‹ La Sobriété, conseils pours vivre long-tempsChapitre 16 sur 42 · NOTICE SUR CORNARO · texte numérisé non relu

NOTICE SUR CORNARO

n oici un ouvrage qui n'a pas besoin d'apologie. Son succès date de loin. Il compte aujourd'hui plus de trois siècles. D'où ! vient la vogue merveilleuse qui a porté y dans tous les pays de l'Europe ce petit livre et l'a fait traduire en latin, en français, en anglais et en allemand'* Faut-il l'attribuer à l'inquiète curiosité humaine, toujours avide d'étendre les bornes d'une vie trop restreinte à son gré? Le titre, il est vrai, est fait pour attirer l'attention; mais, si l'œuvre était î mérite, depuis longtemps le nom de Cornaro serait oublié. Sa théorie n'affecte pas les formes scientifiques et n'a pas la prétention de remplacer les doctes traités d'hygiène. C'est avant tout une œuvre de bonne foi et d'expérience, l'expérience d'un vieillard de quatre-vingts ans.

N'est-il pas touchant de voir cet homme vénérable, ians un âge oit l'on ne songe ordinairement qu'à goûter en paix les années de répit accordées par la Providence, prendre courageusement la plume afin de

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laisser au monde qu'il va bientôt quitter un utile exemple de tempérance et de vertu. Ce modèle de sobriété qu'il trace pour V avantage de ses lecteurs, c'est d'après lui-même qu'il le dessine, et la vérité originale du tableau a fait, on peut le croire, en grande partie, la fortune du livre. C'est le résumé d'une longue pratique et des admirables effets de la sobriété pour ramener à la vie un malade désespéré, pour affermir solidement la santé d'un être frêle, chéiif et l'aider à traverser les pénibles épreuves de la vieillesse. Ce malade désespéré, sauvé et transformé par la tempérance, c'est Cornaro lui-même.

Il était né à Venise, en 1466, d'une famille noble qui prétendait descendre de l'antique race latine des Cornélius. Elle eut, quoi qxCil en soit, la gloire de donner quatre doges à la République et une reine, la célèbre Catarina Cornaro, à Vile de Chypre, éphémère conquête de Venise.

Doué d'heureux instincts, mais d'une constitution très faible, Cornaro mena la vie dissipée de la jeunesse vénitienne. Les plaisirs faciles et les excès de tout genre achevèrent de ruiner sa débile santé. Vers l'âge de trente-cinq ans, il fut saisi de douleurs violentes d'estomac et de côté, d'accès de goutte et d'une fièvre continue qui présageaient une fin prochaine. Les médecins, après mille tentatives infructueuses, lui annoncèrent que, s'il ne changeait pas de régime, sa mort était certaine. Il n'hésita pas un instant. L'idée de mourir, nous dit-il, lui était singulièrement désagréable. Il rompit aussitôt avec toutes ses vicieuses habitudes, et imagina ce régime mémorable, dont il

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ne se départit pas tout le reste de sa vie et qu'il restreignit même avec les progrès de rage. Une seule fois il contrevint aux prescriptions rigoureuses qu'il s'était imposées, nous dirons en quelle circonstance et le résultat presque fatal que faillit amener cette infraction.

Il commence par se guérir de toutes ses infirmités. Un an à peine lui suffit.

Deux points appellent surtout son attention : la quantité et la qualité des aliments solides ou liquides qu'il doit se permettre. Il se rend compte soigneusement des mets et des vins que son estomac digère, et, après une longue suite d'épreuves, il s'arrête à un régime qui parait d'une sobriété excessive à nos appétits plus tolérants. Il borne sa nourriture de chaque jour à 12 onces d'aliments, pain, potage, œufs, viande ou poisson, et à 14 onces de vin.

On a accusé ce régime d'être minutieux et outré. L'accusation serait fondée peut-être, si Cornaro avait voulu l'imposer à tout le monde. Loin de là. S'il vante ce régime, c'est qu'il en a ressenti l'efficacité pour lui-même. Mais il exhorte chacun à l'adapter à son propre tempérament. Conformez-vous, dit-il, aux deux règles relatives à la quantité et à la qualité des aliments, et reste^ plutôt sur votre appétit, tout est bien.

Ce n'est pas que sa prudence dédaigne les autres préceptes de l'hygiène. Il conseille d'éviter le froid, la chaleur, la fatigue, l'excès dans les plaisirs, le mauvais air, le vent, le soleil, les émotions trop vives; mais, dit-il, en citant Galien, ces émotions sont peu préjudiciables.

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// connaît les avantages d'une habitation aérée, heureusement distribuée, et, pour donner sur ce point l'exemple (accessible à peu de gens, il est vrai), il se bâtit à lui-même des maisons de ville et de campagne délicieuses, il aime à nous l'apprendre. S'il fuit toutes les passions violentes ; si V ennui des procès, si la perte d'une partie de sa fortune n'ébranlent guère sa philosophie, il recherche les affections douces, les entretiens agréables. La société des lettrés, des savants, des artistes surtout lui plaît singulièrement. Avide d'étendre ses connaissances, il voyage chaque année pour son instruction et son plaisir. Il visite avec intérêt les musées, les divers travaux d'art, architecture ou statuaire, anciens ou modernes. Architecte lui-même, il avait dessiné le plan des maisons qu'il habitait, asse% habilement disposées, dit-il, pour éviter le froid de l'hiver et la chaleur de l'été.

Tous les détails, la plupart charmants, qu'il nous donne sur ses occupations, complètent l'idée un peu étroite qu'on se fait généralement de son régime et lui enlèvent cette monotonie sèche et cette rigueur fastidieuse d'observation auxquelles on le suppose astreint. La minutie en est entièrement absente, sinon peut-être à l'heure des repas.

Ce régime, exactement pratiqué, avait fait de lui non pas un homme robuste, mais un homme bien portant. Car, depuis Vâge de trente-cinq ans environ jusqu'à soixante-dix ans, sa santé fut parfaite et il n'éprouva dans ce long intervalle que de légères indispositions qui ne duraient pas, dit-il, plus d'un jour ou deux. lift à cette époque une chute grave. Sa voiture versa; il

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reçut des blessures nombreuses au corps et à la tête, et fut ramené che\ lui avec une jambe et un bras démis. Les médecins lui conseillaient saignée et purgation, et, voyant qu'il refusait, ne lui donnaient pas trois jours à vivre. Leur prédiction fut trompée. Convaincu que son régime fermait la porte à tous maux, il se contenta de faire frotter avec certaines huiles, les plaies dont il était couvert, et il guérit si bien qu'il vécut encore près de trente ans.

Sa santé pendant tout le reste de sa vie n'eut plus qu'un assaut à subir et dont il triompha encore, grâce à la force acquise de son tempérament. Il avait soixantedix-huit ans quand les instances de ses amis et de ses proches le décidèrent, bien malgré lui, à ajouter quelque peu au régime insuffisant, prétendait-on, à le maintenir en santé. Il accrut de deux onces la quantité de ses aliments et de deux onces le poids de sa boisson. Cette augmentation insignifiante lui causa une vive douleur de côté qui dura vingt-deux jours et qui fut suivie d'une fièvre continue de trente-cinq jours avec privation de sommeil. Si nous entrons dans ces détails, c'est pour montrer le côté exagéré d'un régime dont Cornaro avait fini par devenir l'esclave. C'est à peu près le seul reproche qu'on puisse lui faire. Un régime peut être sévère, mais il doit pourtant se prêter aux diverses modifications accidentelles que le cours de la vie amène forcément. Le danger peut venir justement de cette stricte observation, qui, ne se permettant jamais un jour de relâche, se trouve désarmée dans les cas d'infraction involontaire.

Une fois remis de cette longue secousse, Cornaro

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continua le cours paisible de sa carrière exceptionnelle et qui pour lui n'était que le terme ordinaire assigné par la nature à Vhomme. On sait qu'un savant physiologiste de nos jours ; et qui a parlé en d'heureux ternies de Cornaro, recule bien plus encore, après Buffon, la limite de notre vie, et que désormais il ne tient guère qu'à nous de la prolonger jusqu'à près d'un siècle et demi. La longévité humaine est donc loin d'avoir dit encore son dernier mot. Cornaro n'atteignit pas cette limite extrême. Sa vie douce et réglée s'éteignit lentement à quatre-vingt-dix-neuf ans. Il conserva jusqu'à la dernière heure la vivacité de son esprit et l'enjouement de son caractère.

A Vâge de quatre-vingt-onze ans, dit-il, dans une lettre pleine de sens adressée au patriarche d'Aquilée, j'écris huit heures par jour sur l'architecture ou l'agriculture, et le reste du temps je V emploie à me promener ou à chanter.

Ailleurs il nous apprend quà l'âge de quatre-vingttrois ans il avait composé une comédie pleine d'une honnête gaieté. A ce propos, il rappelle Sophocle donnant une tragédie à l'âge de soixante-treize ans, et, avec une vanité bien pardonnable, se faisant un mérite de son âge plus avancé, prend le pas sur l'illustre tragique grec.

Le reste de son existence tranquille s'écoula au sein de son aimable famille. Devenu célèbre par ses écrits sur la sobriété qui lui avaient fait de nombreux amis, accablé de témoignages d'estime, de lettres de remerciement de tous ceux qui avaient profité de ses conseils, il vivait, nous diuil, honoré comme un dieu.

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Onqe petits-enfants, avec lesquels il aimait à chanter et à plaisanter, égayaient sa maison.

La sérénité de son esprit (heureux caractère) devenait de plus en plus inaltérable. Il se faisait une loi de ne se fâcher de rien, et jouissait sans crainte et sans remords de ses derniers jours, satisfait d'être encore utile à ses semblables en propageant jusqu'à la fin ses écrits et ses exhortations salutaires.

Quelle est donc, après tout, la valeur de ses écrits sur la sobriété? Notre siècle, à bon escient, positif et pratique, juge volontiers, sur le degré d'utilité, une œuvre réputée scientifique. Cornaro n'a aucune prétention semblable. On Va vu, d'après l'analyse rapide que nous avons donnée de son régime, ce régime est tout personnel et ne s'impose à personne. C'est, pour ainsi dire, une biographie de sa santé, avec conseil aux gens de l'imiter dans leur intérêt bien entendu. Beaucoup de médecins, de philosophes , de poètes, avant lui, ont fait V éloge de la sobriété; mais, comme il s'en vante lui-même, aucun ne Va fait à l'âge de quatre-vingt-quinze ans. Sans doute un régime qui rend un mourant à la santé, qui fait vivre ce mourant jusqu'à cent ans sans infirmité, a un mérite incontestable. Le principe de la sobriété, si éloquemment défendu par l'exemple de Cornaro, s'accommode d'ailleurs parfaitement à l'expérience intime de chaque individu et peut se modifier à l'infini. Lui-même, nous en avons fait la remarque, n'est pas exclusif, comme on le croit trop aisément. On n'a pas de meilleur médecin que soi-même, dit-il, en répétant le mot d'un trop fameux empereur romain. A des raisonnements

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très sensés il mêle des idées de son temps puisées dans les écrits des anciens et qui n'ont plus cours. Avec les astrologues du moyen âge, il attribue aux conjonctions des astres une grande influence sur la naissance et la constitution de V enfant. La vie résulte , à ses yeux, de Vharmonie des quatre éléments qui composent notre corps. On trouve encore che\ lui la vieille théorie des tempéraments , froid, chaud, tempéré, diversement modifiés par les aliments de nature correspondante; celle de la dissolution du corps par défaut de l'humide radical. La science fait aisément justice de ces idées préconques, mais ne saurait refuser son approbation au principe même qui est la base de son livre.

Il faut d'ailleurs, pour le goûter avec fruit, le lire avec cette sorte de bonhomie aimable et naïve qui caractérise notre auteur. Son originalité propre réside dans cette candeur même qu'auraient tort de rebuter notre goût dédaigneux et notre esprit impatient de toute lenteur.

On peut sourire, je le sais, des apostrophes passionnées qu'il prodigue à cette divine sobriété, éternel sujet de sa reconnaissance et de son inspiration; mais qu'on songe qu'il a composé ses divers écrits sur la sobriété entre quatre-vingt-trois et quatre-vingt-quinze ans, et l'on ne s'étonnera pas des taches qui peuvent déparer une œuvre éminemment bienfaisante.

Si nous passons maintenant de l'écrivain à l'homme lui-même, nous avons en face de nous un dès plus aimables caractères qui se puissent imaginer. D'un esprit violent et emporté, il avait cherché à se corriger en même temps qu'il inaugurait son nouveau

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régime. Il devint aussi doux et bienveillant qu'il était brusque et désagréable. Son humeur affable et ses instincts littéraires lui créèrent partout d'honorables amitiés.

Sa grande fortune lui permettait de se livrer à ses goûts pour les lettres et surtout pour les arts qu'il protégeait en amateur éclairé. Cette fortune, compromise un moment, il sut, nous dit-il, la regagner par le dessèchement et la mise en culture de vastes terrains jusque-là inondés et stériles. Mais si V agriculture V aidait à recouvrer une belle fortune, s'il conserva toujours le goût des jardins qu'il dessinait lui-même, l'architecture le passionnait davantage. Ami de l'éminent peintre, architecte et sculpteur véronais, Falconetto, il raccompagnait dans ses voyages artistiques. En 1824, il éleva à Padoue, son séjourfavori, un palais superbe dont la Loggia est encore admirée des étrangers. Falconetto lui en avait donné le plan et bientôt ne cessa pas de l'habiter. Il y mourut dans les bras de Cornaro; et tel fut le désespoir de ce dernier qu'il prépara pour les restes de son ami urr tombeau où il voulut lui-même être enseveli.

Nous ne citerons pas, la liste en serait trop longue r tous les personnages célèbres de son temps avec lesquels il se lia et entretint une active correspondance. Nommons seulement l'illustre Pierre Bembo, historien et poète, avant de devenir cardinal; le littérateur Sperone Speroni, dont la Canace passa pendant un certain temps pour le chef-d'œuvre du théâtre italien; et enfin Rusante, un de ses amis les plus chers, auquel il fit partager la tombe où reposait déjà Falconetto.. Cornaro. 6

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Lui-même, quelques années plus tard, alla rejoindre ces deux morts qu'il avait tant aimés.

Quelques instants avant de mourir (c'est un témoin oculaire, Gra\iani, qui nous raconte ce fait), il écrivit encore de sa main au cardinal Commendone une lettre de conseil et de consolation. Selon Gra\iani il expira doucement le 16 avril i565, entre les bras de sa femme, qui, presque aussi âgée que lui, le suivit bientôt dans la tombe.

Il laissait pour perpétuer son nom un ouvrage dont le succès passé doit garantir, on peut l'espérer, le succès futur.

i*' mai 1860.

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