ORIGINE DE CES MÉCANICIENS
Pendant une certaine période de temps, qui va à peu près de 1900 à 1906, il suffisait « d'entrer dans l’automobile » pour pouvoir prétendre à des gains exception-
nels. Cette prétention se trouvait d’ailleurs générale-
LES MÉCANICIENS 47 ment vérifiée, aussi bien pour les capitaux à la recherche d'un placement que pour les ouvriers en quête d’un emploi.
Aussi, un grand nombre d'ouvriers quittèrent l’industrie de la mécanique proprement dite, pour venir grossir les rangs des travailleurs de l'automobile.
Contrairement à ce qui se produisit pour les mouleurs, ce ne furent pas les meilleurs ouvriers qui passèrent à l'automobile.
La mécanique automobile demande en effet beaucoup moins d’habileté et de précision que la mécanique pro prement dite (la fabrication des machines-outils, par exemple). Aussi, les bons ouvriers quittaient difficilement l'atelier où ils occupaient un emploi stable, relativement bien rémunéré, pour entrer au service d’une industrie où la main-d'œuvre était, à la vérité, mieux payée, mais dont l'avenir n’offrait pas toutes les garanties de sécurité désirable : et surtout, ces mécaniciens habiles auraient cru déchoir en passant de ia mécanique fine à ce qu’en terme de métier ils appellent un
travail de « chaudronnerie » (1).
(1) Il est intéressant de noter cet amour-propre professionnel de l’ouvrier. La plupart d’entre eux (et nous avons déjà fait cette remarque pour les mouleurs) répugnent à accepter un travail d’un ordre inférieur à celui qu’ils peuvent produire. Ils pensent que ce serait déroger à une sorte d’aristocratie dont ils se considèrent
comme les membres.
Ce n’est donc pas l'élite des mécaniciens quis'adonna à la construction automobile.
Cette abstention des mécaniciens d'élite n'est d'ailleurs pas la seule cause de l’infériorité technique relative des mécaniciens de l'automobile.
Il faut en effet remarquer que la classe des mécani-
ciens se divise en nombreuses catégories.
Nous avons : Les outilleurs, qui fabriquent les machines-outils.
Les monteurs.
Les ajusteurs.
Les tourneurs.
Les fraiseurs.
Les décolleteurs.
Or, parmi ces six emplois différents, il en est deux qui exigent une habileté particulière, et qui sont l’apanage des meilleurs mécaniciens : ce sont l'outillage et le montage.
Mais les monteurs et les outilleurs sont de beaucoup en minorité dans les usines automobiles, où l’on trouve surtout des tourneurs et des fraiseurs, emplois qui ne nécessitent pas une habileté particulière.
Avant l'apparition de l'automobile, la grande majorité des mécaniciens était réprésentée par les monteurs ; mais l'automobile à eu comme résultat un dépla-
cement de la main-d'œuvre. À l'heure actuelle, en effet,
les fraiseurs et les tourneurs sont de beaucoup les plus nombreux des mécaniciens.
En résumé, dans une usine d'automobiles, on rencontreenviron(nousdisons «environ »,parce queces chiffres varient dans une certaine mesure suivant les usines).
1/10° d'outilleurs.
2/10° de monteurs.
7/10° de fraiseurs, tourneurs, décolleteurs, etc.
Les outilleurs méritent une mention spéciale. Ils ne font pas partie du personnel directement producteur de l’usine Ce sont, comme nous l'avons dit, desouvriers habiles, qui sont chargés de construire et de réparer les outils des autres mécaniciens de l'usine. Chaque usine d'automobiles possède ainsi sa petite fabrique de machines-outils.
Autrefois, dans la mécanique ordinaire, les ouvriers fabriquaient eux-mêmes leurs outils, mais l’industrie automobile a provoqué de nombreux perfectionnements dans les machines-outils, perfectionnements qui rendent leur fabrication bien plus compliquée, et nécessitent pour leur construction des ouvriers spéciaux (1).
D'ailleurs ces ouvriers ont une situation à part dans
(1) Nous ne parlons ici que des machines simples, comme les tours, perceuses, etc. Nombre d’autres machines infiniment plus compliquées sont fabriquées dans des usines spéciales.
l'usine, et sont payés au temps (voir plus loin le chapitre sur les « modes de rémunération du travail dans l'automobile »).
La plus grande partie des ouvriers de l’automobile provenaient donc, surtout au début de cette industrie, de la mécanique proprement dite. Mais la demande croissante de main-d'œuvre, de 1900 à 1907, détermina un courant général vers l’automobile, courant que l’industrie mécanique alimentait toujours en partie, mais que venaient grossir tous ceux que tentaient les
oros salaires et l'apprentissage relativement aisé.