CHAPITRE PREMIER
îoo De la sobriété.
\ amour exagéré de la bonne chère. J'en vins à considérer que ces odieux fléaux de la vie humaine abaissent la sincérité des rapports entre les citoyens, dénaturent la religion et détruisent la santé. Je résolus en conséquence de démontrer tous les maux qu'entraîne «ce dernier vice, afin de l'extirper, s'il est possible. Quant à l'hérésie luthérienne et à l'esprit d'adulation, je suis convaincu que bientôt quelque esprit élevé prendra à tâche de les attaquer et de les exterminer du monde. Aussi, avant de mourir, j'espère voir ces iléaux de l'Italie terrassés, vaincus, et ma patrie revenue à ses belles et saintes mœurs d'autrefois.
Venant donc au sujet de mon discours, l'intempé- Tance , je trouve déplorable qu'elle ait étouffé et anéanti l'habitude de la vie sobre. Ce vice naît, chacun le sait, de la gourmandise, comme la sobriété naît de la tempérance. Qui croirait alors que l'intempérance est honorée dans le monde, tandis que la sobriété est flétrie et entachée de lésinerie? Les plaisirs sensuels ont tellement séduit et enivré les hommes que, délaissant la voie de l'honneur, ils s'engagent dans une route fatale et tombent, devenus vieux, en d'étranges et mortelles infirmités. Ils n'ont pas atteint quarante ans qu'ils sont déjà décrépits , tandis que naguère la sobriété les maintenait bien portants jusque dans l'âge <le quatre-vingts ans.
O malheureuse Italie! tu ne t'aperçois pas que l'in-
uempérance tue chaque année plus de tes enfants qu'il
n'en périrait au temps des plus terribles pestes, ni par
* Je feu ou par le fer dans maints combats. Que dis-je?
ne sont-ce pas des combats, ces festins de chaque jour,
Traité de la vie sobre. 101
festins si monstrueux que les tables ne se peuvent . assez élargir pour recevoir les pyramides de mets entassés? Et qui pourrait résister à de pareils excès! Songez-y, je vous en conjure au nom de Dieu, car j'en suis • certain, c'est un vice abominable dont la majesté de -ce Dieu s'indigne plus que de tout autre. Que l'Italie r chasse ce nouveau fléau, comme naguère ce mal qui faisait tant de ravages et qui maintenant est si clément grâce aux précautions qu'on prend contre lui. Eh bien! contre cette funeste intempérance, il existe aussi un remède, d'un usage très facile, si les hommes se conforment aux lois de la simple nature. C'est elle en «effet qui nous enseigne à vivre contents de peu en -observant la mesure prescrite par la sainte tempérance vet par la divine raison, à ne manger que ce qui est . nécessaire pour subsister, puisque le surplus ne pros rite qu'à la maladie et à la mort, et que si cette super- ,fluité est une jouissance momentanée pour le goût, bientôt elle occasionne au corps de longues souffrances, .un dommage irréparable, et finit par le tuer avec Tàme. Combien de mes compagnons n'ai- je pas vus .mourir de ce mal dans leur verte jeunesse! Ils étaient -doués de la plus belle intelligence et d'un caractère •élevé; leur vie aurait été l'ornement du monde, la jouissance, le bonheur de mes vieux jours; la mort les a ravis, et ils n'ont laissé que de profonds regrets !
Je veux que ce fléau épargne l'avenir de notre patrie,
je veux que ce petit écrit signale les fatals excès de
. l'intempérance et la remplace dans le cœur de ses par-
. tisans par la sobriété jadis si florissante. Tel est mon
..projet, et je l'exécute d'autant plus volontiers que je
102 De la sobriété.
cède à la prière de nombreux jeunes gens. Ils connaissent tous les dangers de l'intempérance, car ils ont vu leurs pères en mourir jeunes encore, et ils me voient, moi vieillard de quatre-vingt-un ans, bien portant et gaillard. D'ailleurs la nature ne nous défend pas de prolonger notre vie autant que possible, et la vieillesse est certainement l'âge où la sagesse s'exerce avec plus d'avantage et où Ton jouit plus facilement des fruits des autres vertus. Ces jeunes gens donc désireux, eux aussi, de vieillir, me demandèrent de leur enseigner la méthode que j'ai suivie pour parvenir à cet âge avancé. Et moi, les voyant pleins d'un désir si honnête, pour aider à leur conversion et à celle de tous mes lecteurs, je vais indiquer les causes qui m'engagèrent à bannir mes goûts intempérants, à adopter la vie sobre. Je raconterai dans ses détails la méthode qui m'a servi dans cette réforme, et je dirai le bien opéré en moi par cette sage pratique. Je terminerai en signalant les avantages que procure la sobriété.
Mon renoncement à la vie de désordre que je menais vint des infirmités qui n'avaient cessé de m'assiéger et de faire en moi des progrès trop évidents. Les plaisirs de la table, joints à ma faible complexiôn et à mon estomac froid et humide, m'avaient rendu sujet à différents maux, tels que douleurs d'estomac et de côté, accès de goutte et, pis encore, avec une fièvre presque continue. Je souffrais surtout de l'estomac, et j'étais tourmenté d'une soif inextinguible. Je n'avais donc d'espoir que dans la mort pour m'affranchir de mes tortures corporelles et des ennuis qui dévoraient ma triste vie, d'ailleurs aussi éloignée de son terme natu-
Traité de la vie sobre. 103
Tel qu'elle en était rapprochée par mes dérèglements. C'est vers l'âge de trente-cinq à quarante ans que je me trouvai réduit à cette extrémité fâcheuse. Les médecins avaient essayé inutilement toute espèce de remèdes; ils me déclarèrent franchement qu'ils n'en avaient plus qu'un à me proposer : c'était le changement complet de régime, c'était la sobriété. Elle a autant d'efficacité pour le bien que la vie de désordre en a pour le mal, et vous ne connaissez que trop, dirent-ils, l'influence pernicieuse de l'intempérance; mais, quoiqu'elle vous ait mis en grave péril, l'action bienfaisante d'une vie régulière peut encore vous sauver.
L'expérience a prouvé toute sa puissante énergie même sur des individus de faible complexion et d'un âge avancé; elle a prouvé aussi que la vie déréglée attaque la santé des hommes doués d'un tempérament robuste, jeunes et forts, et peut avoir pour eux les plus tristes conséquences. N'est-il pas naturel en effet que de différents régimes résultent des effets tout différents? L'art est là d'ailleurs pour corriger les vices et les défauts naturels, et l'on voit dans l'agriculture jusqu'où va son heureuse influence. Enfin, dirent-ils en terminant, si vous ne pratiquez pas immédiatement le remède indiqué, dans quelques mois il sera sans vertu, et la mort ne tardera guère à rompre le fil d'une vie ruinée. Ces raisonnements, si naturels et si pressants, me convainquirent aussitôt. L'idée de mourir si jeune me déplaisait singulièrement: d'un autre côté, je ne pouvais plus supporter l'excès de mes souffrances. Je saisis donc avidement l'espoir qu'on
104 De la sobriété.
m'offrait, et je résolus, pour échapper à la mort et à des maux cuisants, d'adopter une vie régulière.
Je n'avais qu'à suivre la méthode tracée par les médecins, c'est-à-dire ne manger et ne boire que des mets et du vin de malade, et cela en petite quantité. Ce régime du reste n'était pas nouveau pour moi; naguère on me l'avait prescrit, mais à cette époque je voulais vivre à ma guise et je me laissais entraîner à prendre d'autres aliments que ceux qui m'étaient ordonnés; de même pour le vin : quoique brûlé par une chaleur d'estomac, je ne laissais pas que de boire copieusement d'autres vins plus agréables à mon palais. Semblable d'ailleurs à la plupart des malades, je cachais aux médecins mes infractions continuelles. Une fois décidé à obéir aux lois de la tempérance et de .la raison, je me conformai avec la plus scrupuleuse exactitude à une règle dont l'exécution me paraissait obligatoire pour tous les hommes. Je reconnus avec plaisir qu'elle était d'une observation facile, et je fus xécompensé rapidement de ma fidélité. En peu de jours, «j'éprouvai un grand soulagement, et, en moins d'un ' an (chose incroyable), je fus guéri de toute infirmité. Alors, réfléchissant à l'extraordinaire puissance de la sobriété, je me dis que, si elle avait triomphé de tous les maux auxquels je succombais, elle aurait à plus forte raison la vertu de me conserver la santé, de raffermir mon faible tempérament et mon débile estomac. J'étudiai donc d'abord la nature des aliments qui lui •convenaient, et j'essayai en premier lieu l'effet de ceux dont le goût m'était agréable. Je voulais vérifier un proverbe que j'avais cru vrai autrefois, qui passe uni-
Traité de la vie sobre. 105
versellement pour bien fondé, et qui sert de règle aux gourmands : Ce qu'on trouve bon est nourrissant et .profitable. L'épreuve me démontra la fausseté du proverbe. Ainsi j'aimais par-dessus tout le vin âpre et *très froid, les melons et autres fruits, la salade crue, les poissons, la chair de porc, les tourtes, les potages aux légumes, les pâtisseries et autres mets semblables, .et pourtant tous ces aliments m'étaient nuisibles. Fort •de mon expérience, je renonçai à tous les mets, à tous les vins de cette espèce ; je cessai de boire froid et je vchoisis le vin convenable à mon estomac, n'en buvant •d'ailleurs qu'une quantité aisée à digérer. Même règle pour la qualité et la quantité des mets. En outre j'avais soin de ne jamais satisfaire mon estomac jus- .qu'à la satiété, et je sortais de table encore capable de -manger et de boire. En cela, je me conformais' au dicton : Qui ménage son estomac ménage sa santé. *Grâce à ces heureuses combinaisons, je fus en moins d'un an, je le répète, absolument affranchi de tous les cmaux qui m'auraient un jour ou l'autre infailliblement .accablé.
Un autre résultat excellent de mon nouveau régime •doit être mentionné. Naguère, au temps de ma vie sensuelle, il ne s'écoulait pas une année où je ne fusse -atteint de quelque fièvre pernicieuse dont plus d'une fois je faillis mourir. Avec mon changement de régime, •cette fièvre disparut pour ne plus revenir, et, depuis cette époque, j'ai joui d'une santé parfaite. J'attribue .ce résultat favorable aux vertus infinies de mon régime; et, de fait, ne prenant jamais que des aliments vet du vin conformes à la nature de mon tempéra-
io6 De la sobriété.
ment, sans dépasser la mesure convenable, ces aliments , après avoir abandonné à mon corps leurs éléments utiles, en sortent sans y laisser le germe d'aucune humeur pernicieuse. Les deux règles si importantes de la quantité et de la qualité des aliments ne sont pas d'ailleurs les seules que j'observe. Je mets encore mes soins à éviter le froid, le chaud, une chaleur excessive, à ne pas retarder l'heure habituelle de mon sommeil, à me garder des plaisirs immodérés, à ne pas séjourner en mauvais air, à ne pas m'exposer au vent ni au soleil. Un peu d'attention suffit pour se soustraire à ces causes diverses d'accidents qui peuvent avoir beauconp de gravité. Mais sur l'homme raisonnable l'amour de la vie et de la santé a trop d'empire pour qu'il sacrifie ces deux biens à la satisfaction de quelque caprice nuisible. Il est des affections morales, la tristesse, la haine et autres sentiments qui paraissent avoir la plus grande influence sur le corps et dont il est plus difficile de se défendre.
J'ai tâché autant que possible de me garantir de ces émotions pénibles. Si je n'ai pu toujours réussir à triompher de ces troubles de l'âme, l'expérience m'a convaincu que ces perturbations n'ont pas en réalité une grande influence et ne sauraient causer un grave préjudice aux individus qui sont soumis aux deux règles de tempérance que nous signalions tout à l'heure.
Ainsi il est bien entendu que l'obéissance à ces règles essentielles ôte leur gravité aux accidents qui peuvent résulter d'autres infractions. Galien *, ce mé-
i. Que les mœurs de l'âme sont la conséquence des tempéra-
Traité de la vie sobre. 107
decin illustre, a rendu avant moi le même témoignage.
Il affirme que, sachant se préserver des excès de la gourmandise, il ne redoutait pas les conséquences d'autres irrégularités, et que, s'il souffrit jamais des suites de quelque désordre, ce fut un jour ou deux seulement.
Cette observation est parfaitement juste, et j'en puis, par une longue expérience, attester la vérité. Que de fois j'ai enduré le froid, la chaleur, et maints autres inconvénients! que de pertes ou d'accidents douloureux m'ont affligé sans parvenir à m'abattre! J'en prendrai à témoin mes amis et mes connaissances. Ils diront que j'ai peu souffert de ces émotions auxquelles n'ont pas résisté des personnes dont la vie n'était ni sobre ni réglée. J'en citerai un exemple bien triste pour moi, celui d'un de mes frères et de plusieurs de mes parents qui vivaient dans le désordre. Ces infortunés, qui avaient pour moi une grande tendresse, furent accablés de chagrin en voyant des personnages considérables m'intenter des procès extrêmement graves.
Plein de l'idée que je les perdrais, ils furent envahis par un flot de bile toujours abondante chez les individus intempérants, et cette humeur s'altéra à tel point et s'accrut de telle façon qu'elle les emporta prématurément. Pour moi je n'éprouvai aucun mal, il n'y avait pas chez moi excès de cette humeur, et de plus mon heureux caractère cherchait à prendre le dessus. Je me persuadais que c'était pour faire éclater mon énergie que Dieu avait permis qu'on m'intentât ces procès, et que j'en sortirais avec honneur et profit. Mon espé-
ments du corps (Œuvres physiologiques et médicales de Galien, trad. par Ch. Daremberg, Paris, 1854, t. icr,p. 47 et suiv.).
io8 De la sobriété.
rance courageuse se réalisa, puisqu'enfin je remportai une victoire à la fois glorieuse et fructueuse. Je ressentis de ce triomphe un plaisir infini dont la vivacité pourtant n'eut pas le pouvoir de me nuire. Concluez donc de là que ni tristesse ni autre affection pénible n'incommoderont des individus soumis à une vie régulière et sobre.
Je dirai plus : c'est que les maladies elles-mêmes ont peu de prise sur de tels individus et ne leur causeront que de médiocres souffrances. Cette observation est fondée ; j'en fis l'expérience à l'âge de soixante-dix ans. J'étais dans ma voiture, qui marchait rapidement, quand elle versa tout à coup et fut traînée par les chevaux qu'on ne put arrêter de longtemps. J'éprouvai un choc tel et des secousses si fortes, que j'eus la tête et le corps couverts de meurtrissures, et de plus une jambe et un bras démis.
Ramené chez moi, on envoya chercher les médecins. Eux venus, me voyant si contusionné, en si piteux état et dans un âge si avancé, conclurent que de cet accident je mourrais au bout de trois jours. Ils me conseillèrent pourtant deux remèdes, saignée et purgatif, ce dernier pour prévenir en moi l'altération des humeurs, qui, pensaient-ils, allaient d'un moment à l'autre s'exaspérer et me causer une fièvre violente. Pour moi, convaincu que la vie régulière à laquelle j'étais soumis depuis tant d'années avait si bien lié, équilibré et distribué mes humeurs que ma chute ne pouvait les exciter, comme on le craignait, je ne voulus ni saignée ni médecine; seulement je me fis remettre la jambe et le bras, et frotter de certaines huiles
Traité de la vie sobre. 109
bonnes pour mes contusions, selon les médecins. Ainsi donc, dédaignant tout autre remède, je guéris, comme je l'avais supposé, sans avoir éprouvé aucun mal ni aucune altération d'humeur, ce qui parut merveilleux aux médecins. Il faut conclure de là que mener une vie régulière et se préserver des excès de table est le meilleur moyen pour ne pas souffrir des autres excès et accidents fortuits. Mais j'affirme avec autorité, surtout après l'expérience que j'ai faite récemment, que les excès de table sont mortels.
Voilà déjà quatre ans que j'en eus la preuve indubitable. A cette époque, cédant aux conseils des médecins, aux exhortations de mes amis et de mes parents, je commis en ce genre un excès dont les suites furent désastreuses pour moi, comme on le vit plus tard. Il consistait à accroître la quantité de nourriture que je prenais journellement. Cet accroissement, d'ailleurs bien modique, me réduisit à un état de maladie très grave. Mais, comme le récit de cet accident a son utilité, je le donne ici volontiers dans l'intérêt du lecteur.
Pleins de tendressse pour moi, mes plus chers parents et amis, voyant que je mangeais très peu, s'unirent aux médecins pour me représenter vivement que ma nourriture habituelle ne suffisait pas à me sustenter dans un âge aussi avancé, où j'avais besoin désormais non seulement de conserver, mais encore d'accroître ma vigueur. Or cette vigueur ne pouvant venir que de la nourriture, je devais de toute nécessité manger un peu plus copieusement. J'objectais à ces raisons que la nature se contente de peu, que ce peu m'avait suffi de longues années à me soutenir, que cette Cornaro. 7
no De la sobriété.
habitude s'était invétérée chez moi, et que, loin d'accroitre la quantité de mes aliments, je devais bien plutôt la diminuer, puisque, avec le déclin de mes forces, s'affaiblissait chaque jour la puissance de mon estomac. A l'appui de ma réplique, je citais ces deux proverbes si vrais, l'un : « Qui veut manger beaucoup doit manger peu, » ce qui signifie que manger peu permet de manger longtemps, et qu'en mangeant longtemps on arrive à manger beaucoup; et le second : « La nourriture qu'on s'abstient de prendre quand on a bien mangé profite plus que celle qu'on a déjà prise. » Mais toutes mes raisons échouaient contre leur insistance, et leurs remontrances même n'en devenaient que plus vives. Enfin, pour ne pas me donner des airs d'obstination déplacée, et pour ne point affecter d'en savoir plus que les médecins, je consentis à accroître, mais de 2 onces seulement, la quantité de mes aliments. Ainsi, de 1 2 onces d'aliments solides, tels que pain, jaune d'oeuf, viande et potage, j'allai jusqu'à 14 onces, et, de 14 onces de vin que je buvais d'abord, je passai à 16 onces. En dix jours, cette modification si simple de régime me causa une perturbation générale. D'enjoué que j'étais, je devins mélancolique et bilieux, dégoûté de tout, enclin à de singuliers caprices, embarrassé de ma personne. Dix jours après, je fus pris d'une très vive douleur qui me dura 22 jours et fut suivie d'une fièvre terrible qui persista 35 jours et 35 nuits sans relâche. Il est vrai qu'après la première quinzaine elle diminua graduellemeut. Néanmoins, pendant tout ce temps, je ne pus dormir un quart d'heure, et tout le monde me jugea perdu.
Traité de la vie sobre. ni
J'en réchappai pourtant, grâce à Dieu et grâce à la vertu de mon régime, et cela à Page de 78 ans, au cœur de la plus froide saison d'une année qui fut si froide, et le corps amaigri et desséché. Rien ne me sauva de la mort, j'en suis convaincu, que le régime par moi suivi rigoureusement pendant tant d'années, où, exempt de toute maladie, j'éprouvai au plus quelque légère indisposition. La règle stricte à laquelle j'obéissais depuis si longtemps n'avait pas laissé s'engendrer en moi des humeurs superflues et malignes, ou n'avait pas permis à ces humeurs de contracter l'âcreté qu'elles ont chez les vieillards dont la vie est régulière. Aussi, comme il n'existait dans mes humeurs que l'âcreté récente qu'y avait introduite mon désordre momentané, le mal, bien que très grave, ne fut pas assez violent pour m 'enlever.
Telle fut l'unique cause de mon salut. Cet accident prouve et la vertu de la règle et l'influence fâcheuse du dérèglement, car, si un régime sobre m'avait conservé tant d'années une santé inaltérable, il suffit d'une infraction de quelques jours pour m'occasionner une terrible maladie.
Je remarquai à ce sujet que si le monde se conserve par Tordre, et si notre vie n'est autre chose, relativement au corps, que l'harmonie et l'ordre de quatre éléments, notre vie doit se maintenir et se conserver par ce même ordre, et au contraire s'altérer et se dissoudre par l'action inverse de la maladie et de la mort. L'ordre n'a-t-il pas en effet une puissance admirable ? C'est l'ordre qui enseigne la discipline, c'est l'ordre qui donne la victoire à une armée, c'est l'ordre enfin
qui maintient la stabilité des cités, des familles et des États. Je conclus de là que la régularité est, sans conteste, le meilleur et le plus sûr fondement d'u vie longue et saine. On peut donc affirmer que la seule et véritable médecine, c'est une vie régulière. Aussi I médecin, allant visiter un malade, Pengagc-t-il, avan toute chose, à vivre régulièrement, et quand il prend congé de son malade guéri il lui conseille encore, s'il veut conserver la santé, de continuer cette vie réglée dont l'influence lui a. été si favorable.
Et il n'est pas douteux que, si ce dernier suivait cet avis, il ne retomberait plus malade, puisqu'avec la sobriété toutes les causes du mal disparaissent. Il n'aurait donc plus besoin ni de médecins ni de médecine. Que dis-je? il deviendrait à lui-même le meilleur des médecins. Car en réalité l'homme ne saurait être médecin parfait que de lui seul. Et pourquoi cela? C'est que chacun peut, au moyen de diverses expériences, connaître à fond son tempérament, ses dispositions les plus cachées et savoir quel vin et quels aliments conviennent à son estomac. De telles particularités ne se peuvent véritablement distinguer chez autrui, puisqu'on a tant de peine à les discerner en soi ei pour soi-même. Il faut beaucoup de temps pour ses observations intimes; il en faut pour les diverses expériences, expériences indispensables, puisque chez les hommes il y a encore plus de variété dans les tempéraments et les estomacs que dans les physionomies. Qui croirait que le vin vieux d'un an nuit à mon estomac, tandis que le nouveau lui est favorable; que le poivre, réputé espèce chaude, ne le ré-
Traité de la vie sobre. 113
chauffe et ne le ranime pas autant que le cinnamome.
Quel médecin aurait découvert en moi ces deux dispositions cachées, puisqu'une longue observation m'a été nécessaire à moi-même pour les remarquer et les vérifier. L'homme ne pouvant donc avoir de meilleur, médecin que soi-même, ni de meilleure médecine qu'une vie régulière, doit s'attacher à cette vie avec ardeur. Je ne nie pas néanmoins que, pour guérir les maladies auxquelles sont souvent exposés ceux dont la vie est irrégulière, on n'ait besoin d'un médecin, et que ce médecin ne doive nous être cher.
Si tu éprouves un grand soulagement de la présence d'un ami qui vient simplement te visiter dans ta maladie, sans t'apporter d'autres secours que des plaintes sur tes souffrances et des paroles d'espoir de guérison, combien plus cher doit être le médecin qui vient te soulager effectivement et te rendre la santé. Mais pour la conserver, cette santé, le mieux, à mon avis, est d'embrasser la vie réglée, cette médecine naturelle, si bien appropriée à notre tempérament, dont les savants font l'éloge et que recherchent une foule de gens, sous un autre nom, il est vrai. Qu'est-ce en effet que l'or potable ou l'élixir de vie, chimère après laquelle courent de trop curieux investigateurs des choses occultes, qu'est-ce, sinon la vie réglée?
L'objet de leur désir ardent, n'est-ce pas elle qui le procure , puisqu'elle affermit la santé de l'homme doué même d'une faible complexion et le conduit bien portant jusqu'à cent ans et plus?
Il meurt, passé ce terme, non point de maladie ni d'une altération d'humeur, mais par suite de la réso-
U4 De la sobriété.
lution de son humide radical arrivé à sa fin. Peut-on espérer un plus beau résultat de Tor potable et del'élixir, ces merveilles dont on cherche le secret bien plutôt encore qu'on ne Va expérimenté? Mais disons la vérité : les hommes, pour la plupart très sensuels et très intempérants, voudraient satisfaire tous leurs appétits, tous leurs caprices insensés. Afin de se livrer sans danger à leurs fantaisies, ils désirent un remède qui triomphe aisément des maux suscités par leur vie de désordre. Pour découvrir ce remède vainqueur, ils se mettent l'esprit à la torture, passent par l'alambic l'or et mainte autre substance, sans s'apercevoir, les malheureux, qu'ils se creusent vainement la cervelle et que le remède surnaturel qu'ils s'ingénient à trouver ne produira jamais l'effet souhaité. Quant au remède naturel qu'ils ont sous la main, ils n'en comprennent pas le mérite, ou, s'ils le comprennent, comme il ne flatte pas leur sensualité, ils le rejettent avec dédain. Aussi, voyant qu'ils ne peuvent échapper aux suites fâcheuses de leurs désordres, ils prétendent pour s'excuser qu'il faut mieux vivre dix ans de moins, et se contenter. Ils ne songent pas de quelle importance il est pour l'homme de vivre dix ans de plus quand il est bien portant et dans l'âge de la maturité, où l'on apprécie à leur juste valeur les qualités, les connaissances et les talents de ses semblables. Or le talent n'atteint sa perfection qu'à cet âge. Laissons de côté toute autre matière, et ne parlons que des lettres et des sciences.
N'cst-il pas vrai que la plupart des beaux ouvrages que nous possédons en ce genre ont été composés par
Traité de la vie sobre. 115
leurs auteurs à cet âge et dans les dix ans dédaignés de ceux qui préfèrent la satisfaction de leurs appétits. Pour moi, loin de les imiter, j'ai voulu vivre ces dix ans qui ne seront pas perdus pour mes semblables, puisque dans cet intervalle j'ai pu composer ces Traînés qui seront utiles, je l'espère.
Les hommes sensuels prétendent de plus que la vie régulière est irréalisable. Cette objection est sans valeur. Galien, ce grand médecin, ne l'a-t-il pas pratiquée et prônée comme la meilleure médecine ? Que de grands hommes de l'antiquité l'ont embrassée avec ardeur, Socrate, Platon, Cicéron et tant d'autres que, pour n'ennuyer personne, je ne citerai pas! Et de notre temps n'avons-nous pas vu l'illustre pape Paul Farnèse et le cardinal Bembo la pratiquer avec un zèle qui a été récompensé par la durée de leur existence ?
Nos deux doges Lando et Donato, beaucoup d'autres personnages de moins haute condition, habitant la ville ou la campagne, l'ont aussi adoptée avec succès. Car en tout lieu on rencontre des gens qui se félicitent de la suivre. Que prouve cette généralité? C'est qu'il n'est personne qui ne puisse mener une vie régulière. Est-il bien difficile de s'y adonner? Non; très aisé. Il suffit de commencer, au dire de Cicéron et de tous les partisans de l'ordre. Platon, qui lui-même vécut régulièrement, prétend à ce sujet qu'une telle existence est impossible au citoyen d'une république obligé de souffrir le chaud, le froid et des désagréments de toute sorte.
Je réponds à cela : Ce ne sont pas des désordres
n6 De la sobriété.
assez graves pour troubler la santé ou causer la mort de rhomme exempt d'ailleurs des excès dont un citoyen peut parfaitement se garantir.
Il est même nécessaire qu'il s'en garantisse, car de cette façon il sera certain ou de ne pas éprouver les maux résultant des désordres auxquels il serait entraîné, ou, s'il les éprouve, de s'en affranchir plus vite et plus facilement.
Ici en peut faire et on fait parfois une objection : Celui qui mène une vie réglée, dit-on, ayant toujours, en état de santé, usé d'aliments de malade, se trouve dépourvu de ressources contre la maladie. A cela je réponds d'abord :
La nature, qui tient à conserver l'homme vivant le plus longtemps possible, nous enseigne comment nous devons nous gouverner dans les maladies, puisqu'elle commence par nous enlever l'appétit, afin que nous mangions très peu. Aussi le malade, qu'il ait mené jusqu'alors une vie réglée ou déréglée, ne doit manger que des aliments convenables à son état de maladie, et encore doit-il en manger moins qu'il ne faisait, car, d'en manger autant, il mourrait, et d'en manger plus, il mourrait encore plus vite. En effet, si la nature est déjà accablée par le mal, elle succomberait rapidement sous une quantité d'aliments trop forte pour sa faiblesse actuelle. Cette diminution d'aliments est donc indiquée par la situation et suffit bien, selon moi, à soutenir le malade.
Voilà donc la première réponse; il en est une autre meilleure encore : l'homme qui mène une vie régulière ne saurait tomber malade, et même ce n'est que
Traite de la vie sobre. 117
rarement et momentanément qu'il se trouve indisposé , car une vie régulière prévient toutes les causes du mal et par cela même le mal qui est reflet.
Si donc il est constant que la vie réglée est si utile et si puissante, si belle et si sainte, chacun doit l'embrasser et la pratiquer avec d'autant plus d'empressement qu'elle ne contrarie la manière de vivre de personne : en • effet, personne ne s'oblige, en l'adoptant, à manger aussi peu que moi, à se priver des fruits, poissons et autres mets dont je ne fais pas usage. Si je mange peu, c'est que ce peu suffit à mon petit et faible estomac, et comme les fruits, poissons et autres aliments de cette nature me sont nuisibles, je m'en abstiens.
Au contraire, ceux qui s'en trouvent bien peuvent ou plutôt doivent en manger, car ces aliments ne leur sont pas défendus. Ce qui est interdit à eux et à tout autre, c'est de manger de tous aliments qui leur conviennent en telle quantité que leur estomac ne les puisse aisément digérer. Même règle pour la boisson; mais si rien n'incommode, évidemment on n'est soumis qu'à la règle de la quantité. Et qu'on ne vienne pas me dire qu'il se trouve des gens qui, malgré la vie la plus déréglée, atteignent, sains et robustes, les dernières limites de la vie auxquelles parviennent les individus les plus sobres.
Cette raison, fondée sur une circonstance incertaine, chanceuse, excessivement rare, et d'une réalisation plutôt miraculeuse que naturelle, ne doit pas nous induire au dérèglement, car si la nature se montre trop libérable pour ces individus, bien peu doivent
n8 De la sobriété.
.espérer la même faveur. Mais dédaigner ces observations et se fier à sa jeunesse, à un vigoureux tempérament, à un excellent estomac, c'est courir de grands risques et s'exposer chaque jour à la maladie et à la mort. Aussi je prétends que, bien que doué d'une faible complexion, un individu, s'il mène une vie réglée et sobre, est plus sûr d'arriver à la vieillesse qu'un jeune homme parfaitement constitué qui vit dans le désordre.
Il n'est pas douteux cependant que, avec une bonne constitution, un individu qui obéit à la règle se conservera plus d'années qu'un autre mal doué sous ce rapport.
Dieu et la nature s'unissent parfois pour donner à un homme une constitution si parfaite qu'il peut,, sans s'astreindre à une règle rigoureuse de conduite,, vivre de longues années bien portant et mourir très âge.
Tels on vit mourir à Venise le procurateur Contarini, et à Padoue le chevalier Antonio di Vacca ; mais,, sur cent mille hommes, on n'en trouve pas un ainsi favorisé. Et comme tous les autres veulent vivre bien portants pendant de longues années et mourir sans infirmités ni malaise, et par simple résolution de l'humide radical, ils sont tenus de vivre régulièrement. A cette condition, ils jouiront des fruits sans nombre de cette vie heureuse. Grâce à elle, les humeurs du corps, purgées et bénignes, ne laissent pas monter à la tête les fumées de l'estomac, de sorte que le cerveau demeure toujours libre et dégagé. Alors, des basses et mesquines considérations de ce monde.
Traité de la vie sobre. 119
Thomme s'élève avec plaisir aux belles et sublimes contemplations des choses divines. Puis ses yeux redescendent sur la nature, et il voit en elle la fille de Dieu.
Alors il discerne nettement la grossièreté du vice où tombe celui qui ne sait pas réprimer les passions humaines, ni les trois désirs, qui tous trois semblent nés avec nous pour éterniser nos tourments et nos inquiétudes. Ces trois désirs, qui ont pour objet la concupiscence, les honneurs et la fortune, grandissent ordinairement chez les vieillards dont la vie n'est pas réglée , parce qu'en traversant l'âge viril ils n'ont rejeté, comme ils le devaient, ni la sensualité triviale ni les appétits infimes, pour embrasser la tempérance et la raison. Au contraire, l'homme de vie régulière, arrivé à l'âge viril, pratique avec zèle ces vertus. Convaincu que lès passions et les désirs grossiers sont contraires à la raison dont il vient de se déclarer l'esclave, il s'en affranchit, et, rejetant de même les autres vices, il s'adonne tout entier aux vertus et aux bonnes actions. Aussi quand, par son âge avancé, il se voit proche de sa fin, sachant que depuis longtemps, par un bienfait singulier de Dieu, il' a déserté le vice et a vécu ^n honnête homme, il ne s'effraye ni ne s'attriste de la mort qui vient à lui. En effet, il n'ignore pas qu'il doit mourir, surtout lorsque, chargé d'honneurs et rassasié de jours, il se voit parvenu à cet âge où, des milliers d'invidus qui naissent et vivent autrement que lui, à peine un seul arrive. Il s'attriste d'autant moins que cette mort ne s'abat pas sur lui impétueusement, à l'improviste, avec un amer et pénible cortège d'altéra-
120 De la sobriété.
tions d'humeurs, de souffrances et de fièvre, mais s'insinue avec une placidité et une bénignité suprêmes, parce qu'en lui une telle fin n'est causée que par le manque d'humide radical, lequel, comme l'huile d'une lampe, va peu à peu se consumant. Aussi passe-t-il doucement, sans douleur, de cette vie terrestre et mortelle à la vie éternelle.
O vie réglée, vie sainte et véritablement heureuse, ton nom si beau ne devrait-il pas suffire aux hommes pour te connaître ? N'est-il pas aussi agréable de prononcer ces mots magiques de vie réglée et de sobriété qu'il est pénible dédire vie de désordre et de débauche, ou plutôt entre ces termes n'y a-t-il pas la différence qui existe entre les mots ange et démon?
Jusqu'ici, j'ai exposé les causes pour lesquelles, m'affranchissant de l'intempérance, je m'adonnai entièrement à la vie sobre, le système que j'adoptai pour atteindre ce but, le résultat que j'obtins et finalement les avantages qu'elle apporte à ceux qui l'embrassent. Maintenant, comme certains individus sensuels et dénués de raison prétendent qu'on n'a pas d'intérêt à vivre longtemps et que, passé l'âge de 65 ans, on ne doit plus dire de la vie qu'elle est vivante, mais morte, je veux raconter quelles sont présentement mes distractions, et quel attrait je trouve encore à la vie. Tous ceux qui me connaissent peuvent rendre témoignage pour moi et attester que je mène la vie la plus heureuse du monde. Ils admirent en effet ma santé florissante, ils me voient monter à cheval seul et sans aide, gravir non pas seulement les marches d'un escalier, mais toute une colline à pied et lestement. Ils voient
Traité de la vie sobre. 121
encore comme je suis allègre, content, exempt des troubles de l'âme et de toute pensée pénible, car mon âme est tout entière aux sentiments de joie et de paix qui jamais ne l'abandonnent. De plus ils savent comment je passe mon tem ps sans dégoût, parce que je trouve à en occuper toutes les heures avec plaisir. Ainsi, j'ai souvent occasion de causer avec nombre de gens distingués par l'esprit, les mœurs, le goût des lettres, ou par un talent supérieur. Si leur conversation me manque, je lis quelque bel ouvrage. Ai-je lu suffisamment, j'écris, et en cela, comme en toute chose, je cherche, dans la mesure de mes forces, l'utilité d'autrui. Et toutes ces distractions, je m'y abandonne à loisir, à ma convenance, au sein de la plus riante des habitations. Située dans le plus beau quartier de la noble et docte cité de Padoue, son élégance mérite véritablement tous les éloges. C'est une de ces maisons comme on n'en fait plus à notre époque; elle est distribuée si commodément qu'une partie des bâtiments me défend de la grande chaleur, tandis que l'autre me protège contre le grand froid. Moi-même j'ai donné, d'après les règles de l'architecture, le plan de cette demeure. J'ai aussi la jouissance de jardins délicieux bordés d'eaux courantes et où je trouve toujours quelques occupations agréables. J'ai encore d'autres distractions* Dans les mois d'avril, de mai, de septembre et d'otobre, je vais passer quelques jours dans un de mes domaines situés sur une colline dont l'admirable position domine les monts Euganéens. J'y trouve des fontaines, des jardins et surtout une habitation commode et charmante; parfois encore, je
122 De la sobriété.
prends le plaisir d'une chasse facile, agréable, appropriée à mon âge. Je vais aussi me promener dans mon village : il est sillonné de belles rues aboutissant toutes à une jolie place au centre de laquelle s'élève l'église très honorée par le pays, et un large bras de la Brenta le traverse. Sur les deux rives s'étendent de vastes plaines couvertes de champs fertiles, bien cultivés et dont la population , grâce à Dieu , est très nombreuse : jadis c'était un endroit désert, marécageux, insalubre, propre à servir de retraite à des couleuvres plutôt que d'habitations à des hommes. Mais quand j'eus desséché les eaux, l'air se purifia, on accourut de tous les environs, la population commença à se multiplier et le pays devint bientôt florissant comme on le voit aujourd'hui.
Je puis donc dire avec vérité que dans cet heureux pays j'ai donné à Dieu autels, temple et âmes pour l'adorer. La prospérité de ce village me donne infiniment de satisfaction, et j'y retourne souvent pour la voir et en jouir. Dans le même temps, je vais encore chaque année visiter quelques cités circonvoisines. La société de mes nombreux amis m'y attire; je prends plaisir à leur conversation, et, grâce à eux, je lie connaissance avec maints hommes distingués, architectes, peintres, sculpteurs, musiciens ou agronomes, car notre siècle assurément est fécond en talents remarquables. Je revois leurs œuvres anciennes, j'admire leurs productions nouvelles, et je ne perds pas une occasion d'acquérir quelque notion utile ou agréable. Je visite les palais, les jardins, les antiquités, les places, les églises, les citadelles, sans
Traité de la vie sobre. 125
rien omettre d'où Ton puisse tirer plaisir ou instruction.
Une de mes plus vives jouissances, c'est, dans le cours de mes voyages, de contempler la beauté des sites et des pays que je traverse, plaines ou montagnes voisines de fleuves ou de sources et ornées de charmantes habitations et de délicieux jardins. Et je goûte ces distractions et ces plaisirs sans rien perdre de leur douceur ou de leur charme par suite d'un affaiblissement de la vue de l'ouïe, ou de quelque autre sens. Tous mes sens, Dieu merci, sont excellents, et spécialement le goût. Je trouve en effet plus de saveur aujourd'hui aux simples aliments qui en tout lieu sont ma nourriture, que je n'en trouvais jadis, à l'époque de mes dérèglements, aux mets les plus délicats. Le changement de lit ne me cause aucun malaise ; partout je dors du sommeil le plus doux et le plus paisible, sans éprouver la moindre agitation ; aussi mes nuits sont-elles embellies de songes agréables. D'autres intérêts importants occupent mon attention, et c'est avec le plus grand plaisir que je vois arriver à bonne fin une entreprise très sérieuse pour ce pays et qui doit rendre à la culture beaucoup de terrains stériles. Elle fut commencée autrefois à mon instigation, mais je n'espérais guère la voir terminée de mon vivant, car je sais combien les Etats sont lents à aborder les travaux les plus utiles, quand ils offrent des difficultés. Pour moi, j'eus la gloire de concourir à cette œuvre si avantageuse. Je fis partie de la commission déléguée pour cet objet, et, dans la saison la plus chaude de l'année, je passai deux mois consécutifs parmi ces lieux marécageux,
124 De la sobriété.
sans ressentir aucun malaise, tant est grande la puissance de la vie réglée qui m'accompagne en tout lieu ! Il est encore une œuvre de la plus haute gravité dont j'espère voir le prochain accomplissement : c'est la conservation de notre lagune, admirable, mais dernier rempart de ma chère patrie.
Cette conservation (je le dis non par vanité personnelle, mais pour rendre hommage à la vérité), c'est moi qui, à plusieurs reprises, l'ai réclamée à la République, de vive voix et par des écrits élaborés avec soin.
Enfant de Venise, je lui dois tout l'amour, tous les services d'un fils dévoué ; aussi ai-je à cœur de voir sa prospérité durable et sa sécurité bien affermie.
Tels sont les vrais et utiles amusements de ma vieillesse, et jeunes gens et vieillards doivent d'autant plus l'apprécier que guérie, grâce à Dieu, des agitations de l'âme et des infirmités du corps, elle n'éprouve aucun de ces maux qui tourmentent misérablement tant de jeunes gens et tant de vieillards énervés et impotents.
Un détail qui paraîtra peut-être puéril auprès de considérations élevées montrera quels avantages singuliers j'ai tirés de ma vie régulière. A l'âge de 83 ans où je suis arrivé, j'ai pu composer une comédie très agréable, toute pleine d'une honnête gaieté et de saillies piquantes. Cette sorte de poème, ordinairement, est l'œuvre de la jeunesse, comme la tragédie est le fruit de la vieillesse, car, si l'une par sa grâce et son enjouement est en harmonie avec la jeunesse, l'autre par son caractère sérieux est en rapport avec la vieil-
Traité de la vie sobre. 125
lesse. N'a-t-on pas loué un illustre poète grec d'avoir composé une tragédie à l'âge de 7 3 ans, et ne fut-il pas, pour ce motif, réputé sain d'esprit et plein de verve, quoique la tragédie soit un poème triste et sombre ? Comment m'estimerait-on moins fortuné et moins sain d'esprit que le poète, quand, plus âgé que lui de 10 ans, j'ai composé une comédie, poème qui demande, on le sait, de la vivacité et de l'enjouement. Certes, à moins que je ne me juge trop partialement, je croirais volontiers avoir aujourd'hui plus de santé et de gaieté que l'antique poète.
Ainsi, chargé d'années, comme je le suis, aucune consolation ne me manque : pour que ma vieillesse soit moins déshéritée de joies et moins solitaire, je me vois revivre dans la suite nombreuse de mes descendants. En rentrant chez moi, j'y trouve onze petitsenfants dont l'aîné a 18 ans et le plus jeune 2 ans, tous enfants du même père et de la même mère, tous d'une parfaite santé, d'une physionomie heureuse et, autant qu'on en peut juger, doués de beaucoup d'aptitude et de goût pour les lettres, et disposés à se bien conduire. Un des plus jeunes, comme cela est de son âge, m'amuse beaucoup par ses petites bouffonneries. Les autres plus âgés sont pour moi une société très agréable, et, comme la nature les a gratifiés de voix justes et harmonieuses, j'ai le plus grand plaisir à les entendre chanter et jouer de divers instruments. Je les accompagne même, car ma voix est meilleure, plus claire et plus sonore que jamais. Aussi, entouré d'enfants si beaux, on me compare souvent à Dieu le Père environné, comme on le représente, de ses
126 De la sobriété.
anges et archanges. Tels sont les amusements de ma vieillesse, et Ton voit par ces détails que la vie que je mène est bien réellement vivante.
Pour montrer quel cas je fais d'autres systèmes de conduite, je dis qu'en vérité je ne changerais de manière de vivre ni d'âge avec aucun de ces jeunes gens, fût-il d'excellente constitution, qui ne vivent que pour obéir à leurs grossiers appétits. Je sais trop bien que ces malheureux sont exposés à mille chances d'infirmités et de mort. Je me rappelle d'ailleurs quelle était ma conduite quand je leur ressemblais. Les jeunes gens sont irréfléchis, cela n'est que trop vrai; animés par la chaleur naturelle de leur âge, ils sont bouillants, pleins de confiance en eux-mêmes, attendant de toute chose un heureux résultat, tant l'expérience leur manque, tant ils se flattent de l'espoir de vivre longtemps I
C'est pourquoi ils s'exposent audacieusement à toute sorte de périls ; ils bannissent la raison et abandonnent le gouvernement d'eux-mêmes à la concupiscence ; ils cherchent avidement la satisfaction de tous leurs appétits, sans voir, les malheureux, qu'ils poursuivent ce qui leur fait horreur, les infirmités et la mort. Les infirmités, n'est-ce pas un supplice long et douloureux, et la mort, n'est-ce pas une idée insupportable et effrayante ? insupportable à tout individu qui s'est livré en proie à ses sens, et spécialement aux jeunes gens, qui trouvent qu'ils perdent trop à mourir avant le temps; effrayante pour ceux qui pensent aux erreurs dont est pleine notre vie mortelle et à la vengeance que doit en tirer la
Traité de la vie sobre. 127
justice de Dieu. Pour moi, au contraire, âgé comme je le suis, je me sens affranchi de ces deux causes d'inquiétude : de Tune, parce que j'ai la certitude de ne pouvoir plus être malade, et de l'autre, parce que l'habitude d'une longue suite d'années m'a appris à écouter la raison. Aussi, non seulement je trouve absurde de redouter ce qu'on ne peut éviter, mais j'espère encore, au moment de ce passage critique, éprouver quelque consolation par la grâce de Jésus- Christ.
En outre, bien que convaincu que je dois, comme les autres, arriver au terme inévitable, ce terme néanmoins est encore si éloigné de moi que je ne puis le distinguer, car je sais que je ne mourrai que par simple résolution de l'humide radical.
Ma vie régulière a fermé à la mort toutes les autres voies; elle empêche les humeurs circulant dans mon corps de me faire d'autre guerre que celle que me font les éléments dont je suis composé. Je mourrai un jour, je le sais ; mais, je le soutiens, la mort est belle et désirable quand la nature nous la donne par voie de résolution, car elle dénoue plus facilement le nœud de la vie qu'elle-même a fait, et, de plus, elle y met une lenteur indulgente que ne connaît pas la violence des maladies ; c'est là, dis-je, la mort vraie et souhaitable. Elle ne vient qu'après de longues années, par l'effet d'une faiblesse croissante, car, avec l'âge, les hommes deviennent pour ainsi dire semblables à des bornes, incapables de marcher, raisonnant à peine, aveugles, sourds, voûtés et remplis d'infirmités. J'ai donc la certitude d'être encore très éloigné
128 De la sobriété.
d'un terme pareil ; je dois même croire que mon âme, heureuse de la paix et de l'harmonie qui régnent entre mes sens et ma raison, éprouve de ce doux accord une jouissance assez vive pour la maintenir longtemps encore à la place qu'elle occupe, et que la force de l'âge seule pourra l'en arracher. Cette santé florissante, cette longue suite de jours que j'espère encore, c'est l'avantage résultant de la vie régulière que j'embrassai en déclarant la guerre aux appétits sensuels et grossiers. Tout homme l'acquiert aisément s'il mène la vie qui convient à l'homme. Maintenant, puisque cette vie sobre est si heureuse, puisque son nom est si beau et si aimable, sa possession si facile, sa conservation si solide et si assurée, le seul devoir qui me reste à accomplir, c'est de prier (la parole s'adresse à trop peu de gens) tout homme doué d'une âme élevée et de raison naturelle de saisir avidement cet opulent trésor de la vie. Comme il donne du prix à toutes les autres richesses et biens de ce monde, en nous garantissant longue vie et santé, il mérite que tous l'aiment, le recherchent et le conservent à jamais.
Ce trésor, c'est la divine sobriété, agréable à Dieu, conforme à la nature, compagne d'une vie tempérante, modeste, affable, contente de peu, régulière et juste dans ses actions.
D'elle, comme d'une source, découlent la vie, la santé, la satisfaction, tous les goûts et tous les penchants dignes d'une âme bien née et sérieuse. C'est elle que favorisent les lois divines et humaines, c'est d'elle que. s'écartent, comme les nuages du soleil, les
Traité de la vie sobre. 129
réplétions, les désordres corporels, humeurs superflues, excès, fièvres, douleurs, dangers de mort.
Sa beauté attire toute âme noble ; la sécurité, qui est son apanage, promet à tous ses partisans une vie longue et agréable. Son abord facile invite chacun à remporter la victoire aisée qu'elle assure, et finalement elle s'établit gardienne aimable et bienveillante de la vie du riche comme du pauvre, de l'homme comme de la femme, du vieillard comme du jeune homme, car au riche elle enseigne la modération, au pauvre l'économie, à l'homme la continence, à la femme la pudeur, au vieillard les précautions salutaires contre la mort, au jeune homme l'espoir plus solide et plus fondé d'une longue existence.
La sobriété purifie les sens; elle donne légèreté au corps, vivacité à l'intelligence, ténacité à la mémoire, souplesse aux mouvements, promptitude et régularité à l'action. Par elle, l'âme, comme déchargée de son fardeau terrestre, jouit de la plénitude de sa liberté; les esprits se meuvent paisiblement dans les artères; le sang court dans les veines; la chaleur, tempérée et douce, produit de doux et tempérés effets, et finalement ces éléments de notre corps conservent avec un ordre admirable une heureuse et bienfaisante harmonie.
O sainte et pure sobriété, unique réparatrice de la nature, mère bienveillante de la vie humaine, remède véritable de l'âme comme du corps, combien les hommes doivent te louer et te remercier de tes aimables dons !
Grâce à toi, ils conservent ce bien si apprécié, la vie, et la santé, le plus grand des biens qu'il ait plu
130 De la sobriété.
à Dieu d'accorder à l'homme en ce monde, puisque ce qu'il chérit le plus ici-bas, et ce que tout être vivant garde avec un soin jaloux, c'est la vie. Je m'arrête : je ne veux pas faire ici le panégyrique de cette rare et admirable vertu, la sobriété, et le désir d'être sobre à son égard me retient ; ce n'est pas qu'on ne puisse prolonger à l'infini le récit de ses louanges, mais j'ajourne à une occasion plus opportune le reste de l'éloge qu'elle mérite.