‹ La situation au Nord-OuestChapitre 5 sur 11 · LES COLONS · texte numérisé non relu

LES COLONS

Une autre cause de nos difficultés est venue du mécontentement des nouveaux colons, eux-mêmes. Le gouvernement, les sociétés de colonisation et autres ont publié à profusion desjbrochures plus ou moins exactes sur le pays et ses avantages. Le malheureux boom (fièvre de spéculation-) de Manitoba a aussi saisi le Nord-Ouest dans ses étreintes. Bien des gens ont vu dans ce pays la terre promise aux avides de richesses, avec ou sans travail. Attirés par ces séductions bien des gens sont partis pour le Nord-Ouest. Le pays n’était pas encore prêt à les recevoir en nombre. La fatigue, l’ennui, l’isolement, les contre-temps, d’autant plus sensibles qu’ils étaient imprévues, furent le résultat d’une immigration trop hâtive et commencèrent la série de déceptions, dont on voulut faire peser toute la responsabilité sur le gouvernement. Les fautes véritables firent croire aux fautes imaginaires. Le là, une disposition naturelles à un mécontentement général. Pour se venger on eut recours à des procédés regrettables. Les plU8 brillantes espérances étaient déçues. La fortune rêvée ne venait pas. Les difficultés réelles et nombreuses d’un nouvel établissement, au milieu de la solitude de l’absence de la famille, l’inquiétude de l’avenir et tout cela augmentait le malaise. Puis vinrent les gelées précoces. Oh ! que ces gelées ont fait de mal aux gouvernants et aux gouvernés ; sans le dire on agit comme si on en tenait les autorités responsables. On s’indigna, on fit des assemblées nombreuses et fréquentes, on dépensa tout ce que l’on sait dépenser d’éloquence dans un pays constitutionnel ; on ne voulait pas de révolte contre l’autorité, mais on voulait, une évolution quelconque ; l’agitation d’abord raisonnable, prit bientôt une autre forme. On fit des suggestions plus ou moins hardies ; on savait qu’il y en avait d’autres qui parleraient moins mais qui agiraient plus.

On ne voulait pas l’effusion du sang, mais on désirait ardemment l’ effusion des écus du trésor public. On ne pensait pas qu’en semant le vent on récolte la tempête.. La chose est tellement vraie, qu’à

présent que la tempête est un peu calmée et quelque violente qu’elle ait été, il est bon nombre de colons qui disent : “ Après tout nous y avons gagné, il nous faudrait quelque chose de semblable tous les dix ans ; nous étions ruinés et les affaires se raniment. Aussi tout le monde est d’une loyauté à mettre au défit celle de leurs Altesses Royales elles-mêmes. Oh ! misères des bassesses humaines, il est des gens qui ont poussé à la rébellion, qui se réjouissent des avantages matériels qu’elle leur a procurés et qui, pour dissimuler leur joie, sont les plus ardents à demander vengeance et à parler de loyauté. Le gouvernement doit connaître ce que je viens de dire, et il est bon que le pays entier le sache, afin que chacun porte sa part de responsabilité.

L’un autre côté, qu’on ne se méprenne pas sur la portée de mes assertions. S’il y a des colons qui ont joué un rôle indigne en tout ce qui a eu lieu, ce n’est que l’exception. Legrand nombre de ceux qui se sont plaints se sont contenfés de faire valoir leurs réclamations. 11 y a tout lieu d’espérer que la confiance renaîtra et que, si les gelées précoces ne les éprouvent pas trop, la prospérité sur laquelle ils ont compté sera leur partage. Je crois d’autant plus facilement à ce retour de la prospérité que l’expérience me persuade que la bonne Providence a toujours en réserve un dédommagement proportionné aux malheurs dont elle permet que nous soyons frappés. Depuis quarante ans que je suis dans le pays, bien des fois les choses m’ont paru assumer un aspect alarmant et chaque fois les causes mêmes de nos alarmes nous ont procuré des avantages inattendus.

LES METIS

En parlant des troubles du Nord-Ouest la pensée se porte naturellement sur les Métis et cette pensé a le double résultat d’exciter le mécontentement chez les uns et les plus ardentes sympathies chez les autres. Tous ceux qui me connaissent savent que j’aime la population métisse. Je me rangerai toujours du côté de ceux qui sympathisent avec elle. Avant de parler de la part prise par les Métis, dans le3 troubles du Nord-Ouest, je veux citer ici les paroles prononcées à leur sujet, par Lord Dufferin, en son discours d’adieux, à Manitoba, le 29 septembre 1877.

“ Il n’y a pas le moindre doute qu’une large part de bonnes “ dispositions qui existent entre les Peaux Rouges et nous-mêmes, “ est due à l’influence et à l’action de cette inappréciable classe “ d’hommes, les Métis, habitants et pionniers de Manitoba, (vifs “ applaudissements) qui combinant, comme ils le font, la vigueur, “ la force et l’amour des aventures, naturels au sang indien qui

u coule dans leurs veines, avec la civilisation, l’instruction et la u force intellectuelle qu'ils tiennent de leurs ancêtres paternels, “ ont proclamé l’évangile de la paix, de la bonne volonté et du “ respect mutuel, avec des résultats également avantageux au “ chef sauvage dans sa loge et au colon dans son chantier, (ap- “ plaudissements renouvellés. > Ils ont été les ambassadeurs entre “ l’est et Fouest, les interprètes de la civilisation et de ses exiu gences vis-à-vis de ceux qui habitent la prairie, tout comme ils u ont dit aux blancs, qu’elle est la considération justement due “ aux susceptibilités, à l’amour propre*sigSensible aux préjugés, au “ désir inné de justice la race sauvage. (Applaudissements con- “ tinués.) De fait, les Métis ont fait pour la colonie ce qui ne se “ serait pas accompli sans eux ; ils ont établi entre la population “ blanche et indienne, des sentiments traditionnels de bon vouloir “ et d’amitié, qu’il n’aurait pas été possible d’établir sans eux. “ (Applaudissements).”

Si les paroles précédentes avaient été mieux comprises, s: la ligne de conduite qu’elles semblent indiquer avait été suivie, le pays n’aurait pas eu à déplorer les maux qui sont venu fondre sur lui. Quand Lord Dufferin a visité Manitoba, heureusement pour l’honneur des Métis, il n’y avait pas de chars palais. Son Excellence a dû voyager comme on voyageait alors, et, tout naturellement, il a voyagé avec des Métis. Avec eux, il a parcouru la prairie, il a traversé la forêt, il a connu la charette et le canot d’écorce, il n’a pas dédaigné de parler avec ses guides. Sachant le français il n’a pas eu besoin d’interprète ; intelligent, il a compris la population ; homme d’état, il a dit au pays et aux aviseurs des représentants de Sa Majesté : voici le passé des Métis, leur utilité, quelques-unes de leurs nobles qualités ; voyez ce que vous devez faire à l’avenir.

Les suggestions du grand diplomate n’ont pas été comprises. On a mieux aimé continuer sur le ton donné par le soldat heureux qui est entré au Fort Garry longtemps après que les Métis lui en avaient ouvert les portes. Le colonel Wolseley avait traité les Métis de “bandits et de lâches.” Cette stupide assertion (c’est l’appréciation qu’en a faite le ministre de la justice d’alors) a fait son chemin. Un graud nombre de journaux l’ont répétée, les officiers de tous grades s’en sont inspirés; et au lieu de rendre aux Métis la justice à laquelle ils avaient droit, on en a souvent oublié, à leur égard les prescriptions les plus élémentaires.

Au lieu de les traiter comme des gentilshommes traitent tout le monde, on s’est permis à leur égard des grossièretés et des insolences capables de blesser les susceptibilités les plus légitimes. Un rude et dédaigneux ! I dont talkfrench, a souvent été l’unique

réponse à des demandes légitimes. On a oublié qu’étant les enfants du sol, ils avaient des droits particuliers. Si, au moins, on avait voulu se souvenir qu’étant le lien naturel, les intermédiaires les plus efficaces entre les sauvages et les blancs, leur concours était comme nécessaire ! Au lieu de se rappeler ce que dit Lord Dufferin et ce qui est vrai, en parlant de la paix qui régnait dans le pays, on a invoqué une prétendue Canadian Policy with the Indians , qui n’existait que dans l’imagination, puisque en réalité, le Canada ne fait que d’entrer en relation avec nos Sauvages.

Les tristes événements de cette année prouvent jusqu’à l’évidence, que ce sont les Métis qui maintenaient les tribus indiennes dans leur attitude pacifique. A la première rumeur de rupture entre les Métis et les autorités, les Sauvages se sont soulevés; ils se soulèveront encore, si des circonstances analogues se reproduisent.

Quant à la question de la prétendue lâcheté des Métis, je crois qu’elle a été résolue amplement!

Aï )rès ces réflexions et ce qu'il y a de connu officiellement, il m’est impossible d’exonérer les autorités de toute responsabilité. Depuis quinze ans, on aurait dû faire autrement qu’on n’a fait. Je le répète je ne suis pas homme de parti politique, mais je crois que les deux partis ont leurs responsabilités. On aurait dû et on aurait pu prévenir les troubles. Que n’a-t-on écouté ceux qui les prévoyaient et qui en ont averti qui de droit? Nos hommes d’Etat ont mon respect, mais l’erreur est trop commune parmi les hommes pour croire qu’ils ne pourront pas souffrir qu’une voix amie leur dise qu’ils se sont trompés.

D’ailleurs, la justice veut qu’on se souvienne qu’ils ne sont pas les seuls coupables. Les banquettes ministérielles sont au nombre de treize, mais les banquettes parlementaires se chiffrent par près de trois cents. Il est sans doute pénible et humiliant de savoir que des Ministres de la Couronne ont pu affirmer officiellement qu’il ne s’était jamais fait de démarches en faveur des Métis, soit par eux-mêmes, soit par leurs amis; mais, d’un autre côté, il est aussi bien pénible de savoir que les voix isolées qui se sont fait entendre dans les deux chambres de notre Législature, n’ont pas trouvé un appui assez influent pour forcera l’étude approfondie de la situation et des moyens de remédier à ce qu’il y avait de défectueux. Dire qu’il n’y a rien moins que l'effusion du sang et la dépense de millions, pour faire comprendre à ceux qui s’occupent de la chose publique, à quelque titre que ce soit, que non-seulement le Nord-Ouest est un vaste pays, mais qu’il y a là de vastes questions sociales, qui sont loin d’avoir reçu une solution satisfaisante !

On parle beaucoup delà puissance do la presse. C’est en effet, un très puissant levier. Mais les aborigènes de ce pays ont le droit de se demander si tous les organes de la publicité leur ont été utiles. En Canada, règles générales, les journaux se rédigent au point de vue de l’intérêt des partis politiques. Les uns attaquent le gouvernement sans la modération nécessaire pour produire un bon résultat. L autres, au contraire, le louent avec une ardeur encore plus regrettable que les attaques. Lire qu’aujourd’hui, il y a des journaux qui, pour déplacer la responsabilité, veulent rendre le vénérable Monseigneur Grandin, ses dévoués missionnaires et moi-même responsables des fautes commises à l’égard des Métis !

Les sssertions ridicules et mensongères font plus de tort que de bien à ceux que l’on veut servir et, par suite, sont très dommageables aux intérêts publics.

Page 1