LA GRÈVE DE NOUZON
En 1900, lors de l'application de la journée de 11 heures, les ouvriers ferronniers de Nouzon (mouleurs, forgerons, tourneurs, mécaniens), avaient obtenu le maintien du salaire précédemment accordé pour la journée de 12 heures.
Le 1° avril 1902, date de la réduction à 10 h. 1/2, les patrons annoncèrent leur intention de réduire les salaires de la valeur d’une demi-heure, d'où la grève du 7 avril.
Dès le premier jour, le juge de paix de Charleville se préoccupa d'organiser la conciliation.Les patrons et les délégués ouvriers serendirent à la mairie de Nouzon le 8 avril, mais les deux parties délibérèrent séparément, en présence du juge de paix, intermédiaire entre les deux groupes pour transmettre de l’un à l’autre les demandes et les réponses. Il n'y eut pas de comité de conciliation constitué conformément à la loi du 27 décembre 1892.
Les industriels rappelèrent l'augmentation de fait qu’ils avaient accordée deux ans auparavant, et qui ne leur permettait pas de faire une nouvelle concession. Ils alléguèrent que depuis plusieurs mois, les commandes avaient été prises à perte, qu'ils avaient fait un
effort pour garder aux ouvriers les mêmes salaires,
mais qu'ils étaient à bout de forces, et qu'ils demandaient à leur tour un effort à leurs ouvriers, pour ne pas réclamer de suite une augmentation de salaires, alors que les commandes se faisaient rares, et n'apportaient aucun profit.
Un membre de la réunion proposa aux ouvriers de renoncer à la demi-heure de repos qui leur était accordée dans l'après-midi. ce qui aurait donné le même temps de travail, malgré une diminution d’une demiheure de présence à l’usine. Les ouvriers acceptèrent cette proposition à titre de transaction, mais les patrons, convaincus que par suite des anciennes habi tudes prises, l'engagement ne serait pas tenu, la repoussèrent.
La grève générale fut décidée pour le lendemain. Les ouvriers de trois fonderies, dont les patrons avaient accordé satisfaction à leurs demandes présentèrent quelques observations, mais il fut résolu que la cessation, comme la reprise du travail, devait être effectuées en même temps dans tous les établissements.
Le 11 avrii, les grévistes formulaient les propositions suivantes :
l° Aucune victime pour les faits de la cessation du travail ;
2 Le prix de la journée maintenu, malgré la demi-
heure de moins ;
3° L’horaire qu'il plaira au patron de fixer pour le mieux du travail.
En échange, les ouvriers s’engageaient :
1° A ne pas formuler de demande d'augmentation pour les ouvriers aux pièces, qui continueraient à travailler d’après l’ancien mode, et au même prix ;
2° À commencer et finir le travail à l'heure juste et sans perdre de temps.
Les patrons répondirent par un refus, qu’ils motivèrent en disant que la loi n'avait ponr but que la protection des mineurs de 18 ans et des femmes, et que les ouvriers adultes n'avaient aucune raison de s’en attribuer les avantages (1), que d’autre part, ces conditions demandées par les ouvriers ne pourraient que ruiner l’industrie Nouzonnaise; déjà concurrencée à l'étranger et dans d’autres départements.
Huit jours plus tard, MM. Coupat et Sauvage, délégués, le premier, de la Fédération des mécaniciens de France, le second de la Fédération des mouleurs en métaux, se rendirent à Nouzon pour rechercher les bases possibles d’une entente.
Pour éviter une nouvelle crise deux ans après, lors
de l’application de la journée de 10 heures, les indus-
(1) C'est-à-dire que, la loi étant faite dans l'intérêt des mineurs et des femmes, il n’y avait aucune raison pour que les adultes profitâssent de l'augmentation de salaires résultant en fait de la réduction de la journée de travail.
triels avaient déjà proposé, revenant sur leur décision, d'inaugurer immédiatement la journée de 10 heures, en la payant comme 11 h. 1/4 du tarif de 1900. Les délégués insistèrent auprès de leurs camarades pour leur faire accepter la journée de 10 heures, en demandant toutefois aux patrons d'accorder le salaire de 11 h. 1/2. Le débat n'aurait plus porté que sur la rétribution d’un quart d'heure
Cette proposition ne fut pas du tout goûtée par les ouvriers de Nouzon, qui déclarèrent s'en tenir à leur première demande : 10 heures 1/2 avec le salaire de 12 heures.
Ce fut seulement le 12 mai que les grévistes consentirent à entrer dans la voie qui leur avait été indiquée, et qu'ils offrirent de reprendre le travail à raison de 10 heures par jour,payées comme 11 h. 1/2, les salaires de 5 francs et au-dessous ne devant subir aucune diminution.
Après quelques pourparlers, la grève se termina, le 17 mai, par l'adoption du texte suivant :
1° Aucune victime pour les faits de cessation de travail ;
20 10 heures de travail pour un salaire de 11 h. 1/2 ;
3° Maintien des salaire de 4 francs et au-dessous ;
4 Maintien des tarif aux pièces, tels qu'ils étaient.
La reprise du travail eut lieu le 20 mai.
Il est intéressant de noter que pendant la grève, les
patrons avaient constitué un syndicat (1). Quant aux ouvriers, les mouleurs seuls étaient syndiqués, mais les autres ouvriers métallurgistes formèrent aussitôt un syndicat.
C’est pour la plus grande part à ce syndicat de mouleurs, bien organisé, intelligemment dirigé dans une voie purement professionnelle, qu’il faut attribuer le résultat en somme satisfaisant pour les ouvriers, de cette grève.