LA SITUATION DES OUVRIERS APRÈS LA GRÈVE
En somme, après la grève de 1902, la situation des mouleurs de Nouzon fut modifiée de la façon suivante : Tout d’abord, la journée de travail était réduite à 10 heures deux ans avant l'expiration du terme légal. Le mouleur travaillant à la journée voyait son salaire réduit de la rémunération d'une 1/2 heure, c’est-à-dire qu'au lieu de gagner 6 fr. en moyenne, il ne gagnait plus que 5 fr. 75.
Seuls, d’ailleurs, les mouleurs à la journée étaient atteints par la diminution du salaire : il est juste d’ajou-
ter que c'étaient pour la plupart les moins habiles, ou
(1) Ce syndicat patronal a continuer à fonctionner depuis 1902, et ses rapports avec le syndicat ouvrier n’ont pas cessé d’être excellents. Nous reviendrons d’ailleurs à la fin de notre travail sur les syndicats patronaux, et nous indiquerons les grands avantages qu'ils peuvent, à notre avis, présenter.
es plus paresseux, ou encore les vieux, qui voulaient bien continuer à mouler les anciennes pièces de fonderie, dont ils avaient l'habitude, et qui d’ailleurs étaient simples ; mais qui refusaient d'entreprendre les nouvelles pièces, si délicates et si compliquées, que l'automobile commençait à réclamer. L'industrie nouvelle se développait en effetavecune rapidité qu'aucun industriel n'avait pu prévoir, et, indépendemment de la complication toujours croissante des pièces à mouler dont elle envoyait les modèles aux fonderies, les perfectionnements constants apportés à une fabrication qui sortait à peine de la periode des tâtonnements nécestaient une modification périodique et fréquente de ces modèles.
Cette situation spéciale donnait aux ouvriers aux pièces une excellente position dans la discussion du prix de ces pièces avec le patron :
En effet, d’une part, le nombre des mouleurs susceptibles d'entreprendre avec chance de succès les nouveaux travaux exigés par l'automobile était assez restreint.
D'autre part, chaque changement de modèle donnait lieu à une nouvelle discussion de prix, discussion qui manquait nécessairement de base solide, puisque l’on ne pouvait connaître par avance le nomibre de pièces qu’il était possible à l’ouvrier d’exécuter dans sa jour-
née, et la proportion des rebuts dus à la complication
30 LES MOULEURS ET L'INDUSTRIE AUTOMOBILE des modèles. Et les mouleurs ne se faisaient pas faute d’exagérer les difficultés du travail.
Il convient d'ajouter que l’afflux croissant des commandes,queles maisons d'automobiles commencçaient à payer à des taux exceptionnellement profitables pour les fondeurs, à condition que les livraisons fussent rapides, incitait les patrons à payer le travail aux pièces plutôt au-dessus qu'au-dessous de sa valeurréelle.
En 1906, au moment où l’automobile atteignit sa plus grande prospérité, un bon mouleur aux pièces gagnait couramment 10 à 12 francs en dix heures de travail. Certains atteignaient 15 francs. Ils auraient pu gagner plus ; mais il est intéressant de noter que les plus habiles, ou ceux dont le contrat était particulièrement rémunérateur, préféraient limiter leur production à 12 ou 15 francs et ralentir leur effort de facon à ne pas permettre à l'industriel, dans la discussion d’un nouveau contrat, de les taxer d’exagération.
Les mouleurs à la journée n’avaient pas participé à la hausse générale. Ils étaient restés à 5 fr. 75 par journée de dix heures. Mais en 1906, profitant de l’activité exceptionnelle de l’industrie, ils dessinèrent un mouvement qui avait pour but de faire remonter la journée à 6 francs. Les patrons, débordés de commandes, cédèrent avant qu'une grève ne fût intervenue.
À la fin de 1906, la situation des ouvriers mouleurs
de Nouzon était donc la suivante : dix heures de travail
LES MOULEURS ET L'INDUSTRIE AUTOMOBILE oi
effectif, 6 francs par jour pour les mouleurs à la journée et 10 à 15 francs pour les mouleurs aux pièces. Si l’on compare cette situation à celle où ils se trouvaient avant 1902, l'on voit que les mouleurs à la journée, qui gagnaient 6 francs, 6fr. 50, même 6 fr. 75 pour douze ou onze heures de travail, gagnent en 1906, 6 fr. rour dix heures. Leur situation s’est donc à peine modifiée : il est vrai qu'un grand nombre d’entre eux sont allés grossir le contingent des mouleurs aux pièces.
Pour ces derniers, avant 1902, ils pouvaient arriver à gagner 7 à 8 francs par jour. En 1906, ils atteignent de 12 à 15 francs Si l’on considère qu'ils ne travaillent plus que dix heures au lieu de douze, on peut dire que leurs salaires ont doublé.
Cependant, dès la fin de 1906, l’on put constater, dans le commerce de l’automobile, un léger ralentissement des affaires. C'était la manifestation des premiers symptômes de la crise que nous étudions d'autre part. Lescommandes ne se ralentissaient pasencore ,mais déjà les fabricants d'automobiles commençaient à discuter sérieusement le prix des pièces que leur fournissaient les fonderies.
En 1907, la crise s’accentua. Les fondeurs recevaient moins de commandes et à des prix beaucoup moins rémunérateurs. Des nsines automobiles se fermaient, d'autres. diminuaient leur travail, de sorte qu’au
commencement de 1908, la crise, causée principale-
ment par la saturation du marché, battait son plein. Telle pièce de fonderie, qu'un fabricant d'automobiles payait en 1906 trois fois sa valeur, sans discuter, était peu à peu retombée à sa valeur normale. Le profit — au sens économique du mot — des fondeurs diminuait dans de semblables proportions. Il semblerait donc logique de conclure que, dans ces conditions, les salaires des mouleurs dussent subir le sort commun, et être réduits au taux où ils redeviendraient rentables pour le patron. Or, il est particulièrement intéressant de noter que, à la fin de 1908, les salaires des ouvriers mouleurs, tant aux pièces qu’à la journée, sont exactement les mêmes qu’en 1905 et 1906.
Ilimporte de poser ce problème avec netteté, pour en déduire des conséquences qui nous paraissent offrir quelqu'intérêt, à propos des théories sur la hausse et la baisse des salaires. Etant donné une industrie qui permet aux patrons de réaliser des profits exceptionnels, et aux ouvriers de vendre leur travail, en raison de ces profits, à un prix exceptionneilement haut, si cette industrie subit une crise qui réduit les profits patronaux, pourquoi les salaires ne subissent-ils pas une dépression proportionnelle ?
Remarquons tout d’abord que si la diminution de la demande de main-d'œuvre, occasionnée par la crise, ne s’est pas manifestée par une réduction de salaire,
elle a déterminé un chômage général dans les fonde-
ries de Nouzon. Certaines usines ont dû renvoyer environ 50 p. 100 de leurs mouleurs. Dans d’autres, on travaille sept ou huit heures par jour. De plus, en 1906, à cause de la difficulté qu'éprouvaient les patrons à trouver des mouleurs consentant à exécuter des travaux autres que ceux de l’automobile (par exemple le moulage des poêles en fonte), de nombreux industriels avaient remplacé le personnel qui leur faisait défaut par des machines à mouler, qui exécutent parfaitement et avec une économie de main-d'œuvre sensible les travaux qui n'offrent pas de difficultés spéciales. Ces machines à mouler se perfectionnent, et permettent aujourd'hui de confectionner nombre de pièces d’automobiles ; le mouleur n’a donc souvent que le choix entre le chômage et la place d'un simple manœuvre moulant à la machine.
En résumé, nous pouvons considérer trois phases dans la situation des mouleurs de Nouzon depuis 1898 jusqu'à 1908.
1898-1902. — Les profits patronaux s'accroissent par le développement des commandes reçues des usines automobiles. Les salaires, à la journée et aux pièces, bénéficient d'une augmentation due à la réduction de
la journée de travail.
1902-1907. — La journée est réduite à 10 heures avec
le salaire de 11 h. 1/2, par suite d’une grève. Les profits continuent à augmenter, les salaires à la journée restent à peu près stationnaires, tandis que les salaires
aux pièces augmentent de près du double.
1907-1909. — Une crise sévit sur l'automobile. Les profits diminuent, les salaires restent stationnaires Mais le chômage apparaît, dans la proportion de 50 0/0
pour certaines usines.
Deux faits nous paraissent, dans cet exposé de la situation des mouleurs de Nouzon, dignes de retenir particulièrement l'attention :
1° La stabilité de la rémunération du travail à la journée, comparativement à la hausse du prix du travail aux pièces.
2° Le maintien à un niveau élevé de la courbe des
Salaires, lorsque baisse Ia courbe des profits. Nous allons rechercher dans quelle mesure ces faits peuvent être expliqués par les principales théories des
salaires.