BONNE ORGANISATION OUVRIÈRE
Il faut donc qu'il existe, pour maintenir les salaires à un taux élevé, supérieur au taux normal — en entendant par salaire normal un salaire proportionnel à la productivité — un élément de fait particulièrement puissant.
Or, il nous semble que cet élément n’est autre que la conception particulière, et d’ailleurs naturelle, que possède la classe ouvrière en matière de salaires, conception appuyée sur une organisation puissante, capable à l’occasion de faire valoir, sinon d’imposer ce qu'elle considère comme son droit.
Et les ouvriers considèrent comme un droit absolu toute augmentation de salaires, et toute baisse de salaire leur paraît une atteinte à ce droit.Cette conception s'explique d’ailleurs fort bien, si l’on considère qu'a une augmentation de salaire correspond pour l’ouvrier une augmentation de bien-être, qu’il se crée des besoins nouveaux, et subit par conséquent du fait d'une baisse de salaires une privation plus dure à
supporter que s'il n'avait jamais connu une condition
meilleure. Les mouleurs, en particulier, dont les salaires avaient doublé, non seulement s'étaient habitués à une vie plus large, se nourrissant mieux, payant plus régulièrement leurs fournisseurs, mais encore en étaient arrivés à se considérer comme une sorte d'aristocratie ouvrière, et auraient cru déchoir en consen-
tant à une baisse de salaires.
Comme le syndicat de Nouzon, qui avait fait ses preuves, et auquel sont affilés ‘ous les mouleurs, ne cachait pas sa manière de voir, et que, d'autre part, les patrons préféraient faire chômer leurs ouvriers plutôt que de réduire les salaires, pour cette raison simple que les chômeurs ne pouvaient se mettre en grève, et que les travailleurs n'avaient aucune raison de le faire, les salaires sont demeurés ce qu'ils étaient au moment des plus hauts profits patronaux, mais le nombre des chômeurs à augmenté dans des proportions considé-
rables, jusqu’à atteindre 50 0/0 dans certaines usines.
Nous avons d’ailleurs cru intéressant de faire le calcul suivant,dans un certain nombre de fonderies : Nous avons multiplié le nombre des chômeurs d’une fonderie par le salaire moyen annuel d’un mouleur travaillant dans cette fonderie. Et nous avons constaté que la somme ainsi obtenue, qui représente exactement la diminution du fonds des salaires,est à peu près propor-
tionnelle h la diminution des bénéfices de la fonde-
rie (1). Ce qui serait une application intéressante de la théorie du fonds des salaires. On pourrait l’exprimer par la formule suivante, en appelant :
F— le total des salaires payés en 1906.
F' le total des salaires payés en 1908.
B le bénéfice patronal de 1906.
B' le bénéfice patronal de 1908.
C la différence entre F et F’.
D la différence entre B et B’.
Fr CON C Br MT) CONCLUSIONS. — En résumé nous pouvons tirer de
cette brève étude sur la situation des mouleurs de Nouzon les conclusions suivantes :
1° Les diverses théories des salaires peuvent expliquer la hausse des salaires.
2° La théorie de la productivité peut seule expliquer les différences entre les salaires d’une même classe d'ouvriers.
3° Aucune théorie ne peut résoudre le problème de la
constance de niveau des salaires élevés.
4° Ce problème peut être élucidé en tenant compte
(1) On comprendra que si nous ne donnons pas ici de chiffres c'est qu'un devoir de discrétion nous oblige à ne parler que de généralités. Mais nous avons pu appuyer cette donnée générale sur
des chiffres précis, grâce à l’obligeance et à la confiance de plusieurs industriels.
LES MOULEURS ET L'INDUSTRIE AUTOMOBILE 45 de l’organisation ouvrière, qui peut arriver à être assez puissante pour faire respecter ce qu’elle considère
comme ses droits.
Nous le répétons,nous n'avons pas voulu généraliser : et les déductions que nous avons cru pouvoir tirer de la situation des mouleurs à Nouzon peuvent se trouver fausses pour d’autres classes d'ouvriers, et même pour les mouleurs d’autres centres industriels. Et l’on peut très bien concevoir,par exemple, que les salaires aient baissé dans tel ou tel endroit, parce que l’organisation ouvrière y était moins développée qu'à Nouzon. Nous croyons cependant que, les circonstances étant les mêmes, les mêmes faits devront se produire. Mais il est nécessaire d'apporter, dans cette sorte d’induction. la plus grande prudence, d’en attendre, avant de conclu-
re, la vérification expérimentale.
Les ouvriers de l'Industrie automobile
proprement dite.
De toutes les classes d'ouvriers sur lesquelles l’automobile a exercé son influence,c’est sur celle des mécaniciens qu’elle s’est le plus profondément répercutée.
Alors que dans les autres industries, la fonderie par exemple, les ouvriers voyaient simplement naître pour eux une nouvelle branche de travail, qui modifiait leur situation, mais ne changeait nile milieu, ni les conditions générales du travail, au contraire, dans l’industrie automobile, c’est-à-dire dans les usines qui s’occupent spécialement du montage et de l'ajustage des voitures, il se formait une classe d'ouvriers nouvelle, les
mécaniciens de l’automobile.