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CHAPITRE NEUVIÈME

LA QUESTION DES NATIONALITÉS

J'aborde maintenant des questions plus délicates. Jusqu'ici, j'ai parlé de la situation extérieure, du milieu où le catholicisme se meut aux États- Unis, des obstacles que l'Eglise y rencontre sur son chemin, des ennemis du dehors. Il faut maintenant examiner la situation intérieure, les relations qui existent entre les différents groupes de catholiques, les causes de l'accroissement du catholicisme, et le grave problème des pertes que l'Église a subies aux États-Unis.

Nous l'avons vu, M. Brunetière avoue que « du mélange de tant de races et de conditions, le peuple américain commence à peine à se dégager »; qu'actuellement les divers éléments qui habitent ce vaste pays, n'ont guère entre eux, comme « lien mystique de la patrie », que « la constitution. »

Par conséquent, ceux qui respectent ce lien unique, tout en parlant l'allemand, le français, le polonais ou le tchèque, sont aussi dévoués à la nouvelle patrie américaine, sont aussi bons patriotes que ceux dont la langue habituelle est la langue anglaise. Cette conclusion s'impose, ce me semble. Elle paraît découler rigoureusement des prémisses posées par M. Brunetière. Si tous les catholiques américains admettaient

cette conclusion , beaucoup de froissements qui troublent l'Église des États-Unis disparaîtraient. Mais un groupe assez nombreux, à la tête duquel se trouve Mgr Ireland, veut opérer immédiatement ['assimilation des catholiques allemands, français, polonais, etc., en les américanisant, en leur faisant adopter la langue anglaise, les mœurs et les coutumes particulières aux États-Unis, et en les détachant aussi rapidement que possible de tout culte de leur patrie d'origine (i).

De là, deux écoles au sein de l'Église d'Amérique : fécole de l'assimilation de tous les éléments étrangers dans le grand tout américain, et l'école de la conservation, aussi longtemps que possible, «les diverses nationalités.

Si les États-Unis étaient un pays comme la France, l'Espagne ou l'Allemagne, un pays dont la population serait homogène, parlant une langue commune, ayant des traditions communes qui se perdent dans la nuit des temps et une idée nationale commune ; si les États-Unis étaient une patrie comme la France est une patrie ; si tous les Américains étaient unis entre eux par cette chose mystérieuse qui se forme avec les siècles, difficile à définir, mais puissante et

1. A l'installation du nouvel évêque de Saint-Cloud, Mgr Trobec, Mgr Ireland disait : « Les Américains et les catholiques » croient et affirment que les hommes sont libres de parler, » devant l'auteur de la vérité, la langue qui leur plaît, pourvu » toutefois qu'ils observent d'abord une parfaite loyauté à »> l'égard de l'Amérique et des institutions américaines. — Pro- » vided that always America and the language of America » and American institutions obtain their best loyalty. »

Le Catholic Review, de New-York, avril 1891, disait : « Les » autorités de l'Église font les plus grands efforts pour hâter le » jour où une seule langue dominera. »

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sacrée, Famé de la patrie, alors l'école de l'assimilation aurait raison. Ou plutôt il n'y aurait pas deux manières d'envisager la question.

On conçoit, en effet, que si un groupe de catholiques irlandais, ou anglais, ou italiens, allait se fixer en France, sans aucun esprit de retour, mais avec la ferme intention d'y demeurer toujours, eux et leurs descendants, ils ne s'opposeraient pas à l'assimilation ; loin de là, ils deviendraient Français aussi rapidement que possible. Ils apprendraient le français et l'adopteraient comme langue du foyer domestique, sinon à la première, du moins à la deuxième génération. Ils se fondraient dans la grande famille française et ne conserveraient de leur origine étrangère que leur nom patronymique. Les évêques et les prêtres de France n'auraient pas besoin d'intervenir pour hâter l'assimilation de ces catholiques étrangers, car tout les pousserait à se faire vraiment Français le plus tôt possible.

Mais il est admis que les États-Unis n'offrent, sous le rapport de l'homogénéité nationale, aucun point de comparaison possible avec les vieux pays de l'Europe.

Il serait probablement impossible de trouver dans l'histoire du monde un événement semblable au peuplement des États-Unis. On a déjà vu, bien des fois, un peuple nouveau se dégager du mélange de deux ou de plusieurs races. Les peuples modernes de l'Europe ont dû tous se former ainsi. Mais les annales de l'Europe ne doivent mentionner rien d'aussi extraordinaire que l'entassement formidable d'éléments divers qui s'est produit, en moins d'un siècle, sur le territoire de la république américaine. Toutes les races de

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l'Europe y sont représentées, plusieurs d'entre elles par des millions d'individus. La race noire aussi y a pris fortement racine. On compte aujourd'hui huit millions de nègres aux États-Unis.

Que sortira-t-il de ce vaste alambic ? Nul ne peut le dire avec certitude. Plusieurs ont cru que, dans un avenir relativement peu éloigné, la république se fractionnerait en divers États qui adopteront différentes langues, qu'il y aura un État de langue anglaise, un État de langue allemande, un État de langue française, un État de langue slave, un État de langue Scandinave ; que l'histoire de l'Europe, en un mot, se répéterait de ce côté-ci de l'Atlantique.

D'autres sont d'avis que la race noire est appelée à dominer finalement sur une partie considérable du territoire américain ; qu'il se formera un grand État nègre, composé de tous les États du Sud. Pour ma part, je crois plutôt à l'extermination des nègres dans une guerre de races épouvantable, que prépare l'horrible loi de Lynch (1).

D'autres croient à une invasion des races asiatiques par l'Ouest et pensent qu'il y aura plus tard un empire chinois en Amérique.

Enfin, d'autres expriment l'opinion que la langue anglaise doit tout dominer et tout absorber aux États-

1. Exécution sommaire par la populace des personnes soupçonnées de crimes ou déclarées coupables par les tribunaux. Chaque année il y a un grand nombre de ces exécutions populaires. On exécute rarement des blancs. Par contre, en certains endroits, un nègre accusé est un nègre perdu. 11 est certain qu'on a fait périr bien des innocents. On pend et on fusille les nègres pour des crimes qui n'entraînent pas la peine de mort devant les tribunaux réguliers. 11 y a parfois des scènes d'une

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Unis. La république pourra se fractionner en plusieurs Étals, le caractère des populations pourra se modifier profondément par suite du mélange de races ; mais, disent-ils, Tauglais sera la langue universelle et unique de toutes ces régions, dans un avenir plus ou moins éloigné.

C'est cette dernière hypothèse qui me paraît la plus vraisemblable dans le moment. Sans doute, des événements imprévus peuvent la rendre moins probable demain. Elle semble actuellement à peu près inéluctable, même à des Allemands que je connais personnellement. L'un d'entre eux, un religieux qui travaille pourtant dans un collège allemand à conserver la langue allemande, m'a déclaré, il n'y a pas deux ans, que dans un demi-siècle, ou même dans un quart de siècle, la langue germanique ne serait plus qu'un souvenir aux États-Unis. M. Arthur Preuss, de Saint- Louis, qui a fondé The Revieiv pour défendre les droits des catholiques allemands en anglais, exprimait, à la date du 13 avril 1899, la pensée que « les seuls jour- » naux qui aient un avenir devant eux en ce pays sont » les journaux publiés en anglais. » « Personne, » ajoutait-il, ne le regrette plus que moi, car les jour- » naux catholiques allemands et français ont été » un puissant facteur, depuis bien des années, dans

sauvagerie inouïe. On a brûlé des nègres sur la place publique devant une foule en délire. Ces exécutions populaires, qui tendent à augmenter et que les autorités ne peuvent pas ou n'osent pas réprimer, doivent jeter dans le cœur des nègres une semence de haine qui produira tôt ou tard un formidable cataclysme, une guerre de races sans exemple dans l'histoire. La race noire y périra, sans doute, mais non avant d'avoir fait de terribles blessures à la race blanche.

» la formation de la nouvelle nation... et généra- » lement ils ont été plus orthodoxes que les journaux » catholiques de langue anglaise. »

Quoi qu'il en soit, tous admettent que les États-Unis passent par une époque de transition, qu'ils n'ont pas reçu leur forme ethnique définitive. Des nations nouvelles s'élaborent aujourd'hui en Amérique, comme *des peuples nouveaux se sont formés, dans les premiers siècles du christianisme, sur les débris do l'empire romain.

Les catholiques opposés à l'école de l'assimilation forcée disent : ne devançons pas les événements, ne •cherchons pas à jeter de force les catholiques allemands, français, etc., dans le moule américain. Pourvu qu'ils se montrent de vrais citoyens de leur pays •d'adoption, qu'ils en respectent la constitution et les justes lois civiles, il ne faut rien exiger davantage. S'ils veulent conserver leur langue, qu'ils le fassent aussi longtemps qu'ils le pourront. Cette proposition semble raisonnable.

Avant les discussions survenues dans ces derniers temps, les Américains de langue anglaise admettaient parfaitement que le respect des justes lois du pays •était tout ce que l'on pouvait exiger des catholiques parlant une autre langue que l'anglais. Ainsi un •écrivain de Y American Calholic Quarterly Ilevietc, octobre 1898, disait, au cours d'un article intitulé Wluj Education Shloud Be Free: « Leurs coutumes •» sont-elles criminelles ? Doivent-ils être mis dans nue » camisole de force, de patron puritain, pour être de •» bons citoyens américains ? La république ne w demande rien de semblable. Cette république a élé

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» principalement établie par le sang et l'argent des.

» étrangers Vous voulez l'unité. Au moyen d'une

» éducation commune, vous voulez faire un tout com- » pact des individus et des familles. La république ne » s'appuie pas sur ce principe barbare. Elle se vante de » ne pas s'immiscer dans les habitudes du peuple, elle » se vante de favoriser la liberté individuelle la plus- » absolue qui soit compatible avec la sûreté publique.»-

De l'aveu même d'écrivains américains, on ne peut donc pas raisonnablement demander aux étrangers qui viennent s'établir aux États-Unis, de se dénationaliser violemment et brusquement. Respect aux justes lois du pays d'adoption, accomplissement des devoirs du citoyen, voilà tout ce qu'on est en droit de leur imposer. Pour le reste : la langue, les coutumes, les habitudes, que les lois de la nature suivent leur coursnormal et produisent librement leur effet.

L'Église, qui est la sagesse même, n'interviendra pas dans ce travail gigantesque qui se poursuit aux États-Unis, dans cette formation de peuples nouveaux. Si elle intervient, ce sera pour protéger la liberté ;. ce ne sera pas au profit des uns et au détriment des* autres. Un a déjà voulu l'entraîner dans la lutte. Elle a répondu que les catholiques, aux États-Unis, sont libres de parler la langue qu'ils voudront (1).

t. Voici un document officiel qui fait saisir la pensée du Saint- Siège sur cette question des nationalités aux États-Unis :

« Washington, le 12 mai 1897..

» Illustre et Révérendissime Seigneur,

» Vu qu'aux Etats-Unis, beaucoup de quasi-paroisses ont été* » érigées sur le même territoire pour l'avantage de ceux qui

Mais si l'Église n'entend pas forcer les catholiques allemands, français, polonais, etc., à s'américaniser, pas plus qu'elle ne veut les forcer à garder leur langue maternelle, elle désire, très certainement, qu'ils aient des prêtres qui parlent leur langue, et qui connaissent leurs mœurs, tant qu'ils jugeront à propos de conserver cette langue et ces usages particuliers.

L'attachement d'un peuple à sa langue est merveilleusement fort ; tellement fort que, si vous violentez ce sentiment, vous pouvez causer des malheurs irréparables. Sans doute, il vaudrait infiniment mieux pour les catholiques de langue française, ou de langue allemande, ou de langue polonaise, établis aux États- Unis, se dénationaliser immédiatement,plutôt que d'apostasier ou de tomber dans l'indifférentisme ; il vaudrait mieux renoncer à leur langue nationale, plutôt qu'à la religion de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Malheureusement, le cœur humain est ainsi fait qu'il est plus fortement lié aux choses temporelles qu'aux choses spirituelles. Un clergé qui voudrait dépouiller brusque-

» parlent différentes langues, il s'est élevé des doutes quant au

» droit des personnes qui sont nées de parents appartenant à

» ces églises, ou qui sont venues de pays étrangers, connais-

» sant cependant la langue anglaise. Cette délégation aposto-

» lique, dans une affaire si grave, a cru devoir soumettre ces

» doutes au jugement supérieur de la S. Congrégation de la

» Propagande, d'autant plus que l'affaire paraissait se rattacher

» intimement aux résolutions adoptées par la dite S. Congré-

» gation le 11 avril 1897. Et dans le sens de ces résolutions,

» l'Éminentissime Préfet de la dite S. Congrégation, par une

» lettre N° 22.872, en date du 26 avril de la présente année.

» nous a fait la déclaration suivante : I. Les enfants nés en

» Amérique de parents étrangers dont la langue n'est pas

» l'anglais, ne sont pas obligés, en arrivant à leur majorité, de

» devenir membres de la quasi-paroisse dont leurs parents font

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ment les Allemands, les Canadiens-Français, les Polonais des États-Unis de leur langue nationale, les jetterait pour la plupart dans l'apostasie. C'est pourquoi l'Église, qui est sage de la sagesse de Dieu, ne permettra jamais une entreprise aussi téméraire.

Il n'y a aucun doute possible sur l'esprit de l'Église en cette matière : elle veut que la parole de Dieu soit prêchée à chaque peuple dans son idiome particulier, quelque imparfait, quelque grossier ou quelque difficile qu'il soit. De tout temps, ses ministres se sont appliqués à parler les langues des différents peuples, même les plus sauvages, pour les mieux évangéliser, au lieu de chercher à astreindre les peuples à apprendre la langue des pasteurs. Jamais l'Église n'a travaillé à détruire une langue nationale pour la remplacer par une autre. Elle veut, au contraire, que chaque peuple conserve, autant que cela est possible, l'idiome qui lui est propre ; car, divinement inspirée, elle sait qu'il existe un lien mystérieux entre la langue d'un peuple et son caractère intime, son âme. Détruisez la langue d'un peuple, et vous faites disparaître je ne sais quelle

» partie ; mais ils ont le droit d'entrer dans une quasi-paroisse » où l'on fait usage de la langue du pays ou de l'anglais. — » 11. Les catholiques qui ne sont pas nés en Amérique, mais » qui connaissent la langue anglaise, ont le droit de devenir » membres de l'église dans laquelle on fait usage de l'anglais, » et on ne peut pas les forcer à se soumettre à la juridiction » du recteur de l'église établie pour l'usage de leurs natio- » naux.

» Tout en faisant connaître ces choses à Votre Grandeur, » selon mes instructions, je demeure, avec tout le respect et » toute l'estime que de droit, de Votre Grandeur le très dévoué » en N.-S.

(Signé) » f Sébastien, » Archevêque d'Éphèse, Dél. Ap. »

sève qui lui donnait la plénitude de la vie. Or, ce sont des peuples forts, vigoureux, bien vivants, que veut l'Église, car seuls de tels peuples peuvent pratiquerdans toute leur perfection les vertus chrétiennes.

Voilà pourquoi l'assimilation forcée ne peut pas être une politique conforme à l'esprit de l'Église.

Pendant l'hiver de 1888-89, Sa Sainteté Léon XIII a indiqué clairement la pensée du Siège Apostolique sur cette question des nationalités aux États-Unis. Le Souverain-Pontife, écrivant aux archevêques et aux évêques des Etats-Unis touchant les nombreux Italiens qui vont s'établir dans la grande république, rappelle les misères spirituelles dont sont victimes ces pauvres émigrants, et affirme que la cause principale de ces malheurs se trouve dans le manque de prêtres capables de parler l'italien. Puis il indique le remède que, dans sa sollicitude apostolique, il a résolu d'appliquer au mal. Se propose -t-il de leur envoyer des maîtres pour leur enseigner l'anglais ? Nullement. Voici ses paroles : « Nous avons décidé d'envoyer chez vous plusieurs » prêtres italiens qui soient à même de soulager leurs » nationaux en parlant leur langue, de les instruire de » la doctrine de la foi et des préceptes ignorés ou » négligés de la vie chrétienne, d'exercer auprès » d'eux l'administration salutaire des sacrements, » d'élever la génération croissante dans la religion et » dans les sentiments d'humanité, d'être enfin utiles » à tous par le conseil et l'assistance et de leur venir » en aide par les soins du ministère sacerdotal. »

Sacerdotes naturelles, voilà ce que l'Église demande pour ses enfants dans tous les pays du monde ; voilà ce qu'elle n'a jamais cessé de leur procurer, autant

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qu'il était en son pouvoir. Non pas seulement des pi ètres qui parlent la langue de leurs ouailles, mais, quand cela se peut, des prêtres nationaux, naturates. C'est le mot employé par Innocent XI.

Le décret de la S. Congrégation de la Propagande du 28 novembre 1630, ordonnant de créer des prêtres parmi les naturels des Indes, après éducation, donne ces trois raisons : 1° Parce que les Écritures Saintes et l'histoire de l'Église montrent que cela se faisait partout parles apôtres de la primitive Église; 2° Parce que les prêtres aborigènes ont plus facilement la confiance du peuple ; 3° Parce qu'ils connaissent mieux le langage, les coutumes et les dispositions de leurs compatriotes.

La demande de ceux qui veulent pour les Allemands, les Français, les Polonais, les Italiens, etc., des prêtres qui soient en mesure de « soulager leurs nationaux », pour employer les paroles de Léon XIII, est donc éminemment raisonnable, et Ton a eu bien tort de jeter tant de hauts cris contre la requête des comités de l'œuvre de Saint-Raphaël d'Allemagne et d'Italie. Cette requête, comme on l'a très bien montré (1), ne demandait nullement la division des diocèses par nationalités, mais la nomination d'évêques de diverses origines pour représenter les divers peuples qui composent la population des États-Unis au sein de Tépiscopat. On a vivement combattu cette adresse, qui ne demandait rien que de parfaitement juste, par des raisons étranges ; tandis qu'il aurait suffi de faire remarquer, bien

1. Voir le travail publié par M. l'abbé Charles Maignen, dans la Revue Canonique : La vraie situation du Catholicisme aux États-Unis et M. Ferdinand Brunetière, (janvier, février 1899.)

simplement, que les signataires demandaient une chose déjà admise en principe, puisqu'il y a eu de tout temps, aux États-Unis, des évêques de diverses nationalités. Il pouvait s'agir, tout au plus, d'appliquer ce principe d'une façon plus générale.

Mais une autre question se présente. Admettons, dit-on, que les Allemands, les Français, les Polonais, etc., soient desservis, autant que cela se peut, par des prêtres en état de les « soulager en leur parlant leur langue », tant qu'ils ne seront pas assimilés: ne faut-il pas hâter, sans la brusquer, cette assimilation, dans l'intérêt même de ces étrangers ?

Ceux qui répondent oui ne peuvent, ce me semble, donner aucune raison sérieuse à l'appui de leur prétention.

J'ai eu beau interroger et étudier, je n'ai pu trouver que ce seul argument en faveur de l'assimilation : Si vous n'habituez pas les catholiques étrangers à pratiquer leur religion en se servant de l'anglais, vous les exposez à de sérieux inconvénients lorsqu'ils viennent à quitter une ville où il y a un groupe de leurs nationaux pour aller dans un endroit où il n'y en a pas. Si tous, prêtres et fidèles, se servaient partout et uniquement de l'anglais, cet inconvénient ne se présenterait pas, quelques déplacements que l'on fit.

On peut répondre : 1° Les catholiques qui ont séjourné quelque temps aux États-Unis acquièrent généralement assez d'anglais pour pouvoir se confesser, au besoin, dans cette langue. 2° Ceux qui ne parlent pas du tout l'anglais pourront presque toujours trouver un prêtre sachant leur iangue assez bien pour

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les entendre en confession. 3° Si le maintien des diverses nationalités offre l'inconvénient signalé, par contre la destruction de ces nationalités, Y assimilation, offre des inconvénients infiniment plus graves.

Les assimilateurs ont un autre argument, tiré de Tordre politique, celui-là, et non pas de Tordre religieux. Le voici. En faisant de tous ses enfants des A méricains de langue anglaise, en les jetant tous dans le même moule national, l'Église s'attirera les sympathies et la confiance du gouvernement et du peuple des États-Unis, au lieu de leur paraître une institution quelque peu exotique, à cause des diverses langues étrangères qu'elle tolère parmi les fidèles.

A cet argument la réponse est quadruple : 1° L'Eglise, par cela même qu'elle est l'Église, quelque langue que parlent ses enfants, sera toujours un objet de suspicion pour les sectes et les gouvernements que les sectes dominent. 2° Les catholiques de langue anglaise, les catholiques américains clans toute la force du terme, pourvu qu'ils soient sincèrement catholiques, ne sont pas mieux vus ni mieux traités que les catholiques parlant une langue étrangère. Au contraire, on pardonnera plutôt à un foreigner de faire profession de catholicisme qu'à un Yankee. Un vrai Yankee, qui est en même temps catholique, est considéré comme une anomalie, une sorte de lusus naturœ, tandis qu'on ne s'étonne pas de trouver la foi catholique chez un homme qui a conservé encore le type et l'accent allemands, français ou polonais. 3° Les catholiques étrangers ne sont pas seuls à vouloir conserver leur langue nationale. Les Allemands luthériens, par exemple, y tiennent tout autant. On ne pourrait donc pas repro-

cher à l'Église catholique seule de vouloir la conservation des langues étrangères. -4° Tout ce que le gouvernement et le peuple des États-Unis peuvent exiger, c'est que l'Église forme de bons citoyens. Or un bon citoyen est celui qui observe les justes lois de son pays, qui remplit ses devoirs sociaux, qui est prêt à défendre le drapeau national. Qu'il parle mieux une langue qu'une autre, cela ne regarde ni le gouvernement, ni ses voisins.

Écoutons maintenant les raisons et les arguments de ceux qui combattent l'assimilation, qui disent qu'il faut plutôt retarder autant que possible l'engloutissements des diverses nationalités dans le grand tout américain, et qui travaillent à grouper les catholiques allemands, français, italiens, etc., en paroisses ou en quasi-paroisses séparées.

D'abord ils ont pour eux le grand argument des faits. L'expérience prouve que là où l'on ne groupe pas les catholiques selon leur nationalité, là où l'on ne leur donne pas une organisation paroissiale distincte, avec des prêtres capables de les « soulager en parlant leur langue », l'expérience prouve, dis-je, que partout où l'on ne cherche pas à conserver la langue maternelle des catholiques, la foi se perd (1). Ce qui prouve combien Mgr Schroeder, ancien professeur de

1. Un prêtre canadien-français d'un des États de l'Ouest me disait dernièrement : « En 1884, à M...., où je suis maintenant, » il y avait quatre cent cinquante familles canadiennes-fran- » çaises. Sur ce nombre, soixante personnes seulement prati- » quaient leur religion. Aujourd'hui tous remplissent fidèlement » leurs devoirs religieux. Pourquoi cette différence? En 188 ï, il » n'y avait qu'une paroisse de langue anglaise. Aujourd'hui il » y a une paroisse canadienne-française. » La même chose

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l'Université catholique de Washington, avait raison d'écrire, dans le Cutholk World de novembre 1890 (page 267) : « Personne n'ignore la relation si étroite » qui existe entre les traditions domestiques, les » coutumes particulières et spécialement la langue » maternelle, et la conservation et l'exercice pratique » du sentiment religieux. »

Parlant de l'élément canadien-français aux États- Unis, l'historien Shea s'exprime ainsi : « Cette » population était presque exclusivement catholi- » que. Exposée aux moqueries et aux attaques ins- » pirées par le fanatisme ignorant, beaucoup de » Canadiens-Français eurent honte de leur religion » où tombèrent clans l'indifférence, particulière- » ment dans les centres où ils trouvèrent des » églises déjà encombrées et où les instructions se » donnaient dans une langue qu'ils ne comprenaient » guère. Il leur manquait aussi certaines cérémonies » auxquelles ils étaient habitués, et ils ne se sentaient » pas chez eux. Ils avaient besoin d'églises qui fassent » à eux (1). »

Devant le premier Congrès catholique, tenu à Baltimore en 1889, M. Richard Clarke, de New- York, fit l'aveu suivant : « Les populations catholiques qui nous » sont arrivées de l'Europe, ont été beaucoup exposées » à perdre la foi. Les pertes provenant de cette source

s'observe partout où il y a des Canadiens-Français. Laissez-les dispersés, sans organisation paroissiale distincte, sans prêtres canadiens et sans écoles françaises, ils s' 'américaniseront sans doute rapidement ; mais un très grand nombre tombera dans l'indifférence religieuse la plus complète. 11 doit en être de môme des autres nationalités.

1. American Catholic Quarterty Review, octobre 1879, p. GO 1 .

» ont élé incommensurablement plus grandes que les » gains que nous avons faits par les conversions (1). »

La relation mystérieuse qui existe entre la langue maternelle et la conservation de la foi est si forte et si manifeste, qu'autrefois, avant que la manie de l'américanisation à outrance ne se fût emparée d'un certain nombre de catholiques, on cherchait même à conserver aux Irlandais leur cachet national et leur parler particulier. On le sait, les Irlandais ont, pour la plupart, perdu leur langue primitive. Ils ont adopté l'anglais, forcément, comme leur langue nationale (2), mais ils le parlent avec un accent plus ou moins marqué, selon le degré d'instruction qu'ils ont reçu. Eh bien ! cet accent irlandais — le brogue — absolument caractéristique, très difficile à imiter et qui ne manque certes pas de charme, on voulait autrefois le conserver, comme moyen efficace de mieux grandir la foi chez les Irlandais. Faute d'une langue propre, le brogue, l'anglais parlé à l'irlandaise, remplaçait, chez les Irlandais, la langue maternelle des autres peuples ; et il existait une relation très étroite entre le maintien du brogue et la conservation de la foi dans toute sa pureté et sa force. J'ose dire qu'il est moralement impossible qu'un Irlandais qui conserve le brogue dans

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