IV. Le Catholicisme et l'Histoire
A. — L'Histoire de V Ancien Testament
Il nous reste à examiner la situation du Catholicisme sur le terrain des Sciences historiques. Le Catholicisme est un fait. Il a son origine dans le Christ, dans l'œuvre des Apôtres, origine d'apparence très humble, mais d'où devaient sortir bientôt, malgré tous les obstacles, des développements immenses. L'avènement de Notre-Seigneur fut précédé d'une époque d'acheminement : des formes religieuses provisoires, pleines d'attente et d'espérance s'établirent par Taclion divine parmi le peuple d'élite d'où le Rédempteur devait naître. Ainsi certains faits historiques se trouvent à la base de notre Religion et font par conséquent partie de la Doctrine catholique.
Ces faits historiques sont rapportés dans les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament et surtout dans les Evangiles : livres sacrés par les faits qu'ils relatent, livres sacrés encore par l'inspiration divine qui a présidé à leur composition. Ne confondons pas ce double caractère. Il y a des livres inspirés qui ne sont pas historiques, comme il y a des livres historiques dignes de foi qui ne sont pas inspirés. L'inspiration d'un livre garantit la vérité des faits et des doctrines qui y sont enseignés dans la mesure et dans le sens voulus par son auteur ; l'historicité d'un livre implique la réalité objective des faits qui y sont narrés. Il est donc possible de contester l'historicité d'un livre sans mettre en doute son inspiration. Certains interprètes ont cru pouvoir attribuer à l'auteur du quatrième Evangile l'intention d'écrire, non point une série d'évé-
nements qui se seraient réellement passés dans la vie du Christ, mais seulement des récits symboliques destinés à donner une idée de Faction surnaturelle de Noire-Seigneur sur les âmes. Cette manière de voir a été repoussée par la Commission Biblique, et cela vous montro que, même au point de vue de l'orthodoxie, il n'est pas loisible de nier le caractère historique dé n'importe quel livre sacré, quoiqu'on ne nie pas par là même son inspiration.
Cependant il y a, à cet égard, une distinction à faire entre les livres de TAncien et du Nouveau Testament. Il est essentiel à la Foi catholique que l'existence et le rôle du Christ aient été tels que les Evangiles les rapportent. Impossible d'en éliminer, non seulement la prédication, mais encore les miracles, la vocation et la mission des Apôtres, la naissance surnaturelle, la mort et la résurrection de Notre-Seigneur. D'ailleurs, abstraction faite des questions de modalité, les auteurs des évangiles sont connus, leur intention de rapporter des faits réels n'est mise en doute par personne, du moins en ce qui concerne les trois premiers. Nous ne disons pas que les Evangélistes furent des chroniqueurs, uniquement préoccupés de relater les événements. Il est manifeste, au contraire, qu'ils ont eu pour but de faire reconnaître dans le Christ, soit le Messie, soit le Rédempteur, soit le Fils de Dieu et que ces préoccupations les guident dans la disposition et le choix des récits et des discours. Mais ce but luimême, l'époque où ils ont écrit, leurs propres déclarations, l'interprétation unanime des contemporains, tout, en somme, nous indique que leurs œuvres sont bien réellement des monuments historiques.
Nous sommes loin, au contraire, d'avoir une telle évidence pour tous les livres de l'Ancien Testament. Beaucoup de faits qui y sont rapportés n'ont que des relations très peu déterminées avec nos conceptions religieuses. Nous ne connaissons souvent iii les auteurs de ces écrits, ni l'époque où ils ont été composés et il se peut, par conséquent, qu'il règne de l'incertitude au sujet du genre littéraire auquel ils appartiennent.
Faut-il les considérer comme de l'histoire proprement dite, ou bien l'auteur n'a-t-il eu en vue que l'enseignement moral ou dogmatique? Ce sont des questions qu'il n'est souvent pas possible de résoudre, mais aussi dont la solution n'intéresse pas, en général, la Foi. Que le livre de Tobie, par exemple, rapporte une histoire réelle ou soit une parabole, cela n'affecte en rien nos conceptions religieuses et l'enseignement qu'il contient est également consolant et édifiant dans l'une et l'autre hypothèse. La Commission Biblique a exprimé l'avis que les interprétations figurées ne doivent pa;s être admises à la légère, mais elle ne les repousse pas absolument, même dans les livres dont l'ensemble est historique, pourvu qu'on ait de bonnes raisons de les admettre et sauf décision contraire de l'Eglise.
Jo n'étonnerai personne en disant que parmi les exégètes catholiques contemporains, des tendances opposées se manifestent en cette matière, les uns s'attachant à l'interprétation littérale et rigoureuse des textes, d'autres s'en écartant davantage et plus fréquemment. Cette situation n'est pas nouvelle. (c Certaines choses, dit S. Thomas d'Aquin (in II d. 12 a. 2) n'appartiennent pas à la substance de la Foi et
n'ont avec elle que des rapports indirects par ce qu'elles sont contenues dans les Saintes Ecritures qui sont inspirées... Tels beaucoup de récits. Au sujet de ces choses, les Saints- Pères ont eu des opinions variées et ont interprété la Sainte Ecriture de différentes façons, i)
C'est surtout depuis que les Scienc-es historiques ont recueilli des renseignements, fort incomplets, d'ailleurs, sur les époques les plus anciennes, que les questions à résoudre et les divergences de vues se sont multipliées. Il y a là un vaste champ qui s'offre à l'activité des savants. Les catholiques y travaillent. Les pubhcations de l'Ecole de Jérusalem, par exemple, occupent une place des plus honorables parmi les productions scientifiques. Les travaux sur l'Ancien Testament de Bickel, des RR. PP. de Hummelauer, Knabenbauer, Condamin, de mon savant collègue M. le Chanoine Van Hoonackcr et de bien d'autres sont universellement estimés. Tout le monde a entendu parler de la législation du roi babylonien Hammurabi, contemporain d'Abraham, laquelle jette un jour si nouveau sur le code mosaïque. C'est un dominicain, le P. Scheil, qui l'a déchiffrée le premier et cela d'une façon remarquable. La nouvelle impulsion donnée aux études bibliques à Rome par Pie X fera croître le nombre des travailleurs
Quoique, comme nous l'avons dit, en ce qui concerne l'Ancien Testament, les questions débattues ne soient pas en général d'importance vitale, elles sont loin d'être indifférentes. En outre, les matières historiques sont parfois connexes avec des questions d'exégèse plus importantes, celles notamment
qui concernent les prophéties. Il est donc indispensable que les catholiques s'en préoccupent.
B. — L'Histoire Evangélique
C'est avant tout la vie du Christ telle que la rapportent les Evangiles, qui est le fondement historique du Gathohcisme ; non pas évidemment que tous les détails aient une importance essentielle, mais en ce sens, comme nous l'avons déjà dit, que le caractère de cette vie et ses principaux événements ne peuvent être mis en doute sans ébranler par sa base la Religion catholique.
L'historicité des Evangiles fut combattue dans les temps modernes d'abord par Strauss,, ensuite, dans une moindre mesure, par Renan et généralement par l'école rationaliste. La distinction entre le Christ de l'Histoire et le Christ de la Foi, ce qui veut dire en réalité le Christ de la légende a été récemment condamnée par Pie X parmi les erreurs modernistes.
D'après les auteurs italiens de la réponse à l'Encyclique Pontificale, cette distinction serait le résultat des études critiques ; ils protestent contre Tidée qu'elle leur serait suggérée par quelque théorie philosophique ennemie du surnaturel. Mais comment donc se fait-il que les arguments sur lesquels ils s'appuient — contradictions et préoccupations dogmatiques des Evangélistes — arguments qui s'appliquent aussi bien aux événements naturels qu'aux faits surnaturels de la vie du Sauveur, les amènent à rejeter en bloc tous les miracles, tandis qu'ils conservent, en général, le reste? « Los miracles et les prophéties,
déclarent-ils, (// programma dei Modernisa, p. 96), heurtent la conscience moderne bien loin de l'éveiller. » N'est-ce pas là une idée préconçue qui doit faire éliminer le surnaturel de la vie du Christ avant tout examen critique? La vraie situation a été parfaitement indiquée par Renan dans son Introduction à la Vie de Jésus. (( Ce n'est pas, ainsi s'exprime-t-il, parce qu'il m'a été préalablement démontré que les Evangiles ne méritent pas une créance absolue, que je rejette les miracles qu'ils racontent. C'est parce qu'ils racontent des miracles que je dis : Les Evangiles sont des légendes ; ils peuvent contenir de l'histoire, mais certainement tout n'y est pas historique. )> Renan ajoute, il est vrai, qu'on n'a jamais constaté de miracle. Mais il est bien clair qu'on n'en constatera jamais si l'on condamne à l'avance tous les témoignages qui en rapportent.
Voilà donc le véritable état de la question. La négation du caractère surnaturel de la vie du Christ n'est pas le résultat des études historiques, mais la conclusion d'une thèse de philosophie affirmant a priori l'impossibilité du miracle. Or, comme le disait très justement le leading article que le Times consacrait, le 28 décembre 1908, à l'histoire de Jeanne d'Arc : (( Il n'y a rien de plus antiscientifique que le refus d'admettre certains événements, parce qu'ils ne paraissent pas s'accorder avec une théorie, ou que le préjugé qui repousse les témoignages en faveur des faits auxquels l'on n'aime pas de donner son adhésion. Il est de l'essence de la méthode scientifique d'être appliquée avec impartialité... Or, il n'y a pas le moindre doute que, dans le cas de Jeanne d'Arc
comme dans beaucoup d'autres, des historiens soidisant scientifiques se sont montrés disposés à exagérer rimportance des témoignages qui semblent contredire le caractère merveilleux de son histoire au détriment de ceux qui lui sont favorables. Parce que rhistoire de Jeanne est merveilleuse, ils ont contre elle un préjugé qui est en réalité très antiscientifique. )) Et voilà comment il se fait que « depuis Voltaire jusqu'à Anatole France, on trouve des Français qui refusent de reconnaître dans la Vierge de Vaucouleurs une des gloires de leur pays. Au lieu d'écouter les témoignages qui la louent, ils accueillent avec empressement ceux qui l'insultent et préfèrent attribuer la délivrance de leur patrie au hasard aveugle qu'à l'inspiration d'une sainte. »
Pour en revenir aux Evangiles, Strauss sentait si bien que l'idée d'une histoire légendaire dans son ensemble ne s'adapte pas à un récit presque contemporain des événements, qu'il reculait la composition des Evangiles au second siècle. Lorsqu'on lui objectait que la mythologie païenne, à laquelle il comparaît l'histoire sacrée, est composée de légendes sans garanties, tandis qu'on ne peut contester l'information ni la bonne foi des écrivains bibliques, il répondait : « Cet argument serait, en effet, décisif, s'il était prouvé que l'histoire biblique a été écrite par des témoins oculaires, ou du moins par des hommes voisins des événements. )> (Vie de Jésus, Trad. LrrxRÉ, t. I, p. 79.)
Or, les études critiques les plus récentes et les moins suspectes de partialité ont confirmé l'opinion traditionnelle d'après laquelle ils ont été écrits dès le premier
«iècle let les synoptiques, peu de temps après la mort de Notre-Seigneur. Strauss a donc prononcé sa propre condamnation.
La vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ sont également attestées par S. Paul. Or, les critiques les plus sceptiques s'accordent tous les jours davantage à reconnaître Tauthenticité de la plupart des écrits attribués à cet apôtre qui déclare avoir fréquenté les disciples immédiats de Notre-Seigneur, Pierre, Jean et Jacques et avoir comparé avec le leur l'Evangile qu'il prêchait. Nous pouvons conclure que la critique moderne n'a pas ébranlé l'historicité de la vio du Christ, qui est la base du Catholicisme.