C. — L'Histoire de V Eglise
L'histoire des premiers développements de l'Eglise présente encore bien des points obscurs et qui les resteront peut-être toujours par suite du manque de documents. Ceux que nous possédons laissent sans aucun doute dans l'ombre des choses très-réelles et ne permettent de connaître que très imparfaitement certaines autres. Le Christ n'a-t-il pas comparé son royaume au grain de sénevé, qui n'est qu'une petite semence, mais qui germe, grandit et finit par devenir un grand arbre dans les branches duquel s'abritent les oiseaux du Ciel? Le développement vital de l'Eglise ne s'est pas accompli tout entier pendant la vie des Apôtres. Si certains organes n'ont apparu que plus tard, cela n'empêche pas qu'ils fussent contenus en germe dans l'enseignement et les institutions primitives. Sous quelle forme Tétaient-ils et quelles furent les premières phases de
leur croissance ? C'est ce qu'il est souvent impossible de savoir.
Mais si l'Histoire ignore parfois les débuts, elle découvre bientôt les progrès et à partir de ce moment, loin de se trouver en opposition avec la Doctrine catholique, elle lui apporte une confirmation éclatante. Elle suit d'un œil émerveillé le développement prodigieux de l'Eglise, elle constate à chaque époque sa vitalité inépuisable et son rôle bienfaisant. Comme l'affirmait fièrement Léon XIII, lorsque unissant le geste à la parole, il ouvrait toutes larges aux savants les trésors des Archives Vaticanes, TEglise n'a pas à craindre le jugement de l'Histoire impartiale. Les progrès de celle-ci ne font que mettre mieux en relief l'opiniâtreté avec laquelle l'Eglise a, de tout ternies, travaillé à sa double mission d'enseigner et de moraliser. Tout im la poursuivant sans relâche parmi les peuples qu'elle a conquis, elle envoie des légions de missionnaires répandre ces bienfaits sur les nations infidèles. Dites-moi si jamais organisme humain a réalisé quelque chose d'approchant?
Je veux bien que l'Histoire dévoile aussi les défauts des hommes qui ont fait partie de l'Eglise ou même qui ont été à sa tête, que dans l'accomplissement de sa tâche on puisse noter des lacunes et des défaillances, peu importantes d'ailleurs dans l'ensemble. Dieu qui a choisi les hommes comme instruments ne les a pas corrigés des défauts inhérents à leur nature. Il n'en est que plus merveilleux et, disons-le, plus manifestement divin qu'avec des moyens si imparfaits ait pu se réaliser une œuvre si grandiose.
N'oublions pas non plus qu'à côté des chré-
tiens ordinaires, Dieu a suscité dans l'Eglise des phalanges d'hommes héroïques, dont la perfection morale commande l'admiration. Qu'importe si l'Histoire démontre que la reconnaissance populaire a auréolé parfois la mémoire de ces apôtres, de ces saints, de légendes naïves; nous acceptons, à ce sujet, sans nous émouvoir, ses jugements. Si elle fait apparaître les grands hommes du Catholicisme moins nimbés de merveilleux, ils prennent d'autre part à nos yeux des contours plus précis qui permettent de mieux apprécier leur rôle glorieux, les difficultés qu'ils ont vaincues, l'influence bienfaisante qu'ils ont exercée. Vous voyez de nouveau, ici, s'ouvrir devant vous des perspectives magnifiques de travaux à faire. Ils viendront prendre place à côté de vrais chefs-d'œuvre qui, à notre époque, et dans notre pays, sont sortis de la plume des écrivains catholiques. En matière historique notamment, on peut se féliciter de ce qui a déjà été accompli; mais le champ est immense : il n'est pas à craindre que la moisson fasse défaut au bras des travailleurs.
V. Impuissance de la Philosophie à résoudre le Problème religieux.
La force d'une position ne dépend pas seulement de ses propres avantages, mais aussi de la solidité plus ou moins grande des positions ennemies. Nous venons de constater que la doctrine de TEglise est en mesure de résister aux attaques. Si maintenant nous nous demandons ce qu'il y a en dehors d'elle, s'il existe quelque part un corps de doctrines qui soit mieux que les siennes en harmonie avec le progrès moderne, qui soit également capable d'éclairer l'humanité sur sa route et de diriger sa marche, s'il y a un système qui ait réuni les suffrages du plus grand nombre des penseurs ou simplement d'un grand nombre d'hommes, il est évident que nous devons répondre : Non !
Ne parlons pas des autres sectes chrétiennes. Si depuis le jour de leur séparation, d'avec l'Eglise catholique, elles ont encore quelque unité de doctrine, cet accord — laissant de côté les négations — s'établit sur les vérités de notre Religion qu'elles ont conservées. Personne ne songe sérieusement à substituer au christianisme une autre forme de rehgion existante.
C'est, à proprement parler, aux philosophes modernes, à ceux qui parlent si dédaigneusement des conceptions médiévales et de la mentalité scolastique, qu'incombe la tâche d'édifier un système, de dire aux hommes ce qu'ils doivent penser sur les problèmes fondamentaux et qu'elle est la manière dont ils doivent ordonner leur vie. Or, où en sont-ils? Depuis Kant, on
se dispute sur la portée de nos connaissances. Entre agnostiques, idéalistes, absolutistes, positivistes, pragmatistes modérés ou ultrapragmatistes, c'est toujours de la même question qu'il s'agit. On citerait difficilem-ent deux philosophes en dehors de l'Ecole traditionnelle qui la résolvent de la même manière. Quand on se sera mis d'accord sur ce point fondamental, peut-être trouvera-t-on le loisir de s'occuper d'autre chose. En attendant, c'est en vain que l'homme chercherait auprès des philosophes modernes une lumière quelconque pour l'éclairer, lorsqu'il veut se rendre compte de son existence et comprendre le sens et le but de la vie. On nous presse d'abandonner nos convictions, sous prétexte qu'elles sont vieillies, mais qu'a-t-on à nous offrir à la place?
Je le sais, certaines âmes parviennent à se désintéresser du problème religieux. Absorbées par le souci de l'heure présente, entraînées par le tourbillon des affaires et des plaisirs, elles ne réfléchissent pas au-delà des événements au milieu desquels elles s'agitent. Sous prétexte qu'ils sont insolubles, elles négligent les problèmes qui dépassent l'expérience immédiate. Conformant à peu près leur vie à la morale chrétienne par habitude ou parce qu'elle est la morale courante, ces hommes ne se demandent jamais sur quelle base elle repose ni quelle autorité l'a promulguée. Tout entiers à la vie présente, ils ne songent pas à la vie d'au-delà. Mais cette attitude peu raisonnable, à coup sûr, ne peut convenir à ceux qui veulent vivre en êtres intelligents, réfléchir et comprendre.
On rapporte qu'au temps où St Augustin et s-es compagnons prêchaient lEvangile aux habitants de l'ancienne Angleterre, des chefs de clan délibérant sur la nouvelle doctrine, l'un d'eux s'exprima ainsi : « Parfois un oiseau pénètre la nuit dans nos salles de festin et à peine entré s'échappe. Pendant quelques instants il s'est trouvé dans la lumière, mais il sortait des ténèbres et y est retourné. Ainsi en est-il de nous. Ce qui précède la vie et ce qui la suit est une nuit obscure d'où nous sortons et où nous retournons. Si donc la nouvelle rehgion nous apporte quelque enseignement certain sur cet inconnu, je pense qu'il faut l'accueillir. »
Depuis lors, malgré les progrès qu'à réalisés l'homme, la situation n'a pas changé. C'est toujours l'Eglise qui lui apprend d'où il vient et où il va. Si l'on repousse le flambeau qu'elle offre, il faut se résigner aux ténèbres. Rappelez-vous la scène dramatique que raconte l'Evangile de Saint-Jean. Le Christ annonce aux Juifs le mystère de l'Eucharistie: (( Je suis le pain de vie descendu du Ciel ». Ils se récrient: (( Celui-là n'est-il pas Jésus, le fils de Joseph? Ne connaissonsnous pas son père et sa mère? Comment donc dit-il: Je suis descendu du Ciel? )) Jésus sans s'émouvoir, poursuit: « Si quelqu'un mange ce pain, il vivra éternellement: ce pain c'est ma chair que je livrerai pour la vie du monde. D Les Juifs protestent davantage: « Comment celui-là peut-il nous donner à manger sa chair?» Jésus reprend: (( Je vous le dis en vérité si vous ne mangez la chair du fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous.» Alors un grand nombre qui l'avaient suivi jusque là murmurèrent: «Ce langage est dur» et ils s'éloignèrent. Jésus, voyant
cela, s'adressa aux douze : a Vous aussi voulez-vous me quitter? » Et Pierre répondit: (( Maître, à qui irionsnous? C'est vous qui avez les paroles de la vie éternelle. ))
L'Eglise catholique poursuit ici bas la mission — je dirai mieux : prolonge la personne du Christ. Si nous la quittions sous prétexte que ses dogmes sont durs, où irions-nous? C'est encore elle seule qui possède des paroles de vie étemelle.
Ces paroles de vie, c'est le dogme catholique dont nous venons d'étudier les relations avec la Science contemporaine.