dang-er pour lui et peut être pour les autres, le laisser libre.

La mort de ses parents avait fait disparaître

dâ sou cerveau la dernière éliacello d'intellig-ence, et il devenait presque impossible de ramener ce malheureux être h un élal moral qui lui permit de rester sans être entouré de soins attentifs et de tous les instants.

Lorsque le prccèî-verbal constatant la folie fut signé par tous les médecins, on procéda à la nomination d'un conseil judiciaire chargé d'administrer la fortune d'Hubert et de payer l'établissement où il serait transporté.

Il fut décidé qu'on lui laisserait encore pour deux jours la liberté dont il jouissait.

— Ne brusquons pas trop les choses, dit un des docteurs; d'un instant à l'autre, la folie douce peut se changer en folie furieuse: c'est ce qu'on doit avant tout éviter.

■Ses confrères partagèrent son opinion. Hubert sortit, regardant en l'air, pleurant et riant tout à la fois, confirmant les médecins dans leurs idées.

Il se dirigea, en faisant de nombreux détours, vers sa maison et les paysans qui le rencontraient le plaignaient tout haut, lui offraient des douceurs, le regardaient avec commisération, lui disant qu'il ne saurait jamais ce qu'il avait perdu par la mort inat-

tendue de ses parents. Le misérable écoutait tout, mettait tout à profit, et, malgré la fatigue énorme qu'il éprouvait, il se prêtait complaisamment à ce qu'on exigeait de lui sans manifester la moindre impatience.

Il était riche, son avarice était en partie satisfaite, les menaces les plus terribles auraient été impuissantes pour le faire sortir du rôle difficile qu'il s'était imposé.

Arrivé chez lui, il se jeta épuisé sur sa couche et s'endormit. Il avait eu d'abord la précaution de fermer sa porte à clef. Il ne voulait pas être vu pendant son sommeil ; quelques paroles en rêvant pouvaient dévoiler sa conduite, mettre la justice sur la voie et détruire un échafaudage si laborieusement étage de crimes et de mensonges.

Minuit sonnait lorsqu'il s'éveilla. La sueur perlait sur son front, sa chemise était humide, ses cheveux hérissés, il avait rêvé; les événements de la journée avaient tellement frappé son imagination que, malgré son sang-froid, toutes ses victimes étaient sorties de leurs tombes et avaient lentement défilé devant lui.

D'abord, c'était le malheureux Mourot

étendu dans son cercueil, enveloppé d'un suaire avec sa large blessure au cou d'où s'échappaient des flots de sang".

Les bras du cadavre avaient remué, ses yeux s'étaient ouverts, l'enveloppe qui l'étreig-nail s'était déchirée sous l'effort des mains. Le couvercle du cercueil, se soulevant lentement, avait laissé passer un bras. Les longues pointes qui attachaient les planches criaient. Puis la terre elle-même s'était soulevée et Mourot s'était dressé de toute sa hauteur dans le trou sombre que la nuit rendait encore plus profond.

Hubert poussait des cris rauques en voyant ce cadavre entièrement nu, les pieds dans un cercueil plein de sang, avec un grand drap rougi , suintant , laissant échapper une légère vapeur ros^^e.

Les bras s'écartèrent, i.-^ mains se posèrent de chaque côté de la fosse, ^^ ^°''P^ émergea et fui bientôt sur la terre noii ®- ^^ ^^ dirigea vers quatre autres fosses fraîchem. '°* remplies, laissant sur le gazon une iongue Ij.'^^^^^ ^ang-lante ; et, au fond de ces fosses, Huba ^^ ^^^ ^n même temps se reproduire le fait qui IV^^^it terrorisé à propos de Mou/Qt. Les cercueils ,«6

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soulevèrent, la terre s'entr'ouvrit, et les cadavres se dressèrent au bord des trous béants.

LesjeunesfiUesélaient couvertes de leurs amples chemises blanches, et les hommes enveloppésdansleurssuaires qui traînaient sur terre comme de long-s manteaux. Les reg-ards étaient fixes, les paupières ne remuaient pas, et des yeux s'échappaient des rayons qui miroitaient dans la nuit comme les lames aig-rës des poig-nards.

Les morts longèrent le mur de l'ég-lise, sortirent du cimetière, arrivèrent à la porte delà maison d'Hubert qui s'ouvrit toute seule et vinrent se rang-er en cercle autour de son lit. Ce fut à cet instant qu'il s'éveilla.

Il écouta sonner les heures. Le bruit du bronze lui faisait mal aux oreilles. Il fut assez long-temps à se remettre de la terreur qu'il venait d'éprouver et remua les bras dans tous les sens pour éloig-ner de lui les fantômes.

— C'est ég"al, dit-il, j'ai eu fièrement peur. Pourvu que je ne rêve pas dans la maison où on va me transporter. J'espère être plus calme à l'avenir.

Sortant de sa chambre, Hubert se dirig-ea vers

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le jardin de laLotteau, qui l' attendait chez elle. Il lui raconta les incidents de la journée.

— Que comptes-tu faire? lui demanda-t-elle.

— Ce qu'ils voudront.

— Mais encore!...

— Peut-êtremefera-l-on conduire àFains.

— Et tu y resteras?

— Naturellement.

— Il faudra trouver le m-yen d'en sortir.

— C'est une question de temps. Mais nousne pouvons prendre trop de précautions. Dans un an, dix-huit mcis au plus tcrd, je serai g-uéri.

— Et puis?

— Dcme ! aussitôt libre, nous nous marierons.

La conversation changea et Hubert raconta à sa maîtresse le rêve qu'il venait d'avoir.

— C'est la dernière nuit que nous passons ensemble, lui dit-il.

— Tu n'as plus peur?

— Non.

— C'est que, tu comprends,' une phrase, un mot, un sig-ne peut te conduire à i'échafaud,

— Je n'aurai plus à subir d'inspection comme celle d'aujourd'hui. Vrai, il faut voir la tête

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bien solide pour résister à une consultation de médecins.

Les deux complices s'embrassèrent. Hubert ne pouvait se détacher de sa maîtresse. A la fin il se décida à sortir et se prépara à tout événement.

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