III. Le Catholicisme et les Sciences Naturelles
A. — Le Matérialisme.
Après vous avoir promené dans les régions froides et nuageuses de la métaphysique, j'ai hâte de vous convier à jeter un coup d'œil sur le terrain plus varié et plus riant où fleurissent les Sciences Naturelles, auxquelles une coutume qui commence à disparaître dormait le nom de Sciences tout court, de même qu'elle réservait le titre de savants à ceux qui les cultivent. Leur territoire est fort différent de celui qu'occupent les Sciences Religieuses. Les doctrines des unes et des autres n'ont dès lors que peu de points de contact et les collisions ne sont pas fort à craindre, surtout si les naturalistes et les théologiens se maintiennent dans leurs sphères respectives. Malheureusement il ne le font pas toujours : bon nombre de confhts viennent de là. Je n'ai pas à parler ici des incursions que les thélogiens ont faites parfois sur le terrain scientifique : elles n'ont pas toujours été heureuses. Mais je dois vous parler de l'invasion des savants dans le champ réservé à la Religion. La plus formidable équipée de ce genre fut le Matérialisme. Je le range parmi les erreurs des savants, car je doute qu'aucun philosophe digne de ce nom ait jamais professé cette doctrine.
Vers le milieu du siècle dernier, la Chimie, ayant enfin trouvé sa voie, y avait fait des pas de géant ; la Physique poursuivait rapidement ses conquêtes. En même temps, les Sciences Biologiques parvenaient à donner une explication mécanique de certains phéno-
mènes qu'on avait cru jusqu'alors exiger des forces d'un ordre plus élevé. Ces circonstances firent éclore dans quelques cerveaux l'espérance que Ton pourrait "bientôt expliquer l'Univers tout entier en fonction de matière et de mouvement ; que les atomes et leurs combinaisons sont l'alpha et Toméga de la réalité.
En ce qui concerne la sensibilité, les idées, la conscience, toute la vie psychique, la fausseté de cette conception est palpable. Il est impossible d'identifier des choses aussi radicalement différentes qu'un mouvement d'atomes et un état de conscience. Quant à dire que ce sont deux aspects différents d'une réalité inconnue, comme le veulent Spencer et Taine, c'est une contradiction de plus : on ne peut pas affirmer l'existence de ce qu'on ignore]
Le Matérialisme est aujourd'hui en pleine déroute. Son dernier défenseur, E. Haeckel, malgré le gros succès de ses publications, n'a pas réussi à émouvoir le monde scientifique. (( En l'écoutant, dit Oliver Lodge, on croit entendre la voix d'un survivant du miheu du XIX* siècle... C'est la voix d'un homme qui crie dans le désert, non pas comme celle d'un pionnier ou de l'avant-garde d'une armée en marche, mais comme le cri désespéré d'un porte-drapeau... abandonné par les bataillons en retraite de ses camarades, qui obéissent à de nouveaux ordres et vont dans une direction nouvelle et plus idéale. »
Non seulement la vie psychique, mais la vie organique elle-même se présente de plus en plus comme inexplicable par les seules forces physico-chimiques. L'absence de génération spontanée des êtres vivants les plus rudimentaires que l'on connaisse dans les cir-
constances actuelles les plus favorables ; le caractère absolument arbitraire des hypothèses relatives à l'existence iïéobiontes, c'est-à-dire d'organismes intermédiaires entre la matière brute et les êtres vivants inférieurs connus; les faillites successives de toutes les structures artificielles prétendument vivantes réalisées dans les laboratoires, confirment tous les jours davantage l'impossibilité de transformer la matière inorganique en matière douée de vie en dehors de l'influence de la vie préexistante et mettent, par conséquent, les matérialistes dans l'impossibilité d'expliquer l'origine des ôtres vivants. En outre, il y a aujourd'hui une école qui proclame hautement la nécessité d'un principe vital distinct de la matière pour l'intelligence des phénomènes de la vie organique. Mon savant collègue, M. le Chanoine Grégoire, a plusieurs fois et très opportunément attiré l'attention sur ce revirement d'idées et sur la confirmation qu'il apporte aux thèses spiritualistes qu'enseigne la Religion catholique. « Ce renouveau vitaliste, conclut-il dans l'étude qu'il a consacrée à ce sujet, prépare la voie et aplanit les obstacles pour une renaissance scientifique du spiritualisme. )> {Le Matérialisme contemporain et le Problème de la vie, p. 51).
B. — VEvolution.
Personne n'ignore la place importante que l'hypothèse évolutionniste occupe sur le terrain non seulement des Sciences Biologiques, mais des Sciences Naturelles dans toute leur étendue. Nous n'avons ici à prendre parti ni pour ni contre. Elle ne heurte nos croyances que lorsque, quittant le terrain
solide des faits, elle franchit les limites des hypothèses scientifiques, et, se posant en théorie métaphysique, prétend rendre compte de tout : de Texistence de la matière, de l'origine de la vie et de l'intelligence. Cest une entreprise au-dessus de ses ressources.
L'évolution est une série de changements et tout changement exige une cause. L'hypothèse évolutionniste ne peut donc pas avoir le caractère d'une explication finale : l'origine des choses lui échappe. Elle est, au contraire, dans son rôle, lorsqu'elle cherche à rendre compte, au moyen des forces inhérentes aux êtres matériels, des modifications qu'ils ont subies dans le cours des temps. Il n'y a en cela, est-il besoin de le dire, rien qui contredise la Doctrine catholique. Cette hypothèse entraîne, à la vérité, la conséquence que TUnivers n'est pas sorti des mains du Créateur tel qu'il existe aujourd'hui. Mais aussi cette conception ne nous estelle nullement imposée par la Foi. Que Dieu est l'auteur de toutes choses, cela est rigoureusement vrai, soit qu'il les ait produites telles que nous les voyons, soit qu'il ait créé la matière avec des forces capables de les engendrer. L'idée d'évolution dans ce qu'elle a d'essentiel, c'est-à-dire le déploiement progressif de l'ordre naturel implicitement contenu dans une situation primitive, se rencontre chez S. Augustin et chez S. Grégoire de Nysse. « Tout se trouvait en puissance, dit celui-ci, dans le premier acte créateur, comme si Dieu avait jeté la semence d'où devaient sortir toutes choses, tandis que les êtres particuliers n'étaient pas encore réalisés. » (Migne, t. XLIV, col. 77) « De même que la graine, écrit S. Augustin, contient d'une ma-
nière invisible tout ce qui, en se déployant successivement, constitue Tarbre, ainsi nous faut-il penser que le monde, lorsque Dieu a créé toutes choses à la fois, contenait tous les êtres que Dieu a faits... et cela bien avant que dans le cours des temps ils ne se développent tels qu'ils nous sont connus. )> {De Genesi ad litteram, 1. v. c. 23).
L'idée d'évolution bien comprise et renfermée dans ses limites nécessaires n'a donc rien d'incompatible avec la Doctrine catholique. J'ajoute qu'elle lui apporte une confirmation inattendue sur des points d'importance considérable.
Les philosophes discutent la question de savoir si Ton peut démontrer métaphysiquement que l'Univers n'a pas toujours existé, mais qu'au contraire, il a eu un commencement. Cette question a son importance. Non pas que la thèse de la non éternité de l'Univers soit nécessaire pour démontrer l'existence du Créateur, mais parce qu'elle est utile à cette fin. Car si l'Univers a commencé, il est absolument évident pour tout le monde que quelqu'un lui donné l'existence, puisqu'il ne la possédait pas auparavant, tandis que cela est moins immédiatement évident, surtout pour ceux qui ne sont pas habitués aux abstractions philosophiques, si l'on peut soutenir que l'Univers a toujours existé. ■^Quoi qu'il en soit, la Doctrine catholique affirme que l'Univers a commencé et n'est donc pas éternel. Or, l'évolution et particulièrement l'évolution telle qu'elle est réalisée dans la Nature, implique un point de départ, c'est-à-dire un commencement. Si l'Univers ne change pas ou s'il réalise un état d'équilibre mobile par la constance de ses mouvements, rien n'empêche, à
cet égard, de dire qu'il a toujours existé tel qu'il est; mais s'il change sans cesse et si ces changements constituent une progression dans un sens déterminé, il faut qu'il y ait eu un point de départ. Sans cela il est impossible de comprendre pourquoi les phases du progrès futur ne se sont pas encore réalisées. On a bien imaginé des théories d'évolution en cercle, suivant lesquelles l'Univers reviendrait à une situation identique après un certain laps de temps; mais ces théories de cataclysmes et de recommencements, outre qu'elles ne résolvent pas, au fond, la difficulté, sont contraires à la vraie notion d'évolution, qui comporte un procès continu et progressif dans son ensemble ; elles n'ont aucune base expérimentale et elles ne s'accordent pas avec la loi de la dégradation continuelle de l'énergie. (cf. Laminne. La philosophie de Vlnconnaissable, La théorie de VEvolution, p. 438 et suiv.)
Tout le monde connaît l'argument classique qui démontre l'intelligence du Créateur par l'ordre qui règne dans l'Univers. C'est la preuve la plus populaire de l'existence de Dieu et elle est excellente. Seulement, elle suppose admis que cet ordre si admirable et qui éclate surtout dans le règne organique, est contingent, c'est-à-dire n'existe pas nécessairement. Je ne dis pas que cela soit difficile à démontrer; mais les conceptions modernes nous en dispensent par le fait qu'elles nous montrent cet ordre non pas immuable et éternel comme les choses nécessaires, mais se réaUsant progressivement dans la suite des siècles.
J'emprunte à M. Bergson le titre de son livre qui fait en ce moment grand bruit et je dis avec lui : l'Evolution est créatrice î Mais puis-
qu'elle crée Tordre, il faut qu'elle soit animée par Tintelligence. Et comme cette intelligence ne se trouve évidemment pas dans les organismes qui la manifestent, comme ni la fleur ni Tanimal ne sont les architectes de leurs organes, il faudra de toute nécessité chercher en dehors de la chaîne des êtres matériels TEsprit qui les a conçus et auquel ils doivent leur existence. L'intelligence des fleurs dont M. Maeterlinck a dit de si jolies choses est en effet admirable, mais seul un poète peut se figurer qu'elle réside dans leur corolle. C'est en Dieu qu'il faut la chercher.
Il y a quelques jours, dans sa leçon inaugurale du cours de Biologie générale à la Sorbonne, M. Félix Le Dantec, dont l'athéisme est bien connu, déclarait franchement que la théorie nouvelle de De Vries sur les mutations brusques des formes vivantes dans l'évolution, et celle de Weismann sur l'absence de transmission héréditaire des caractères acquis par l'usage ou le non usage des organes, sont la ruine de ce qu'il appelle le Transformisme philosophique, celui qui refuse de reconnaître une intelligence dans le développement des êtres vivants. (Revue Scientifique, 14 novembre 1908). Or, la plupart des biologistes partagent en cette matière les idées de Weismann et de De Vries.
— Enfin l'idée d'évolution implique l'idée d'une perfection vers laquelle l'Univers tend et qui, par conséquent, si nous ne voulons pas renoncer au principe de causalité, doit se trouver à son origine.
Les conclusions que nous venons de tirer de la doctrine évolutionniste sont parfaitement et positivement en harmonie avec la doctrine cathoUque. Dieu réalise
dans rUnivers inorganique, dans le monde vivant^ dans rhuinanité, des formes d'existence de plus en plus parfaites à mesure que les temps s'écoulent. Si, malgré des défaillances dues en partie à l'abus de la liberté, la marche des choses est progressive, si l'humanité s'avance vers une destinée divine à laquelle parviendront les hommes de bonne volonté et si l'Univers matériel doit être sous une forme ou sous une autre entraîné dans cette ascension., cette évolution est possible parce que Dieu la mène et qu'il lui a donné l'impulsion initiale.
G. — UUnivers limité
Dans la mesure où les sciences naturelles ont qualité pour parler de cet objet, les lois physiques et les faits d'expérience ne nous permettent pas d'attribuer à l'Univers le caractère d'infinité qui convient nécessairement à l'Etre non causé, existant par lui-mômç.
Un commencement, c'est-à-dire une limitation dans la durée, est, nous venons de le voir, la conséquence de l'hypothèse évolutionniste. La loi de Clausius, qui affirme la transformation progressive des différentes formes d'énergie en chaleur diffuse, amène la même conclusion: cette transformation serait un fait accompli, si elle avait eu à sa disposition dans le passé un temps sans limites. Au point de vue expérimental, la génération spontanée n'existe pas; l'origine de la vie ne se manifeste donc pas comme l'effet de forces préexistantes, mais comme un point de départ absolu.
Les connaissances, très incomplètes encore, il est vrai, que possède l'Astronomie sur la forme du Monde, ainsi que la loi d'accroissement du nombre des étoiles
par ordre de grandeur, indiquent des linnites dans l'espace.
Les éléments qualitatifs de TUnivers, je veux dire les différentes formes d'énergie, sont d'intensité variable et se manifestent par conséquent comme limitées.
-4. Donc les Sciences Naturelles nous présentent TUnivers comme un être fini, contingent et par conséquent causé. C'est précisément ce qu'enseigne le dogme catholique, contrairement à certaines philosophies ; de sorte que ces sciences, dont, il y a un demi-siècle, quelques-uns rêvaient de faire le bélier qui renverserait l'édifice de nos croyances, en deviennent aujourd'hui l'un des soutiens.