CHAPITRE DEUXIÈME
J'ai cherché dans le travail de M. Brunetière ce que pourrait bien être Y esprit particulier qu'il pré- ~ tend exister aux États-Unis. Je n'ai rien trouvé de précis. Je me suis demandé quels exemples, quelles leçons le nouveau monde donnait à l'ancien. Ma question est demeurée sans réponse. J'ai lu beaucoup de journaux, beaucoup de revues, beaucoup de livres publiés aux États-Unis. J'y ai passé de longues années. J'ai aussi voyagé en Europe. Et si mes études et mes voyages m'ont appris quelque chose, c'est que les pays et les peuples les plus dissemblables en apparence se ressemblent singulièrement du moment qu'on quitte la surface des choses. Partout on trouve les mêmes passions, les mêmes vices, les mêmes ambitions, les mêmes espoirs, les mêmes désespérances, les mêmes joies toujours courtes, les mêmes longues tristesses, les mêmes souffrances, les mêmes angoisses. Et à côté des mêmes misères humaines, les mêmes rayons d'En-Haut, les mêmes vertus surnaturelles. C'est une question de plus ou de moins, rien autre. Dans quelle proportion, en tel ou tel pays, le mal est-il mêlé au bien ? c'est tout ce que l'on peut se demander, avec quelque chance de trouver une
réponse. Rechercher un vice nouveau ou une vertu nouvelle, c'est perdre son temps, assurément. Voilà pourquoi je n'ai jamais pu comprendre ceux qui prétendent qu'il existe un je ne sais quoi de nouveau en Amérique. Je parle plus particulièrement du domaine des idées, des doctrines, de la pensée. Car, dans les choses purement matérielles, il y a peut-être du nouveau aux États-Unis, mais moins toutefois qu'on se l'imagine généralement. Et même le nouveau dans le monde matériel est plutôt à la surface qu'au fond des choses.
Je lisais dernièrement un article remarquable dans le remarquable Globe-Revieiv, de New-York, livraison de mars 1899. L'auteur de cet écrit, M. Snell, déclare que c'est une illusion de supposer que les États-Unis d'Amérique offrent une forme nouvelle et originale de la liberté civile, et qu'il existe une idée américaine dont la diffusion et la réalisation générale doivent assurer au monde son progrès futur.
« La vérité, continue cet écrivain américain, mais non pas américanisant, c'est que toutes nos idées politiques, sociales et économiques, nous viennent de l'une de ces deux sources : ou bien elles représentent l'ordre social normal et divinement constitué, que l'Église catholique n'a cessé de confirmer et de propager depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours ; ou bien elles représentent les désordres théoriques et pratiques, les infractions et les négations de cet ordre social, que la faiblesse de l'homme et la malice satanique ont toujours conspiré à introduire dans le monde depuis la chute. En tant que ces idées sont conformes à la constitution chré-
tienne des États, elles sont bonnes et vraies ; mais en tant qu'elles sortent des principes du paganisme, du protestantisme, de l'incrédulité et de l'anarchie, elles sont fausses et pernicieuses, mais, dans aucun cas, elles ne sont nouvelles, ni dans aucun cas autochtones. »
Voilà des affirmations nettes et précises qu'on peut facilement comprendre, et qui, de plus, sont vraies. Qu'on me permette de traduire encore quelques passages de ce vigoureux écrit :
« Malheureusement, la plus grande partie de ce qu'on nomme l'américanisme, est simplement un mélange de positivisme, de sécularisme, de matérialisme, de culte de la richesse et d'anarchie — les principes de la Révolution française. Le système des écoles publiques, par exemple, tel qu'il est actuellement conduit, est une négation des prérogatives de Dieu et du droit des parents. Il détruit la liberté civile et religieuse, constitue une religion, ou plutôt une irréligion d'État, frappe d'injustes impôts un grand nombre de citoyens, engendre le crime, nourrit l'ignorance et prépare les voies à un despotisme irresponsable, d'un côté, et à l'anarchie destructive, de l'autre.
» Le principe en vertu duquel le gouvernement se propose « le plus grand bien du plus grand nombre » est tyrannique, injuste et tout à fait incompatible avec la liberté civile. La ^yj^nnjed'une majorité peut devenir plus absolue et plus intolérable que ne peut jamais devenir la tyrannie d'un seul. Un gouvernement vraiment bon, est celui qui a pour objet le bien de tout le peuple, et non pas celui d'une classe particulière, surtout d'une classe qui, par sa nature même, possède la
plus grande force brutale, comme « le plus grand nombre la possède presque nécessairement. »
Puis M. Snell fait voir que l'hostilité soi-disant américaine aux distinctions entre les différentes classes de la société, est contre-nature, contraire à la science et à la religion. « La société, dit-il, est un organisme dont chaque profession, chaque famille et chaque individu a ses fonctions spéciales ; et les fonctions des différents membres de l'organisme social, sont aussi diverses que le sont celles des différentes cellules du corps humain. Il ne saurait y avoir de vrai progrès et de vraie liberté si Ton refuse de reconnaître les droits et les devoirs particuliers et réciproques des différents éléments de la société civile. »
Il s'attaque ensuite à « la liberté de la parole » et à « la liberté de la presse », que beaucoup de personnes aiment à représenter comme des idées américaines. Mais, de deux choses Tune. S'agit-il de la liberté de dire et de publier tout ce qui est vrai et bon ? Alors, c'est exactement ce que l'Église catholique a toujours défendu. Si la liberté dont on parle n'est que la licence de dire et de publier, sans restriction, les plus horribles blasphèmes, les plus révoltantes obscénités et les libelles, alors c'est une liberté que réclament seuls les ennemis les plus violents de toute religion et de toute vertu, et l'Église, par la voix des Papes, a bien fait de la condamner.
M. Snell examine ensuite une autre idée soi-disant américaine. En vertu de cette idée, les classes ouvrières ont une sorte de droit naturel de se nourrir, de se vêtir et de se loger de la même manière que les classes supérieures. Il ne craint pas de qualifier cette idée de
ridicule et de peu pratique. Le luxe dans lequel veulent vivre les masses aux États-Unis, luxe dont nous nous vantons, dit-il, est une des sources les plus fécondes de misère, de mécontentements, de pauvreté et de ruine. Règle générale : la frugalité est une des conditions essentielles du bonheur, et le succès matériel ne va certainement pas sans économie. Rien de plus méprisable que celui qui porte sur le dos la plus grande partie de ce qu'il gagne, dans le vain espoir de ressembler à ceux qui occupent une position supérieure à la sienne.
Enfin, notre auteur aborde la fameuse lutte pour l'existence — the struggle for life — dont il est si souvent question de nos jours. Il n'hésite pas à dire que telle qu'elle se pratique aujourd'hui, cette lutte est une chose horrible. Le struggle for life consiste, en dernière analyse, à sortir de la position où l'on se trouve pour occuper une position qu'on croit plus honorable. Son seul résultat pratique, c'est de produire un mécontentement universel et un nombre illimité de malheureux et de déclassés, de gens qui n'ont qu'une ambition : quitter leur état, où ils pourraient réussir, pour embrasser un état soi-disant supérieur, et où, faute de compétence ou d'une occasion favorable, ils sont condamnés d'avance à l'insuccès. Ce système n'aboutit qu'à une lutte sauvage autour des places convoitées où les plus forts et les plus habiles, mais non les meilleurs, l'emportent.
Voilà, en raccourci, le tableau que nous présente M. Snell. Il n'est ni flatté ni surchargé. C'est une photographie de la société américaine. Il suffît de l'examiner un instant pour se convaincre que le titre
Situation relig. aux États-Unis. 6
que nous avons donné à ce chapitre est vrai : il n'y a rien de nouveau sous le soleil d'Amérique. Le bien et le mal qui s'y coudoient sont vieux comme le monde, et les exemples et les leçons qu'on y trouve se produisent dans tous les pays. Encore une fois, c'est une simple question de proportion entre le bien et le mal ; tout au plus une question de degré, non point de nature. Un bien et un mal propres à l'Amérique, des idées vraies et des idées fausses vraiment américaines, cela n'existe pas en réalité. C'est un rêve des américanisants tant d'Amérique que d'Europe.
L'homme invente de nouvelles machines, découvre de nouvelles forces dans la nature et en fait de nouvelles applications. Mais, quant au monde des idées, au monde moral, depuis le commencement de l'ère chrétienne, il tourne dans le même cercle, se livrant facilement aux mêmes mauvais penchants, pratiquant difficilement les mêmes vertus. Depuis l'établissement du christianisme qui, seul, a apporté au monde des idées nouvelles : charité, esprit de sacrifice, humilité, pardon des injures, l'unique changement qu'on remarque, c'est un changement de degré, non de nature, je le répète. Le mal domine le bien, ou le bien domine le mal, selon que la règle du Christ Sauveur s'affaiblit ou s'affermit parmi les hommes ; mais le bien n'est pas plus américain qu'il n'est européen. Le mal non plus.