M. DESJARDINS
Mon honorable ami entre en matière sur ce sujet avec une emphase et un aplomb superbes :
" Je vais maintenant, dit-il, calculer le résultat vrai des opérations financières de la province, pendant l'exercice terminé le 20 juin dernier, dont le ministère actuel est seul responsable, de la même manière que j'ai toujours compté lorsque je défendais la gestion des gouvernements précédents contre les attaques de l'honorable trésorier. En finances, comme sous les autres rapports, je n'ai pas changé de principes en passant de droite à gauche. Dans l'opposition, je calculerai comme je calculais lorsque mes amis politiques étaient au pouvoir. "
Sa manière de calculer, quand il était ministériel, je l'ai déjà fait connaître ; il faisait alors entrer en recettes ordinaires les fiducies, les remboursements de toutes natures, et classait comme dépenses extraordinaires toutes les sommes spéciales déboursées pour certains services en dehors de la catégorie de ceux qui figurent annuellement. J'ai aussi disposé de ses malveillantes insinuations sur mes anciens calculs d'oppositionniste. Il ne me reste donc plus qu'à faire éclater aux yeux de la Chambre et des électeurs l'exagération de ses calculs erronés et la fausseté de ses conclusions au sujet de l'administration financière du gouvernement actuel.
Nous allons pouvoir juger si ses procédés d'aujourd'hui sont bien les mêmes d'autrefois. Nous allons enfin pouvoir juger de la compétence de ce savant financier qui se rend modestement le témoignage d'être le seul homme au fait de la vraie situation et se décerne gracieusement un brevet d'infaillibilité et de précision mathématique. Nous allons enfin une bonne fois nous rendre compte de la franchise et de la loyauté de sa critique, pouvoir apprécier à notre aise la valeur de ses maximes, de ses principes financiers et de ses méthodes de raisonnement.
Je continue à citer cette partie de sa critique, pour mieux en démontrer la futilité.
" L'honorable trésorier nous a dit que le revenu de 188*7-88 s'était élevé à $3,738.238.39. Mais il compte dans ce montant deux recettes extraordinaires importantes, celle des $100,000 reçues du gouvernement de la province d'Ontario pour arrérages d'intérêts du fonds des écoles communes, et les $558,000 d'impôts sur les corporations commerciales. I)e la somme reçue d'Ontario, $30,000, et de celle qui provient de l'impôt sur les corporations commerciales $128,000 seulement peuvent être considérées comme le revenu régulier de ces sources pendant l'exercice de 1887-88.
" L'honorable trésorier ne réussit à calculer son surplus qu'en retranchant des dépenses, divers déboursés au montant de $18*7,76*7.76, qui ne sont en réalité que des dépenses ordinaires, et qui doivent être payées à même le revenu ordinaire et régulier de l'année. Cette manière de calculer n'est pas correcte, et elle conduira bientôt l'honorable trésorier à des mécomptes qui seront très préjudiciables aux intérêts de la province. "
Voilà un langage bien différent de celui qu'il tenait dix côté ministériel. Pour arriver à former son déficit, il pose comme principe absolu que je dois prendre comme recette, des montants inscrits comme arrérages, juste la somme qu'il lui convient de nv accorder ; un sou de plus ne ferait pas son affaire, car cela brouillerait tous ses chiffres et gâterait complètement son affaire, qui est de changer un surplus réel en vin déficit imagi-
naire. Il oublie un détail important : c'est que dans mes estimés de l'année précédente, j'avais bel et bien compté, comme recette ordinaire, sur une somme de $60,000 d'arrérages sur le fonds des écoles communes. Il lui plait cependant de ne m'en accorder que $30,000 ; en vertu de queï principe, je l'ignore ; d'autant plus que, lorsque j'avais soumis à la chambre mes estimés de recettes pour l'année fiscale 1887-88, il n'avait fait aucune objection à ce que j'inscrivis cette somme comme recette ordinaire.
Sur les $558,000 d'impôts perçus des corporations commerciales, il ne daigne m'accorder que $128,000. En vertu de quelle loi arbitraire, je n'en sais rien et je me le demande ; car lui, lorsqu'il siégeait adroite, il n'éprouvait pas la moindre hésitation à faire entrer dans ses calculs comme recettes ordinaires les fiducies, les remboursements, les sommes provenant du fonds d'emprunt municipal. Aujourd'hui, il calcule à gauche, et c'est bien différent : il ne songe plus même à porter au crédit des recettes ordinaires les mêmes articles qui pour 1887-88 s'élèvent, d'après les comptes publics où je les ai fait figurer "comme recettes spéciales, à une somme d'au-delà de $120,000 : ce qui, d'après ses procédés d'autrefois, élèverait le surplus à $493,196.03. Voilà qui donne la mesure de la franchise qu'il met dans ses calculs quand il s'agit de commenter un exposé budgétaire qui n'est pas d'un gouvernement suivant son cœur C'est ainsi que le rigide théoricien laisse tout à coup découvrir chez lui une élasticité de principes qu'on ne s'attendait pas à trouver chez un homme qui s'enorgueillit modestement d'avoir le monopole de la saine doctrine financière. Le phénomène de sa transcendance s'explique maintenant ; cet économiste infaillible, qui prétend avoir trouvé la clef de tous les problêmes, se sert tout bonnement de deux clefs : l'une pour l'opposition, l'antre pour le côté ministériel. Voilà tout le secret de ses hautes prétentions.
Je discuterai, dans un instant, sa thèse au sujet des $187,767.76 qu'il retranche de mes dépenses extraordinaires pour les ajouter aux dépenses ordinaires. Une chose bonn^ à noter en passant, c'est qu'il admet que nous avons réellement encaissé un montant de $3,738,228.39, dont aucune partie ne se compose de sommes à compte du capital, mais bien de recettes légitimement reconnues comme n'appartenant pas à cette dernière catégorie.