‹ La situation financiere de la Province de Quebec en 1889, discoursChapitre 18 sur 22 · L'EMPRUNT DE LA PROVINCE ET CELUI DE MONTRÉAL · texte numérisé non relu

L'EMPRUNT DE LA PROVINCE ET CELUI DE MONTRÉAL

Voici ce que dit le député de Montmorency de notre dernier emprunt :

•' J'ai aussi critiqué, l'année dernière, la manière dont le gouvernement avait négocié et fait son emprunt.

" Appuyé sur les documents mis officiellement devant la Chambre, j'ai démontré tout ce qu'il y avait d'humiliant pour la province, et de dangereux pour son crédit, dans le fiasco des négociations ouvertes imprudemment, et conduites avec tant de témérité, à New-York. J'ai aussi prouvé que par la transaction que le ministère avait été obligé de conclure, avec précipitation, avec le Crédit Lyonnais, après sa triste aventure New- Yorkaise, la province avait perdu un montant considérable que j'ai alors calculé au plus bas, en le limitant à $175,000. J'ai reproché au ministère d'avoir vendu les titres de cet emprunt à prix fixe, au lieu de les avoir offerts sur le marché monétaire à la compétition des gens à la recherche de placements sûrs et avantageux, ce qui a fait perdre à la province les avantages certains qu'elle pouvait retirer de cette compétition.

" Quand je parlais ainsi, je ne pensais pas qu'avant six mois un événement important viendrait me donner complètement raison, et détruire toutes les prétentions du gouvernement à un succès dans l'opération financière de son emprunt. La cité de Montréal a négocié un emprun de plusieurs millions à Londres, l'automne dernier. La corporation a délégué à Londres le maire de la cité, l'honorable M. Abbott, et M. Jacques Grenier, le président du comité des finances, l'un des partisans les plus dévoués du gouvernement actuel, et, je crois aussi, le trésorier de la cité. Les délégués de Montréal ont offert l'emprunt de la cité à la compétition. L'intérêt était de trois pour cent, et l'emprunt a été lancé au minimum de 82J. Il a réalisé une moyenne de 83 et une fraction. Les offres, pour un montant assez considérable, ont même atteint 85£. Tar le seul effet de la compétition, la corporation de Montréal a réalisé phxs de vingt-cinq mille piastres.

" Comparons cet emprunt de Montréal avec celui négocié parle minis" tère pour le compte de la province.

" Le gouvernement a obtenu du Crédit Lyonnais 99 pour cent, moins les frais, pour des titres de la province à 4 pour cent d'intérêt.

" La corporation de Montréal a obtenu 83, moins les frais, pour des titres de la cité à 3 pour cent d'intérêt.

" Le produit de 83, pour des titres à 3 pour cent, équivaut à 110 pour des titres à 4 pour cent. Or, le gouvernement n'a obtenu que 99 au lieu de 110 ; c'est-à-dire, que les* conditions de l'emprunt de Montréal sont de 11 pour cent plus avantageuses que celles de l'emprunt de la province, négocié par le gouvernement. La différence, en moins, de 11 pour cent pour la province, représente, pour les $3,500,000 de l'emprunt provincial, une perte de $385,000. C'est déjà beaucoup trop, mais c'est loin d'être tout. A part la perte du capital, il y a la perte dans l'intérêt annuel à payer. L'intérêt réel que la province pose, pour son dernier emprunt, est de 4.18 pour cent. Celui de la cité de Montréal n'est qiie de, 60 pour cent : différence en faveur de Montréal, 0.58 pour cent. La différence de 0.58 pour cent dans, l'intérêt réel sur $3,500,000 s'élève à $20,300 par année, et, pendant quatre ans la durée des débentures du dernier emprunt de la province, la perte sera de $812,000.

Additionnons :

"Perte de 11 pour cent sur le capital $ 385.000

Perte de 0.58 dans l'intérêt annuel de $3,500,000 ; $20,300 par

année, et pendant 40 ans 812,000

Montant $1,197,000

" Ainsi, comparées aux conditions obtenues par la cité de Montréal, oelles de notre emprunt représentent, pour la province, une perte certaine, incontestable de $1,197,000. Le ministère n'a évidemment pas raison de se vanter de ce succès."

Dans mon discours sur le budget l'année dernière, j'ai donné toutes les explications possibles sur la nature des démarches que nous avions faites à New-York pour le placement de notre emprunt ; il est donc inutile de revenir sur ces détails qui n'ont plus d'actualité aujourd'hui. Je me permettrai simplement de répéter, comme je le disais alors, que nos démarches à New-York eussent été couronnées de succès, sans un accident qu'il était impossible de contrôler et qui, en définitive, a été la seule cause de notre insuccès sur ce marché. Dans tous les cas, la province n'y a rien perdu> car c'est à la suite de ces démarches que nous avons pu nous mettre en rapport avec le crédit Lyonnais, l'une des plus importantes institutions financières de France, et que c'est par son entremise que nous avons pu négocier l'un des emprunts les plus avantageux que la Province ait jamais faits. C'est grâce à cette institution que nous avons eu la plus value pour nos titres, car il ne faut pas oublier un fait bien important, c'est que nos banques en cette province ne semblaient pas vouloir prendre beaucoup d'intérêt à notre affaire et que les offres que nous avions reçues de certaine"1 maisons de banque anglaises n'étaient pas de nature à nous encourager à continuer des négociations avec celles-ci. Nous étions informés dans le temps de source certaine qu'il y avait à Londres toute une organisation pour nous empêcher de réussir en nous imposant des conditions des plus onéreuses.

Le député de Montmorency devrait être le dernier à nous reprocher de ne pas avoir osé offrir notre emprunt à la compétition publique. Il sait tout aussi bien que moi, sans doute, que certains de ses amis politiques» voyaient d'un mauvais œil la négociation d'un emprunt à d^s termes plus avantageux que ceux antérieurement placés par eux.

D'ailleurs l'honorable député a bien tort de donner à entendre que nos démarches se sont limitées au marché de New-York, lorsqu'il est à sa connaissance que nous étions aussi en correspondance avec des maisons de banque anglaises ; mais les offres qui nous furent faites de ce côté n'étaient pas de nature à nous encourager à mettre notre emprunt à la compétition sur un marché ou il y avait une combinaison pour déprécier la valeur de nos titres. On ne doit pas oublier que le meilleur offre qui nous fut fait était

de 92J à 94, ce qui était bien inférieur au prix ferme du crédit Lyonnais. De quelle grâce l'honorable député irient-il aujourd'hui nous critiquer dans de pareilles circonstances de ne pas avoir mis la vente de nos titres à la compétition publique ? Il n'agit pas avec franchise ni loyauté lorsqu'il parle ainsi ; il faut tenir compte de la valeur de nos titres portant 5 o/o d'intéïèt, dont la cote sur le marché de Londres était de 109 à 111, ce qui eu moyenne équivalait à 4J o/o. De plus nos correspondants anglais nous faisaient comprendre que dans le cas où l'on se déciderait à mettre nos titres à la compétition, il ne fallait pas songer à fixer le minimum à plus de 95 o/o. Vu l'état du crédit de la province sur ce marché, où nos prédécesseurs n'avaient jamais pu obtenir le pair pour nos titres portant 5 o/o — , était-il prudent de les mettre à la compétition publique sur un marché qui nous était aussi défavorable?

L'honorable député n'est donc pas sérieux dans sa critique. Il semble oublier sciemment ou non que nos prédécesseurs n'avaient jamais osé braver la compétition publique et qu'ils s'étaient toujours contentés d'accepter un prix ferme pour des titres à 5 o/o au-dessous du pair. Lui qui n'a pas eu un mot de blâme contre le gouvernement qu'il supportait, lorsque celui-ci vendait à la Banque de Montréal à prix ferme au pair des titres à 5 o/o, et que celle-ci vendait quelque jours après à 7 de prime les mêmes titres qu'elle venait d'acheter au pair, de quelle grâce peut-il aujourd'hui nous blâmer ? Pourquoi n'a-t-il pas alors critiqué ce gouvernement pour ne pas avoir mis ces titres sur le marché et pour avoir fait perdre à la province le profit de 7 o/o réalisé par la Banque de Montréal ? A peine deux ans sont-ils écoulés, que nous venons sur le même marché et que nous obtenons un prix aussi élevé pour nos 4 o/o que nos prédécesseurs avaient eu pour leur 5 o/o. On peut juger par là ce que valent les critiques de l'honorable député. Toujours deux poids et deux mesures.

L'honorable député n'est pas de bonne foi non plus lorsqu'il dit que nous avons fait perdre à la province une somme considérable en vendant à prix fixe au lieu d'offrir nos titres sur le marché monétaire à la compétition des gens à la recherche de placements surs et certains. Il semble oublier une chose importante. C'est que ce marché nous aA'ait été rendu impossible à la suite de la mauvaise administration financière de ses amis.

L'honorable député parle en termes élogieux de l'emprunt récent fait par la ville de Montréal sur le marché de Londres, emprunt qui avait

l'appui de tout le crédit dont jouit le gouvernement fédéral sur ce marché, il le compare- avec le nôtre et en tire les conclusions les plus fausses, comme je vais le démontrer.

Le prix réel obtenu pour les titres de Montréal n'est pas de 83 et une fraction comme il le prétend, mais, d'après mes renseignements qui sont officiels, environ 82f ou une fraction de plus, soit 82 ïïî/ûo non compris les frais de timbres qui s'élèvent à J o/o, de sorte que la moyenne n'a pas dépassé 82f.

Or, 82f o/o à 3 o/o d'intérêt équivaut pour du 4 à $103.00

Nous avons obtenu pour nos quatre 99.00

Différence en faveur de ville de Montréal...... $4.00

Et non il o/o pour cent comme le prétend l'honorable député. Première erreur de *1 o/o, ce qui est déjà un écart assez considérable.

99 piastres pour cent, piastres pour des titres à 4 o/o portent l'intérêt annuel à 4 dhr, tandis que 82f @ 3 o/o d'intérêt pour cent piastres équivaut à |3.85 d'intérêt par année ; la différence entre 4.05 et 8.85 est de ro°o pour cent et non iVk pour cent, comme il le prétend ; autre erreur grave à noter.

Mais continuons à examiner ses autres calculs.

La différence, dit-il, en moins de 11 o/o, pour la province, représente pour les $8,500,000 de l'emprunt provincial, une « perte de $385,000

Or comme la différence n'est que 4 o/o au lieu de 11 o/o, 4 o/o

sur $3,500,000 équivaut à 140,000

Ce qui fait une erreur de la part de l'honorable député de $245,000 dans ses calculs.

" A part de la perte du capital, ajoute-t-il, il y a la perte dans l'intérêt annuel à payer. L'intérêt réel que la province paie, pour son dernier emprunt, est de 4.18 pour cent ; celui de la cité de Montréal n'est que de $3.60 pour cent ; différence en laveur de Montréal 0.58 pour cent. La différence de 0.58 pour cent dans l'intérêt réel sur $3,500,000 s'élève à $20,300 par année, et pendant quarante ans, la durée des débentures du dernier emprunt de la province, la perte sera de $812,000 "

Comme la perte n'est pas de 0.58, mais de 0.20, or à 0.20 de perte par année pour quarante ans, la perte ne sera que de $280,000. Résumons maintenant ces calculs et voyons quelle est la véritable différence entre ces deux emprunts.

Perte de 11 o/o sur le capital d'après M. Desjardins $385,000

Perte de 0.58 dans l'intérêt annuel sur |3,500,000 ; $20,300

par année pendant 40 ans, soit 812,000

Perte totale $1,197,000

" Ainsi, dit-il, comparées aux conditions obtenues par la cité de Montréal, celles de notre emprunt représentent pour la province, une perte certaine, incontestable de $1,197,000. Le ministère n'a évidemment pas raison de se vanter de ce succès. "

Tel est le langage de l'honorable député qui déclare avec assurance une perte certaine, incontestable de $1,197,000. Or la perte réelle et certaine en capital et intérêt n'est que de $420,000 pour les quarante années, ce qui fait une erreur dans s «s calculs de $777,000 ou une somme d'au-dessus de trois quarts de million de moins que tel qu'il calcule. Ceci est encore un échantillon des calculs vrais et incontestables de l'honorable député.

Il est vrai qu'en finance il a l'esprit fort élastique et qu'il est très entreprenant avec l'arithmétique ; les millions ne lui coûtent rien quand il s'agit de les porter à la charge de ses adversaires ; veut-il frapper sur un parti politique qui n'est pas le sien, rien ne l'arrête ; il dénature les faits avec un aplomb superbe, fait semblant de faire des additions et des soustractions et pose au-dessous les chiffres qui lui passent par la tête, comme on vient de le voir dans sa fameuse comparaison des emprunts de la province et de Montréal, qui n'est d'un bout à l'autre qu'un tissu d'erreurs, grossièrement fabriqué pour en imposer à la crédulité publique. Voilà l'homme qui m'accuse d'être pessimiste dans l'opposition et optimiste au gouvernement.

Mais il y a encore plus pour confondre l'honorable député. Lui, l'oracle de la finance, l'organe autorisé de l'opposition, lui en qui celle-ci a mis toute sa confiance, comme étant le seul homme véridique en ces matières, il semble avoir oublié, sciemment ou nou, de nous dire que l'emprunt de Montréal est un emprunt perpétuel, par conséquent non rachetable, c'est-à-dire qu'il oblige la cité à Montréal de payer à perpétuité 8.85 pour cent d'intérêts par année, tandis que le nôtre est terminable en 40 ans et rachetable

Maintenant c'est à mon tour de faire mes calculs. Si la ville de Montréal peut aujourd'hui emprunter à 82f à 3 o/o d'intérêt, pour cent piastres, il est plus que probable que dans quarante ans le gouvernement de la province pourra lui, à son tour, lorsqu'il s'agira de racheter ses titres, emprunter de nouveau pour un terme de 40 ans à 3 o/o pour cent, mais au pair- Or, la différence entre 82| et le pair est de 17J.

171 pour cent sur $3,500,000 est égal à $603.750

85 o/o de perte par année, entre le pair à 3 o/o et 3.85 que la cité de Montréal est obligée de payer à perpétuité, soit $29,750 par année pendant 40 ans s'élève à 1,190.000

Grain pour la province $1,793.750

La perte de la province pendant les 40 premières années par son emprunt à 4.05 au lieu de 3.85 que paye aujourd'hui la cité de Montréal s'élèvera à 420,000

Grain pour la province de Québec $1,373,750

Ainsi donc, tout considéré, autant l'honorable député a mis notre emprunt au-dessous de Montréal, autant il lui est en réalité supérieur. Il n'est vraiment pas pardonnable pour un homme politique qui pose pour la précision mathématique et l'érudition financière de comparer sérieusement un emprunt perpétuel à un emprunt à terme, et de cacher soigneusement à ceux qui l'écoutent des détails aussi importants, pour aboutir à cette misérable et ridicule conclusion, que du 4 o/o à 40 ans vaut moins que du 3 o/o non rachetable. De pareils calculs dénotent une ignorance tellement de nature à humilier l'honorable député dans l'opinion de ses amis, que j'aima vraiment mieux croire à de la mauvaise foi de sa part, comme du reste il en a mis dans toute sa critique de mon administration financière.

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